Jean BRICMONT
On ne manque pas de déclarations de soutien aux manifestants en Iran de la part de la gauche occidentale. La France est un cas particulièrement représentatif. J'en ai fait un panorama partiel dans une interview avec Le Grand Soir [1] et je voudrais analyser ici la position d'un des partis français qui est en général le moins mauvais au niveau de la politique internationale, La France Insoumise (LFI) [2]
Lors des agressions impérialistes récentes, la gauche s'est souvent réfugiée dans le 'ni-ni' : ni Otan ni Milosevic, ni Bush ni Saddam, ni Bush ni Taliban etc. Cette attitude était parfaitement lâche, parce qu'elle faisait comme si la gauche occidentale était située en dehors de l'espace et du temps et pouvait se contenter d'un rôle de spectateur et d'arbitre, alors qu'elle était justement située dans un camp, celui de l'Otan ou de l'Occident et, de plus, dans tous ces conflits, il y avait un agressé et un agresseur et que le 'ni-ni' revenait à les mettre tous les deux sur le même plan.
Mais quand des révoltes populaires éclatent dans des pays visés par les États-Unis ou Israël, alors la gauche va bien au-delà du 'ni-ni' et tend à s'enthousiasmer pour celles-ci. On l'a vu en 2011 avec la Libye et ensuite pendant la longue guerre en Syrie. L'éditorial pour le moins ambigu du Monde Diplomatique d'avril 2011 en est un bel exemple : 'Même une montre cassée donne l'heure exacte deux fois par jour. Le fait que les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni aient pris l'initiative d'une résolution du Conseil de sécurité autorisant le recours à la force contre le régime libyen ne suffit pas pour la récuser d'emblée.' [3]
La question est de savoir ce que l'on soutient exactement et que veut dire 'soutenir'. Dans son communiqué, LFI écrit 'La France Insoumise exprime son entière solidarité avec les Iranien-ne-s en lutte au péril de leur vie contre un régime théocratique et prédateur. Comme elle soutient partout les peuples qui se lèvent contre tout pouvoir instrumentalisant la religion pour restreindre les libertés, les droits démocratiques et sociaux, la souveraineté populaire'. Et 'Seules des élections libres avec liberté de candidatures permettront au peuple iranien d'exercer pleinement sa souveraineté.' Même Rima Hassan, qui devrait comprendre mieux la situation, exprime sa 'solidarité avec le peuple iranien', sans nuance [4].
Le communiqué fait comme si le peuple iranien tout entier se soulevait contre le régime et uniquement parce que celui-ci est théocratique et prédateur. Mais la chronologie des événements montre qu'il y a eu d'abord des manifestations pacifiques contre la crise économique et ensuite des manifestations violentes encouragées par des agents étrangers (Mossad et CIA). A partir du moment où l'Iran a pu couper les communications starlink, les manifestations on cessé, ce qui est étonnant si vraiment c'était l'ensemble du peuple iranien qui voulait renverser le régime.
On notera qu'en 1979, lors du renversement du Chah, il n'y avait ni téléphones portables ni starlink, aucun soutien extérieur aux manifestants et au contraire un soutien massif au régime du Chah (au moins presque jusqu'à la fin), mais le régime a quand même été renversé. Si le régime actuel est aussi impopulaire que ne l'était celui du Chah on voit mal comment il a fait pour tenir et, en plus, organiser de grandes manifestations de soutien.
Bien sûr, je ne doute pas que beaucoup de gens sont mécontents du régime, peut-être une majorité (et je le serais sûrement si je vivais là), mais cela ne veut pas dire qu'il y a un peuple iranien soudé contre le régime ne serait-ce que parce que, pour les Iraniens, la question de l'alternative concrète au régime actuel se pose : le retour du Chah (solution préférée par les élites occidentales mais au moins rejetée par l'ensemble de la gauche, dont LFI), le chaos et la guerre civile comme dans la Syrie voisine, plus de bombardements américano-israéliens ? Les élections libres avec liberté de candidatures exigées par LFI ne semblent pas être une perspective très réaliste à court ou moyen terme.
Mais ce n'est pas le seul problème dans le communiqué de LFI. Même s'ils s'opposent 'à toute tentative de confiscation de la révolte par des puissances étrangères n'ayant que faire des revendications du peuple iranien' (faisant à nouveau comme s'il n'y avait qu'un seul peuple uni), à aucun moment ils ne mentionnent les sanctions infligées à l'Iran pratiquement sans arrêt depuis la révolution de 1979. Ils ne mentionnent pas non plus l'action de la CIA et du Mossad pour jeter de l'huile sur le feu lors des manifestations - action qui n'est même pas niée : le Mossad a publié un message sur son compte officiel en farsi sur Twitter/X, exhortant les Iraniens à intensifier leurs activités de changement de régime, en leur promettant de les soutenir sur le terrain. « Sortez ensemble dans les rues. Le moment est venu (...) Nous sommes avec vous. Pas seulement à distance et verbalement. Nous sommes avec vous sur le terrain. » [5]. Plus grave encore, ils ne mentionnent pas l'attaque israélo-américaine totalement non provoquée lors de la 'guerre des douze jours' en juin 2025.
Ça fait beaucoup d'oublis et, pour reprendre une des expressions favorites de ce genre de gauche, 'le silence est complice'.
