31/01/2026 mondialisation.ca  11min #303398

 Xavier Moreau et Jacques Baud visés par les sanctions de l'Ue

« Nous sommes revenus au Moyen Âge »: Jacques Baud. Comment l'Ue réduit au silence les voix dissidentes.

Par  Eva Bartlett

Le 15 décembre 2025, l'Union européenne a imposé des sanctions à l'ancien officier du renseignement suisse et ancien employé de l'OTAN Jacques Baud. Pas de procès, pas d'accusations, juste des sanctions abruptes et étouffantes.

Pourquoi l'UE a-t-elle sanctionné Jacques Baud ? Pour « propagande russe », bien sûr, même si bon nombre des sources qu'il cite dans ses rapports sur la provocation occidentale d'une guerre avec la Russie plusieurs années avant l'opération militaire russe sont occidentales et ukrainiennes, notamment le SBU et Aleksey Arestovich, ancien conseiller de Vladimir Zelensky.

Bienvenue dans la dernière folie de l'UE.

Largement respecté pour ses connaissances approfondies et ses analyses, dont une grande partie est basée sur ses propres recherches lorsqu'il travaillait pour l'OTAN, Baud est devenu de plus en plus populaire au fil des ans, apparaissant dans de nombreux podcasts et interviews, et rédigeant également de nombreux livres et articles.

Depuis que la Russie a lancé son opération militaire en Ukraine, les médias occidentaux ne cessent de dénoncer une « invasion non provoquée ». Baud a beaucoup écrit et parlé des réalités qui contredisent cette affirmation : les faits sur le terrain avant février 2022, remontant (contrairement à la plupart des médias traditionnels qui ont développé une amnésie sélective) même avant le coup d'État de Maïdan en 2014.

Ce qui est intéressant chez Baud, c'est qu'il n'utilise pas de sources russes pour étayer ses affirmations et qu'il n'a pas pris position publiquement en faveur de la Russie ou de l'Ukraine.

Il a simplement analysé la situation, sur la base des informations auxquelles il avait accès. Comment a-t-il eu accès à ces informations ? En 2014, alors qu'il travaillait pour l'OTAN en tant que responsable de la lutte contre la prolifération des armes légères, il a été chargé d'enquêter sur les accusations selon lesquelles la Russie fournissait des armes à la résistance du Donbass.

Il a  écrit à ce sujet en 2022, notant que

« les informations que nous avons reçues à l'époque provenaient presque exclusivement des services de renseignement polonais et ne « correspondaient » pas aux informations fournies par l'OSCE : malgré des allégations assez grossières, il n'y a pas eu de livraisons d'armes et d'équipements militaires en provenance de Russie ».

« Les rebelles ont été armés grâce à la défection d'unités ukrainiennes russophones qui ont rejoint le camp rebelle. Alors que les échecs ukrainiens se poursuivaient, des bataillons de chars, d'artillerie et d'anti-aériens ont grossi les rangs des autonomistes. »

Grâce à ses recherches, il a également pu réfuter sans équivoque les accusations selon lesquelles la Russie aurait envoyé des unités militaires dans le Donbass, en citant le SBU (service de sécurité ukrainien) lui-même ainsi que d'autres sources ukrainiennes.

Dans  une interview que j'ai réalisée avec Baud en septembre 2024, il en a parlé.

 Regardez la vidéo en anglais en cliquant ICI

« Je peux affirmer catégoriquement qu'il n'y avait aucune force russe dans le Donbass.  L'homme que vous avez rencontré (j'avais mentionné avoir rencontré un seul ancien soldat russe lorsque je me suis rendu dans le Donbass en 2019) représente exactement le type de présence russe qui existait à l'époque, reconnue par le SBU et également par le chef d'état-major ukrainien.
Dans une interview publique en 2015, juste après la signature de l'accord de Minsk 2, le chef d'état-major ukrainien a déclaré publiquement qu'il n'y avait pas d'unités militaires russes combattant dans le Donbass, mais seulement des soldats isolés, exactement comme celui que vous venez de mentionner. »

Il est clair qu'il ne cite pas des informations russes (ou de la « propagande »), mais des sources ukrainiennes et occidentales. Ce qu'il a dit au  sujet du prélude au lancement de l'opération militaire spéciale de la Russie en février 2022 en est une illustration encore plus frappante.

