
Par Larry Johnson, le 1er février 2026
Le secrétaire au Trésor de Donald Trump, M. Scott Bessent, confond réalité et fantasme. Ses récentes déclarations publiques sur les taxes douanières et la Chine témoignent de ses illusions. Il affirme que le recours aux surtaxes douanières ciblées pour exercer une pression sur la Chine, qu'il présente comme une mesure nécessaire pour contrer les pratiques commerciales "déloyales" de Pékin, ne compromet pas l'"équilibre" commercial avec la Chine. Il défend les hausses de taxes ciblées sur certains secteurs (acier, véhicules électriques, etc.) imposées à la Chine en réponse au "dumping" et à la surcapacité industrielle. Il souligne que les États-Unis, le Canada et l'Union européenne ont parfois adopté des mesures similaires sur l'acier chinois et les produits connexes.
Il a averti les alliés, en particulier le Canada, que tout allègement des droits de douane concernant la Chine ou la signature d'accords de transit de marchandises chinoises via des pays tiers pourrait entraîner des contre-mesures américaines sous forme "d'importants et immédiats droits de douane de rétorsion" (il a explicitement mentionné la possibilité de droits de douane à 100 % ou proches de ce taux). Il a également souligné que les relations commerciales entre les États-Unis et la Chine ont permis d'atteindre un "excellent équilibre" après les précédentes guerres tarifaires, et que les taxes douanières ont incité Pékin à adopter un cadre fondé sur des règles dans lequel la Chine respecte désormais ses engagements d'achat importants (par exemple, les objectifs d'achat de soja). Il présente la pression tarifaire comme ayant contraint la Chine à respecter les achats et les engagements convenus, plutôt que comme une mesure purement destructrice, et affirme que Washington "maintiendra la pression" pour que la Chine continue à honorer ses engagements.
Penchons-nous donc sur quelques faits concrets. Depuis que le président Trump a annoncé, en février 2025, de nouveaux droits de douane sur la Chine (10 % sur tous les produits chinois à partir du 4 février, puis une escalade et des mesures de rétorsion), les stratégies commerciales de la Chine ont connu des bouleversements majeurs, dont l'impact global a déclenché une réorientation des exportations mondiales de Pékin.
Tout d'abord, le commerce direct avec les États-Unis a fortement diminué. Les exportations chinoises vers les États-Unis ont chuté d'environ 19 à 20 % en dollars pour l'ensemble de l'année 2025 (certaines baisses trimestrielles ont atteint 23 à 40 % au plus fort de la crise). Les importations américaines en provenance de Chine ont quant à elles diminué de moitié au cours de certains mois (par exemple, une forte augmentation entre janvier et mai, suivie d'une contraction), avec des baisses cumulées d'une année sur l'autre devenant négatives à la mi-2025. Cette diminution est due aux droits de douane élevés (jusqu'à 145 % sur les produits chinois avant leur réduction partielle) et aux mesures non tarifaires, comme les contrôles à l'exportation sur les minéraux essentiels.
La Chine, imperturbable malgré les pressions des États-Unis, a su se tourner habilement vers d'autres marchés. En 2025, elle a enregistré un excédent commercial historique de 1 189 à 1 200 milliards de dollars, soit une hausse d'environ 20 % par rapport à 2024, le plus important jamais enregistré. Les exportations totales ont connu une croissance soutenue (5 à 6 % à la fin de l'année 2025), affichant une hausse globale d'environ 5 à 6 % sur l'année, dépassant ainsi les moyennes mondiales. Les excédents mensuels ont quant à eux franchi la barre des 100 milliards de dollars à sept reprises (contre une seule fois en 2024), grâce à un yuan affaibli et à des mesures de relance. Que reste-t-il donc du discours de Trump selon lequel "les pays font la queue pour me lécher les bottes" grâce à sa politique tarifaire ?
Au lieu de redouter de perdre des parts de marché aux États-Unis, la Chine a su opter pour une politique de diversification commerciale. En Asie du Sud-Est (ASEAN), les exportations ont augmenté de 13 à 14 %, grâce aux machines, aux pièces automobiles, à l'électronique et aux biens semi-finis. Cette hausse reflète le réacheminement (transbordement) via le Vietnam, la Malaisie, etc., pour l'assemblage final ou les opérations d'étiquetage, afin de contourner les droits de douane américains. Les exportations chinoises vers l'Afrique ont quant à elles augmenté de 25 à 26 %, sous l'effet de la demande liée aux infrastructures et des liens avec la Belt and Road Initiative. La Chine a également enregistré des résultats positifs en Amérique latine, avec une croissance d'environ 7 %, grâce à l'augmentation des expéditions de produits manufacturés et de matières premières. Un résultat similaire a été observé en Europe, où les exportations chinoises ont augmenté de 8 à 9 %, compensant ainsi les pertes subies sur le marché américain. Ces marchés émergents et du "Sud global" ont absorbé les flux redirigés, les entreprises chinoises accélérant leurs stratégies de diversification (par exemple, création de zones économiques spéciales à l'étranger, modifications de la chaîne d'approvisionnement).