Bien sûr, l'effet des sanctions peut être complexe : pour un grand pays comme la Russie, elles ont eu sans doute pour effet d'encourager une politique de substitution aux importations, ce qui est plutôt une bonne chose. Pour l'Iran, je n'en sais rien, mais la motivation de ces sanctions n'est pas douteuse : le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent a dit qu'elles avaient pour but de pousser les Iraniens à se révolter contre leur gouvernement. Et si LFI et la gauche en général n'en parlent pas ce n'est sûrement pas parce qu'elles pensent que ces sanctions pourraient avoir indirectement un effet positif.
Plus généralement la politique des sanctions unilatérales (c'est-à-dire non décidées par l'ONU), qui est très souvent soutenue par la gauche occidentale, est sans doute un des aspects les plus criminels de l'impérialisme contemporain. L'économiste Jason Hickel, s'appuyant sur une étude parue dans The Lancet, estime à 38 millions le nombre de décès dues à de telles sanctions pendant la période 1970-2021. Pour les sanctions contre le Venezuela, une étude de Mark Weisbrot et Jeffrey Sachs, constate que « les sanctions ont causé, et causent de plus en plus, des dommages très graves à la vie et à la santé humaines, notamment plus de 40 000 décès estimés entre 2017 et 2018 » [6]. Même si ce genre de chiffres peut être discuté, ce n'est pas un détail.
Mais le problème le plus fondamental lié à ces déclarations de soutien aux manifestants est de savoir quel est leur effet espéré. En effet, ni LFI ni le reste de la gauche occidentale n'a d'effet direct sur la situation en Iran. Les Iraniens, s'ils veulent renverser le gouvernement, n'ont que faire de déclarations purement verbales émanant de la gauche française : ils veulent des armes ou peut-être même des bombardements (c'est sûrement le cas de certains exilés), ce à quoi LFI s'oppose, puisqu'ils rejettent toute 'confiscation de la révolte par des puissances étrangères'. Mais l'idée que des grandes déclarations faites à Paris vont soutenir un peuple qui se révolte contre un 'régime théocratique et prédateur' sans intervention étrangère est une pure illusion et ces déclarations ne sont qu'un signalement de vertu de plus.
Le meilleur exemple est sans doute celui de la Syrie. Pendant presque toute la guerre qui a mené au renversement du régime baathiste, la même gauche a 'soutenu' (de façon verbale) les rebelles. Mais en même temps, ils ont aussi 'soutenu' les Kurdes (avec parfois un véritable culte pour le Rojava) qui étaient 'objectivement' du côté des rebelles contre le gouvernement syrien. Maintenant que les 'rebelles' (c'est-à-dire les djihadistes) ont gagné ils s'en prennent aux Kurdes, ce qui évidement indigne notre gauche. Mais que vont-ils faire ? Kuzmanovic, fondateur et président de République souveraine, appelle sur Fréquence Populaire à une solution 'de bon sens' : 'Des frappes aériennes immédiates de la France contre les positions des jihadistes, qui massacrent les Kurdes de Syrie et menacent directement la sécurité régionale et européenne, une solution politique pour le Rojava, incluant la reconnaissance politique, la garantie des droits du peuple kurde et un statut clair au sein de la Syrie.' [7]
Contrairement aux déclarations verbales de LFI, ici on a une proposition concrète d'action, mais ce n'est pas très réaliste de demander à la France de bombarder les troupes d'un gouvernement allié de fait aux États-Unis et à Israël.
Mais ce n'est pas parce que ces déclarations n'ont pas d'effet là-bas qu'elles n'en ont pas ici. En effet, elles tendent à décourager l'opposition ou l'indignation face à de futures attaques américano-israéliennes contre l'Iran puisque, si elles ont lieu, nos médias ne manqueront pas de nous présenter des Iraniens (en exil) qui diront que ces frappes sont souhaitées par le peuple iranien (uni bien sûr). Et que pourra dire la gauche à ce moment-là ? Au mieux on reviendra au ni-ni.
Pourtant, une autre gauche est possible et elle a existé dans le passé ; c'était même plus ou moins la position officielle de la France sous De Gaulle, ainsi que du PCF à cette époque. Une gauche qui exigerait le strict respect du droit international par la France, droit qui exclut toute ingérence dans les affaires intérieures des autres États, y compris sous forme de sanctions, de subversion ou de menaces, la coopération pacifique avec tous les pays qui le souhaitent (indépendamment de leur gouvernement) et l'opposition ferme à l'État qui viole le plus souvent le droit international, à savoir les États-Unis. Cela aurait l'avantage d'être en accord avec l'immense majorité de la population mondiale, qui rejette la politique d'ingérence, et d'éviter des querelles quasi-théologiques pour savoir qui sont les bons et les mauvais aux quatre coins du monde [8].
Mais pour cela, il faudrait une révolution intellectuelle qui ferait en sorte que la gauche apprécie le poids réel de la France dans le monde et abandonne sa croyance dans la magie de la parole : dans le temps, on disait que si on éternuait à Paris, on était enrhumé en Amérique Latine ; cette époque est (heureusement) révolue. Il ne reste plus qu'à s'y adapter.
Jean Bricmont
Elle a isolé les Iraniens et Iraniennes du reste du monde et suscité une vague internationale d’inquiétude.
Solidarité…
[8] Voir par exemple l'article de Thierry Deronne sur l'attitude d'un groupuscule trotskiste à propos du Venezuela, qui utilisant un tract sur une soi-disant « répression syndicale » et, sans connaître la réalité du Venezuela, l'ont immédiatement validé pour se dissocier de l'exigence de libérer Maduro et en rester à un antiimpérialisme de routine : « nous soutenons le peuple vénézuélien ». ( venezuelainfos.wordpress.com). Voir aussi sur certains 'communistes' vénézuéliens venezuelainfos.wordpress.com.
