28/01/2026 reseauinternational.net  11min #303113

Résurrection : la chair et le sang de la foi chrétienne

par Laurent Guyénot

Dans cette série d'articles intitulée «Pourquoi sommes-nous chrétiens ?», j'aborde la christianisation de l'Empire romain en tant que phénomène historique, d'un point de vue non chrétien. J'essaie de comprendre le processus mystérieux et les conséquences gigantesques de la Christianisation sur la civilisation occidentale, et indirectement sur le reste du monde.

Cet article se concentre sur la croyance fondamentale à laquelle les premiers chrétiens furent convertis : la résurrection des morts, inaugurée par la résurrection du Christ.

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Pour l'homme occidental moderne dont le concept de religion est façonné par le christianisme, le «paganisme» romain, ou ce qu'il croit en connaître, semble bizarre et défectueux. Il pense donc que les Romains ont été facilement convaincus de la supériorité du christianisme. Il s'agit là d'une perspective biaisée. Comme l'écrit Larry Hurtado dans Destroyer of the Gods. Early Christian Distinctiveness in the Roman World :

«Aux yeux de beaucoup à cette époque, le christianisme primitif était étrange, bizarre, voire dangereux à certains égards. D'une part, il ne correspondait pas à ce que les gens considéraient alors comme une «religion». Pour preuve, les critiques de l'époque romaine y voyaient plutôt une «superstition» perverse. Pourtant, les caractéristiques mêmes du christianisme primitif qui le rendaient étrange et répréhensible dans le contexte de la Rome antique sont aujourd'hui considérées comme intrinsèques à la notion même de religion dans une grande partie du monde moderne».

Si le christianisme semblait si étrange aux Romains, comment a-t-il réussi à convertir ? Même si l'on accepte l'estimation de Peter Heather selon laquelle seuls 2% de la population (concentrés dans les grandes villes) étaient chrétiens à l'époque de Constantin, cela reste tout de même un chiffre considérable.

Dans l'ère post-constantinienne, les possédants faisaient la queue pour le baptême, car ils avaient le plus à gagner en embrassant la foi de l'empereur. Mais avant la grande révolution constantinienne, les recrues chrétiennes provenaient principalement des classes urbaines inférieures, ceux qui, avec un capital social faible, avaient peu à perdre de leur conversion. Vers 178 après J.-C., le philosophe Celse écrivait que les missionnaires chrétiens s'adressaient sur les places publiques aux femmes, aux enfants et aux esclaves, mais «n'oseraient jamais entrer dans une assemblée d'hommes intelligents» (Origène, Contre Celse III, 49-50). C'est certainement exagéré, mais Origène, par qui nous connaissons le livre de Celse, n'a pas contesté ce point, citant plutôt Paul pour dire que «ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages» (1Corinthiens 1,27).

Qu'enseignaient exactement ces missionnaires, dont nous ne connaissons pas les noms, sur les places publiques ? En un mot : la résurrection (anastasis). C'est l'essence même du christianisme paulinien. «S'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n'est pas ressuscité. Mais si Christ n'est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi» (1Corinthiens 15,13-14). Pour comprendre ce que «résurrection» signifiait pour Paul, nous devons d'abord replacer le concept dans le contexte du judaïsme pharisien.

Vaincre la mort par la résurrection

Vers la fin du Ier siècle avant notre ère, certains érudits juifs hellénisés de la diaspora, comme Philon d'Alexandrie, ont élaboré une interprétation allégorique de l'histoire d'Adam et Ève dans Genèse 3. Cependant, la grande majorité des juifs comprenaient cette histoire littéralement et croyaient donc que la mort était le résultat de la désobéissance d'Adam et Ève, plutôt qu'une propriété inhérente de la «nature» humaine conçue par Dieu. La Torah ne fait pas état d'une âme immortelle survivant à la mort du corps : les hommes et les femmes ont été créés par Dieu physiquement immortels, mais sont devenus mortels à cause de la transgression des premiers ancêtres, et aucune immortalité spirituelle n'a été introduite pour compenser la mortalité physique. La mort signifie simplement rendre son dernier souffle et «retourner à la poussière» (Genèse 3:19).

