
par Laala Bechetoula
«I will be a dictator for one day».
Cette phrase n'a pas été prononcée dans un moment de confusion, ni arrachée à la chaleur d'un meeting incontrôlé. Elle a été formulée posément par Donald Trump, le 5 décembre 2023, lors d'un town hall télévisé sur Fox News, face à Sean Hannity. Interrogé sur ses penchants autoritaires, Trump n'a pas nié. Il a concédé - en souriant - qu'il serait «dictateur pour un jour», avant d'ajouter, presque distraitement : «sauf le premier jour».
L'histoire politique universelle nous enseigne une règle simple, brutale, invariable : les dictatures n'arrivent jamais comme des promesses de durée, mais comme des exceptions présentées comme nécessaires. Elles ne se proclament pas éternelles. Elles se justifient temporaires. Elles commencent toujours par un jour.
Ce jour-là est désormais derrière nous.
Ce que le monde a traversé ces derniers mois - Gaza, la Palestine, le Yémen, l'Iran, le Venezuela, le Nigeria, l'Arctique, les pressions exercées sur le Canada et le Groenland, les tensions avec les pays non alignés - ne relève ni du hasard ni d'une série de crises indépendantes. Nous assistons à la structuration d'un désordre global, non pas subi, mais organisé. Le chaos n'est plus un échec de gouvernance : il est devenu une méthode de pouvoir.
Trump n'a pas inventé cette dérive. Il a fait pire : il l'a désinhibée. Il a levé le dernier tabou. Il a dit à voix haute ce que d'autres expérimentaient à bas bruit : que le droit est négociable, que la norme est relative, que la force peut se substituer à la règle sans honte ni justification morale durable.
La dictature contemporaine ne s'annonce plus par des chars ni par des coups d'État spectaculaires. Elle s'installe par décret, par saturation, par usure. Elle ne détruit pas les institutions : elle les vide de leur substance. Elle ne supprime pas la justice : elle la contourne, la fatigue, l'intimide. Elle ne muselle pas toute la presse : elle en discrédite suffisamment pour que le doute fasse le reste. C'est une dictature procédurale, administrative, normalisée.
Or les États-Unis ne sont pas un État comme les autres. Ils produisent des normes. Ils exportent des comportements. Ce qu'ils banalisent à l'intérieur finit toujours par se répliquer à l'extérieur.
C'est dans ce contexte que Gaza s'est imposée comme le point de rupture moral du système international.
Gaza n'est pas seulement une tragédie humanitaire. Elle est une épreuve de vérité. Les faits sont documentés, les images incontestables, les bilans humains écrasants. Et pourtant, l'Occident - conduit par Washington - a choisi l'alignement absolu sur Israël, non plus comme allié soumis au droit international, mais comme extension stratégique intouchable.
À partir de ce moment, le soutien a cessé d'être politique pour devenir doctrinal. Le droit international n'a pas été officiellement aboli : il a été suspendu dans la pratique. La mort des civils a été relativisée. La punition collective a été rebaptisée sécurité. La faim est devenue un dommage collatéral. Le message adressé au monde est limpide : la loi n'est plus universelle, elle est conditionnelle.
Pour une grande partie du Sud global - et plus encore pour le monde musulman - Gaza n'est plus un conflit. Elle est une preuve. Preuve que les droits humains sont hiérarchisés. Preuve que certaines vies comptent structurellement moins que d'autres. Preuve que la morale occidentale est sélective. Cette lecture n'est pas idéologique ; elle est empirique.
Et Gaza n'est pas un cas isolé.
Dans le même temps, les frappes se poursuivent au Yémen sous couvert de sécurité maritime, avec leur cortège de victimes civiles. L'Iran est progressivement redéfini non comme un acteur géopolitique complexe, mais comme un ennemi fonctionnel, utile à la consolidation des tensions mondiales. En Amérique latine, le Venezuela redevient un laboratoire de l'interventionnisme unilatéral. En Afrique, la réponse militaire continue de primer sur les solutions politiques et sociales.
Partout, le même schéma s'impose : la force d'abord, la légalité ensuite - si nécessaire. L'instabilité n'est plus une erreur de calcul. Elle devient un levier.