Côté importations, celles en provenance des États-Unis ont chuté d'environ 14 à 15 %, sous l'effet des mesures de rétorsion et de la baisse de la demande pour certains produits américains (notamment les produits agricoles et l'énergie). Dans l'ensemble, les importations sont restées relativement stables ou ont connu une croissance modeste (entre 5 et 6 % en décembre), la Chine s'appuyant davantage sur les mesures de relance nationales et sur les fournisseurs non américains. En résumé, le commerce chinois est désormais moins dépendant des États-Unis et plus diversifié à l'échelle mondiale, les marchés émergents et l'Asie comblant le vide laissé par les restrictions d'accès au marché américain.
Outre l'affaiblissement du positionnement commercial des États-Unis (les Chinois ont en effet décidé de se tourner vers d'autres partenaires plutôt que d'étendre leurs échanges avec les États-Unis), le marché des matières premières bat de l'aile. Samedi soir, à l'heure de la côte est, une once troy d'argent (31, 1035 grammes) se négociait aux États-Unis à 85,15 dollars. À Shanghai, la référence pour l'argent (Ag(T+D) à la Bourse de Shanghai) s'élevait à environ 27 800 yuans le kilogramme, soit environ 124-125 dollars l'once troy au taux de change actuel. À l'ère numérique, un tel écart ne peut perdurer... Il est même jugé irrationnel selon la théorie économique conventionnelle. Nous observons un écart similaire, bien que plus important, sur le marché de l'or. Shanghai se situe entre 5 050 et 5 100 dollars, tandis que le COMEX se positionne à 4 889,40 dollars. Les investisseurs disposant de liquidités importantes saisiront cette opportunité. Ils achèteront aux États-Unis et vendront en Chine jusqu'à ce que l'écart soit comblé (un écart d'arbitrage désignant la différence de prix mesurable - ou "spread" - entre un même actif ou des actifs équivalents négociés sur différents marchés, créant une opportunité de profit potentielle pour les investisseurs jusqu'à ce qu'il soit comblé). Ce qui signifie que davantage d'argent et d'or afflueront vers la Chine et non vers les coffres-forts de Fort Know.
Dans sa quête désespérée de préserver l'hégémonie économique des États-Unis, Trump a mis en mouvement des dynamiques qui accélèrent l'érosion de la suprématie économique américaine. Scott Bessent est-il à ce point imperméable aux bouleversements en cours ? Apparemment, oui.
Mais la mauvaise évaluation de Trump ne concerne pas que la Chine. Mon excellent ami Alastair Crooke a brillamment résumé la situation dans son dernier article :
"Dès que Trump a déclenché sa guerre tarifaire, la demande en dollars a immédiatement chuté et le monde s'est mis à réduire ses échanges avec les États-Unis. En 2025, les exportations américaines, en proportion du PIB, ont chuté. Ensuite, Trump a engagé une guerre avec la Chine sur les chaînes d'approvisionnement et les puces électroniques, pour découpler la dépendance des États-Unis vis-à-vis des composants chinois. Cependant, le rapatriement des chaînes d'approvisionnement américaines requiert des investissements colossaux qui devront être financés par des emprunts auprès du reste du monde. Mais pourquoi prêter aux États-Unis ? La dépréciation continue du dollar est confirmée par la flambée des prix de l'or et de l'argent."Une étude du Kiel Institute a par ailleurs examiné les hausses tarifaires inattendues imposées au Brésil et en Inde en août 2025. La conclusion est la même que pour la Chine. Les données montrent à nouveau que les exportateurs étrangers n'ont pas baissé leurs prix pour compenser les taxes douanières supplémentaires : la valeur et le volume des exportations vers les États-Unis ont fortement chuté, pouvant atteindre 24 %. En revanche, les cours unitaires - les tarifs pratiqués par les exportateurs indiens - demeurent inchangés. Ils ont expédié moins, mais pas à moindre coût.
"En réalité, l'affirmation de Trump selon laquelle le 'marché américain' est si exceptionnel que personne ne peut se permettre de s'en passer, et que les exportateurs vers ce marché doivent donc 'absorber les coûts' des droits de douane américains, s'avère complètement erronée. Une réalité illustrée par les efforts du Canada et de la Grande-Bretagne pour réduire leur dépendance vis-à-vis des États-Unis en se tournant vers l'Est".
Traduit par Spirit of Free Speech