Il s'ensuit que la vie après la mort ne peut être imaginée que comme une résurrection du corps. Cela se produira dans les derniers jours, lorsque la mort, c'est-à-dire la malédiction du jardin d'Éden, sera abolie. La résurrection n'apparaît nulle part dans les Écritures hébraïques avant le IIe siècle avant notre ère. Il est d'abord évoqué dans le Livre de Daniel, en termes ambigus : «Un grand nom re de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. Les doctes resplendiront comme la splendeur du firmament» (12,2-3). La résurrection à la fin des temps est devenue un thème central de la littérature apocalyptique qui s'est développée après la clôture du canon hébraïque, et qui allait occuper une place centrale dans le christianisme (le genre «apocalyptique» tire son nom du premier mot du dernier livre du Nouveau Testament : «La révélation [apokalypsis] de Jésus-Christ»).

Tous les juifs n'interprétaient pas Daniel littéralement et ne partageaient pas l'espoir d'une résurrection future. Comme nous l'apprend une discussion entre Jésus et les sadducéens dans les Évangiles (Marc 12), les pharisiens y croyaient, mais pas les sadducéens. Néanmoins, tous deux adhéraient à l'anthropologie hébraïque non dualiste.

Paul était un pharisien. Bien qu'il ait écrit en grec, en utilisant des concepts grecs, il comprenait Genèse 3 littéralement : «par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé en tous les hommes» (Romains 5,12). Paul proclamait que Jésus avait vaincu la mort par sa résurrection et que les chrétiens ressusciteraient également lors du retour du Christ. Comme il s'attendait à ce que cela se produise très bientôt, il assurait ses convertis que, s'ils étaient encore en vie à ce moment-là, ils vivraient éternellement. Sa déclaration la plus explicite à ce sujet se trouve dans 1Thessaloniciens 4,14-17 :

«Puisque nous croyons que Jésus est mort et qu'il est ressuscité, de même, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les emmènera avec lui. Voici en effet ce que nous avons à vous dire, sur la parole du Seigneur. Nous, les vivants, nous qui serons encore là pour l'Avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui seront endormis. Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l'archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ resusciteront en premier lieu ; après quoi nous, les vivants, nous qui serons encore là, nous serons réunis à eux et emportés sur les nuées pour rencontrer le Seigneur dans les airs. Ainsi nous serons avec le Seigneur toujours».

La qualification indispensable est d'y croire. Tu pourras échapper à la mort ou ressusciter «si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l'a ressuscité des morts» (Romains 10,9). Le péché d'Adam a causé la mort au commencement, mais cela sera corrigé à la fin, qui est proche, car le Christ, le nouvel Adam sans péché, est maintenant ressuscité des morts, et ceux qui y croient le seront aussi.

Il faut également être baptisé : «Baptisés dans le Christ, c'est dans sa mort que tous nous avons été baptisés. (...) Car si c'est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable». (Romains 6,3-5). Enfin, il faut participer régulièrement à l'Eucharistie : «Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne» (1Corinthiens 11,26). L'importance de ce sacrement est rappelée dans l'Évangile de Jean, écrit vers 90 après J.-C. : «Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour» (Jean 6,54).

Au cours des deux premiers siècles, la promesse de l'immortalité physique - avant ou après la mort selon votre état au moment du retour du Christ - était l'essence même de la foi chrétienne. À la fin du IIe siècle, le satiriste Lucien de Samosate pouvait encore se moquer des chrétiens en ces termes : «Les pauvres malheureux se sont convaincus, avant tout, qu'ils vont être immortels et vivre pour toujours» (La Mort de Pérégrinos, 13).

Il faut répéter que la foi chrétienne était alors fondée sur une interprétation littérale et matérialiste de Genèse 3, combinée à l'attente apocalyptique d'un grand reset qui restaurerait l'immortalité originelle de l'homme pour ceux qui étaient prêts pour le Christ. Les Pères apostoliques, comme Irénée, Justin, Tertullien et Clément d'Alexandrie, adhéraient à ce paradigme juif, basé sur l'anthropologie hébraïque non dualiste. Il en était ainsi parce que, comme le note John Kelly, «jusqu'au milieu du IIe siècle, (...) la théologie chrétienne prenait forme dans des moules principalement judaïques».

Dans le même temps, la consommation symbolique de la chair et du sang du Christ pour obtenir l'immortalité (donnant lieu à des rumeurs de cannibalisme) évoquait fortement les «cultes à mystères». Paul utilise souvent le terme mysterion, qui avait le sens de «secret révélé» (par exemple Éphésiens 3,4 et Colossiens 4,3). Mais alors que les mystères d'Isis, par exemple, préparaient votre esprit à quitter votre corps dans de bonnes conditions, le christianisme mettait clairement l'accent sur l'immortalité corporelle. Autre avantage : il était ouvert à tous, alors que les mystères gréco-romains étaient élitistes (les associations mithraïques, en particulier, étaient une sorte de franc-maçonnerie ou de club réservé aux hommes). Justin Martyr, qui croyait si fermement en la résurrection du corps qu'il aspirait au martyre - et l'obtint en 165 - affirmait que, bien que les Mystères grecs fussent antérieurs au christianisme, ils n'étaient que des «imitations démoniaques» de la vraie foi (Première Apologie).