C'est ici qu'apparaît la vérité la plus dérangeante : la guerre n'est plus unanimement redoutée. Dans certains cercles de pouvoir, elle est désormais envisagée comme structurante. Non pas parce que la destruction serait souhaitée en soi, mais parce que la guerre simplifie le monde. Elle clarifie les hiérarchies. Elle suspend les contre-pouvoirs. Elle réduit l'espace de la contestation. Elle force les alignements.
Trump l'a compris intuitivement. Il gouverne par la tension, par l'épuisement, par l'escalade verbale et politique. Un monde inquiet appelle des hommes forts. Et les hommes forts ont besoin d'un monde inquiet pour prospérer.
C'est ce qui rend le dossier iranien particulièrement explosif. Non parce qu'un conflit serait inévitable, mais parce que l'idée même de l'escalade est devenue psychologiquement acceptable. L'histoire montre qu'à partir du moment où la guerre est décrite comme «gérable», elle cesse d'être évitable.
Il serait commode d'imputer cette dérive au seul leadership américain. Ce serait faux. Une large partie de l'Occident n'a pas résisté à ce désordre ; elle s'y est adaptée. Mieux : elle y a trouvé un confort politique. Dans un monde ordonné, ces régimes devraient rendre des comptes sur la surveillance de masse, la répression des mouvements sociaux, la criminalisation de la solidarité, le traitement des migrants, l'érosion des libertés publiques. Le chaos mondial agit comme un dissolvant de responsabilités.
C'est ainsi que prospèrent les «petits Trump» occidentaux. Non des copies grotesques, mais des déclinaisons locales. Des dirigeants qui apprennent qu'on peut gouverner durement sans suspendre les élections, réprimer sans se dire autoritaire, intimider sans censurer officiellement. Trump n'a pas créé cette tentation ; il l'a légitimée.
Pour que ce système tienne, une condition est nécessaire : la mort de la complexité. Le monde doit être ramené à une opposition binaire : le bien contre le mal, l'ordre contre le chaos, la civilisation contre la barbarie. Ce manichéisme n'est pas une régression intellectuelle accidentelle ; il est un outil de gouvernement. Il permet de moraliser la violence et de transformer la domination en devoir.
La comparaison avec les croisades n'est pas une outrance rhétorique. Elle est structurelle. La croisade contemporaine est sécularisée, technologisée, bureaucratisée. Elle se drape dans le vocabulaire de la sécurité, de la démocratie, des valeurs. Mais ses terrains sont reconnaissables : terres musulmanes, sociétés postcoloniales, États non alignés, voix dissidentes. L'islam est rarement nommé, mais constamment problématisé.
Même les alliés ne sont plus protégés par leur proximité historique. Le Canada, le Groenland, certains partenaires européens sont désormais traités comme des variables stratégiques, des objets de pression, des leviers transactionnels. Le respect cède la place au calcul. Les alliances deviennent conditionnelles. La souveraineté devient négociable. Le monde entre dans un état de nervosité permanente : les alliés doutent, les adversaires s'arment, les neutres se replient, les institutions s'affaiblissent.
Les guerres mondiales ne commencent jamais par des déclarations solennelles. Elles naissent de l'accumulation : crises non résolues, alignements automatiques, lignes rouges floues, dirigeants convaincus de maîtriser l'escalade. Gaza, l'Iran, le Yémen, l'Afrique, l'Amérique latine, l'Arctique ne sont pas des dossiers séparés. Ils sont les chapitres d'un même récit : celui d'un ordre international qui a choisi la force plutôt que le droit, la loyauté plutôt que la justice, la domination plutôt que la coexistence.
Ce texte ne cherche ni l'apaisement ni le consensus. Il cherche la vérité. Et la vérité est inconfortable. Le désordre mondial n'est plus accidentel : il est stratégique. Trump n'est pas une anomalie : il est un révélateur. L'Occident ne perd pas seulement son autorité morale ; il est en train d'y renoncer consciemment.
La dictature n'est jamais temporaire. Elle commence toujours par une exception. Et une exception admise ne disparaît jamais d'elle-même.
Dictateur un jour, dictateur toujours.