Faisant référence à  un décret de Zelensky de mars 2021 (visant à reprendre la Crimée et le sud de l'Ukraine), Baud a évoqué une interview réalisée deux ans auparavant avec l'ancien conseiller de Zelensky, Arestovich.

« Il dit que pour rejoindre l'OTAN, nous devions entrer en guerre avec la Russie. Lorsque l'interviewer lui a demandé quand ce conflit aurait lieu, Arestovich a répondu fin 2021 ou 2022. » Une position, a noté Baud, qui correspondait à un document de 300 pages publié en mars 2019 par la Rand Corporation, « qui explique comment vaincre et déstabiliser la Russie ».

 Regardez l'entrevue en anglais en criant ICI

L'UE est sans doute furieuse que Baud ait également démoli la propagande occidentale selon laquelle la Russie aurait envahi la Crimée en 2014.  Il m'a dit :

« À l'époque, l'armée ukrainienne était une armée de conscrits, ce qui signifie qu'au sein de l'armée ukrainienne, il y avait à la fois des ukrainophones et des russophones. Lorsque l'armée a reçu l'ordre de tirer ou de combattre les manifestants, ceux qui parlaient russe ont simplement déserté, ils ont simplement changé de camp. Ils sont simplement allés soutenir les manifestants et sont en fait devenus les fameux « petits hommes verts ».

Gardez à l'esprit que Baud travaillait alors pour l'OTAN.

« Il n'y avait absolument aucun indice laissant penser que la Russie avait envoyé de nouvelles troupes en Crimée. D'après l'accord sur le statut des forces signé entre la Russie et l'Ukraine, jusqu'à 25 000 soldats russes étaient stationnés dans la péninsule de Crimée. À l'époque, ils n'étaient même pas 25 000, mais 22 000. Un législateur ukrainien a déclaré à la télévision ukrainienne que sur les 20 000 (sic) soldats ukrainiens déployés en Crimée, 20 000 avaient fait défection pour rejoindre le camp russophone. »

Quant à la « propagande russe », il s'agit d'un terme facilement utilisé par les médias traditionnels et les porte-parole de l'OTAN pour salir la réputation de certains ou mener à la censure de certaines voix. Les partisans de la guerre sont mécontents que leur propre propagande selon laquelle « c'est la Russie qui a commencé » ne fonctionne pas.

Les sanctions empêchent Baud d'acheter de la nourriture

Baud vit à Bruxelles et, en raison des sanctions, il ne peut même plus acheter de nourriture pour lui-même. Les personnes bien intentionnées ne peuvent pas non plus le faire à sa place. Dans une interview accordée à Dialogue Works fin décembre 2025, Baud a déclaré :

« Hier, une de mes amies a essayé depuis la Suisse de m'acheter de la nourriture pour la faire livrer à mon domicile (en Belgique). Elle a pu passer la commande, mais le paiement a été bloqué. Toute livraison à mon domicile est interdite, même si les fonds proviennent de Suisse. »

Les personnes qui sont conscientes de sa situation injuste lui apportent physiquement de la nourriture pour pallier son incapacité à en acheter lui-même.

Dans une interview plus récente sur Judging Freedom, Baud a souligné que son cas relevait d'une décision de politique étrangère, qui lui refusait le droit à un procès équitable.

« Cette décision n'a été prise par aucun tribunal. Je n'ai été jugé par personne. En fait, je n'ai pas comparu devant un jury. Je n'ai pas pu présenter ma version des faits. Je n'ai pas pu me défendre. Cette décision n'a pas été prise par un tribunal, mais par le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne. »

Le mieux qu'il puisse faire, a expliqué Baud, est « d'aller devant la Cour européenne de justice et d'essayer de plaider ma cause en disant que la décision n'était pas juste, et la Cour de justice pourra alors étudier l'affaire et se prononcer à ce sujet ». Même si la Cour conclut que les sanctions ne sont pas justifiées, tout ce qu'elle peut faire alors est « conseiller au Conseil des ministres des Affaires étrangères de changer d'avis ».

Étant donné que les sanctions contre Baud sont punitives parce qu'il n'a pas suivi la ligne directrice, il est peu probable que les choses changent.