L'âme immortelle et le péché originel

La promesse de la résurrection devint de moins en moins convaincante tandis que s'écoulaient des décennies, puis des siècles, sans que le Christ redescende des cieux. Parallèlement, elle devint de plus en plus ambiguë à mesure que le christianisme rompait son cordon ombilical avec sa matrice juive et s'adaptait à une anthropologie hellénistique dualiste. La résurrection du corps entra alors en conflit avec l'immortalité de l'âme. Mais la résurrection ne pouvait être entièrement supprimée, car elle était fermement inscrite dans le Nouveau Testament et la littérature patristique. Ainsi, la promesse chrétienne de la «vie éternelle» resta prisonnière d'une ambiguïté insurmontable. Ce n'était pas tout à fait nouveau : le judaïsme hellénistique était déjà imprégné du concept de l'âme immortelle (dans le Livre de la Sagesse ou Sagesse de Salomon, par exemple), et quelques passages des Évangiles peuvent être interprétés de cette façon (par exemple, lorsque Jésus promet au bon larron crucifié : «Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le Paradis», Luc 23,43).

Néanmoins, le «choc des anthropologies» a été intériorisé par le christianisme et n'a jamais pu être résolu, car le dualisme hellénistique ne peut être concilié avec le matérialisme hébraïque : si l'âme est immortelle, pourquoi voudrait-elle retourner dans son corps ressuscité ? Les théologiens et les exégètes se sont débattus avec cette incompatibilité jusqu'à aujourd'hui. Certains, comme le luthérien suisse Oscar Cullmann, affirment catégoriquement que l'immortalité de l'âme n'est pas biblique et devrait être abandonnée, tandis que d'autres, comme le dominicain français Marie-Émile Boismard, préconisent d'abandonner le terme problématique de «résurrection». Dans la foi de la plupart des chrétiens ordinaires, à l'exception des fondamentalistes évangéliques et des Témoins de Jéhovah, la résurrection s'est éloignée dans l'horizon lointain et brumeux de la fin des temps (la question de savoir comment Dieu ressuscitera les ossements desséchés restant en suspens).

Au IVe siècle, période de christianisation massive, l'âme immortelle était entrée depuis longtemps dans le discours chrétien. Le baptême et l'Eucharistie visaient désormais le salut immédiat des âmes, plutôt que la résurrection future des corps. Il fallait être sauvé, non pas de la mort physique, mais de la damnation spirituelle (éternelle). La théorie selon laquelle le péché d'Adam a apporté la mort physique à l'humanité céda la place à la théorie selon laquelle le péché d'Adam a été transmis aux âmes de tous ses descendants. C'est la doctrine du péché originel, mentionnée pour la première fois par Basile (329-379) et Ambroise (340-397), puis pleinement développée par Augustin (354-430), dans le contexte de sa dispute avec Pélage. Pélage était un moine britannique qui affirmait que la perfection morale était accessible par la pratique de la vertu, car la liberté de l'homme réside dans sa raison, qui «n'est pas viciée par le péché originel». Dans De la grâce de Jésus-Christ et du péché originel, Augustin rétorqua que «par le péché du premier homme, qui provenait de son libre arbitre, notre nature a été corrompue et ruinée ; et seule la grâce de Dieu, par Celui qui est le Médiateur entre Dieu et les hommes, et notre Médecin tout-puissant, peut la secourir». Le péché originel se transmet à tous les êtres humains principalement par l'activité sexuelle nécessaire à la procréation, explique Augustin dans La Cité de Dieu, chapitre XIV. Parce que le sexe implique la concupiscence, et donc la séparation d'avec Dieu, un enfant conçu par cet acte est corrompu. Il s'ensuit que le Christ peut nous sauver, non seulement parce qu'il est ressuscité après sa mort, mais aussi parce qu'il a été conçu sans relation sexuelle, une croyance qui était absente des épîtres de Paul ainsi que du premier évangile de Marc.

Pour avoir proclamé que toute l'humanité devait être guérie d'une maladie génétique imaginaire, Augustin mérite d'être appelé le Dr Knock de la théologie.

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 Laurent Guyénot

source :  Kosmotheos

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