Une liste toujours plus longue de voix sanctionnées par l'UE

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Jacques Baud n'est pas le premier à être sanctionné par l'UE. De nombreux journalistes et personnalités publiques ont été sanctionnés pour leurs écrits ou leurs propos sur le Donbass, la Crimée, la corruption en Ukraine, etc. Cependant, beaucoup sont en sécurité en Russie ou ailleurs, et même si leurs comptes bancaires à l'étranger ont été injustement gelés, ils peuvent au moins acheter de la nourriture et mener une vie normale.

Un  article récent publié dans Forum Geopolitica souligne le caractère manifestement illégal de ces sanctions.

« Contrairement à l'article 11 de sa propre charte, l'UE a décidé de punir, de priver de leurs droits et d'exproprier les citoyens de tous les pays sans qu'aucune infraction n'ait été commise, comme on l'a vu pour la dernière fois dans l'Allemagne nazie.
Cette élimination des dissidents n'est pas ordonnée par un tribunal, mais par le « Conseil de l'Union européenne », le bras politique de l'UE. Le Conseil, au sein duquel des apparatchiks non élus démocratiquement mènent une vie agréable, est présidé par Kaja Kallas, elle-même non élue démocratiquement. Nous sommes revenus au Moyen Âge. »

Le journaliste français Xavier Moreau a également été sanctionné, et environ six mois auparavant, la militante politique suisse-camerounaise  Nathalie Yamb avait été prise pour cible.

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Le journaliste allemand Hüseyin Doğru a été sanctionné en mai 2025 pour être un « acteur de la désinformation russe » et, selon lui, pour « ses reportages pro-palestiniens et ses documents sur la répression des militants en Allemagne et dans l'UE ».

Comme pour les autres personnes sanctionnées, aucune « preuve » des accusations de l'UE n'a été fournie, en particulier  aucune preuve de liens financiers avec la Russie ou les médias russes.

 Une pétition exigeant « la levée immédiate des sanctions illégales contre Jacques Baud ainsi que contre tous les journalistes, universitaires et citoyens de l'UE » souligne à juste titre qu'il n'est pas criminel de nommer les véritables raisons de la guerre en Ukraine.

« Il n'est pas criminel d'attirer l'attention des lecteurs sur les mensonges et la propagande de l'UE et de l'OTAN. Ce n'est pas un crime de souligner la coopération irréfléchie de l'Occident avec les forces ukrainiennes qui affichent une proximité dangereuse avec les fascistes ».

Notant en outre que les sanctions ont visé 59 journalistes et universitaires, elle souligne que l'UE « utilise la liste des sanctions comme un instrument pour faire taire les critiques et s'enfonce de plus en plus profondément dans un abîme d'anarchie ».

Il est assez amusant de constater que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen ( également connue sous le nom d'Ursula von der Lying - Ursula mensonge), a  publié un message sur la « protection » de la liberté d'expression. Le site internet de la Commission européenne  affirme que le droit à la liberté d'expression « implique également le respect de la liberté et du pluralisme des médias ».

Ces sanctions s'inscrivent dans le cadre d'une campagne désespérée visant à menacer et à censurer les personnes qui rapportent fidèlement les faits (vérités) concernant l'Ukraine, le génocide israélien en cours contre les Palestiniens à Gaza et d'autres sujets d'actualité. Oui, ils peuvent nous censurer  en supprimant nos comptes YouTube et nos pages sur les réseaux sociaux, ou en imposant des sanctions aux journalistes, aux auteurs et à d'autres personnalités publiques.

Mais cela ne fonctionne pas. Baud a déclaré qu'il bénéficiait désormais d'une plus grande visibilité et d'une plus grande crédibilité.

« C'est toujours une mauvaise idée d'empêcher quelqu'un de s'exprimer. Cela attire davantage l'attention. »

Eva Bartlett

Article original en anglais :  'We are back in the Middle Ages': How the EU literally starves dissenting experts like Jacques Baud, 27 janvier 2026.

Traduction :  Mondialisation.ca

Image en vedette via  derimot.no

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Eva Bartlett est une journaliste indépendante canadienne. Elle a passé des années sur le terrain à couvrir des conflits au Proche-Orient, en particulier en Syrie et en Palestine

La source originale de cet article est  Eva Karene Bartlett

Copyright ©  Eva Bartlett,  Eva Karene Bartlett, 2026

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