Par Karam Nama
Arrêt sur info — 02 février 2026

30 janvier 2026 à 13 h 15
Karam Nama
Il est rare qu'une voix israélienne émerge du cœur de la crise et parvienne à formuler ce que la politique elle-même est incapable d'exprimer.
Pourtant, Yuval Noah Harari — ni homme politique ni agent du pouvoir d'État, mais penseur social respecté à l'échelle mondiale — l'a précisément fait. Il affirme que le conflit israélo-palestinien n'est plus un différend territorial, mais un affrontement entre les certitudes morales que chaque camp enveloppe dans son propre récit absolu.
Dans un essai substantiel récemment publié dans le Financial Times, Harari ne se pose pas en défenseur du récit palestinien. Il fait quelque chose de plus dérangeant : il démonte le récit israélien de l'intérieur, le dépouillant de la sacralité historique longtemps utilisée pour justifier la force.
Il affirme clairement que la terre située entre le fleuve et la mer n'est pas trop petite pour accueillir les deux peuples, et que l'obstacle à la coexistence n'est pas la géographie, mais le mythe.
Dans une rare rupture avec le discours israélien dominant, il reconnaît que les Palestiniens ne sont pas des arrivants tardifs sur cette terre, et qu'ils possèdent un droit plein et légitime d'y vivre — non pas en tant qu'invités, ni comme de « potentiels habitants », mais comme des enfants du lieu, enracinés aussi profondément que les Juifs, et peut-être encore plus intimement tissés dans sa vie quotidienne.
Cela soulève une question inévitable : une voix comme celle de Harari — aussi solidement ancrée moralement soit-elle — peut-elle trouver une audience au sein de l'establishment politique et militaire israélien ?
Un discours qui remet en cause les certitudes historiques et affirme les droits palestiniens peut-il prendre racine dans une société bâtie sur la peur et la centralité de la force ?
Ou son intervention restera-t-elle suspendue dans l'air, sans terrain politique où atterrir ?
Harari poursuit en déroulant le récit israélien jusqu'à ses conséquences logiques.
Il rappelle qu'après le départ de la majorité des Juifs de cette terre, ils n'ont jamais été empêchés d'y revenir. Ni les Romains, ni les Arabes, ni les Ottomans n'en ont fermé les portes.
La vérité inconfortable, affirme-t-il, est que les Juifs ne souhaitaient pas revenir, et que la terre aujourd'hui présentée comme un « rêve éternel » n'a été, pendant des siècles, la destination que d'une infime minorité.
Il fait ensuite voler en éclats un autre mythe fondateur : la prière, aussi sincère soit-elle, ne constitue pas un acte de propriété.
Son analogie est cinglante : si l'on prie chaque jour pour que la maison de son voisin devienne la sienne, après combien de prières peut-on en revendiquer l'inscription au cadastre ?
Par là, Harari démantèle le cœur émotionnel du raisonnement sioniste — l'idée que l'aspiration religieuse peut être convertie en droit politique.
Il replace également les Palestiniens dans leur réalité historique.
Lorsque les premiers sionistes arrivent à la fin du XIXᵉ siècle, la terre est loin d'être vide.
Elle est vivante, avec des villes — Acre, Jaffa, Gaza, Naplouse, Hébron — et des centaines de villages formant un tissu social et culturel profond.
Et même si l'identité nationale palestinienne n'était pas encore pleinement cristallisée à l'époque, cela n'en nie pas l'existence aujourd'hui.
Les nations ne naissent pas en un instant ; elles se façonnent avec le temps. Deux siècles d'expérience partagée suffisent largement pour qu'une nation parvienne à maturité.
Harari critique également le récit palestinien, mais sous un autre angle.
Il ne nie ni l'existence palestinienne ni leur droit à la terre. Il remet plutôt en cause l'idée d'une « origine première » unique — une notion qu'il considère illusoire des deux côtés.
La terre entre le fleuve et la mer n'a jamais appartenu exclusivement à un seul peuple. Son histoire est un palimpseste de conquêtes, de migrations et d'identités superposées.
La « Palestine » elle-même était historiquement une désignation administrative, dont les frontières variaient au gré des empires. Ce sont les Britanniques, et non les pouvoirs antérieurs, qui ont tracé les contours de la Palestine mandataire telle que nous la connaissons aujourd'hui.
Mais Harari évite le piège de la fausse équivalence.
Il n'utilise pas ces faits pour miner la légitimité palestinienne.
Il soutient au contraire que les nations tirent leur légitimité non pas de noms anciens ou de cartes impériales, mais de la vie partagée, de la mémoire accumulée et de l'intimité quotidienne entre les peuples et leur terre.
Dans la dernière partie de son essai, Harari tente d'équilibrer ces vérités entremêlées.
Il souligne que qualifier les Israéliens de « colonisateurs européens » ignore une présence juive millénaire sur cette terre, et occulte le fait que la moitié des Juifs israéliens actuels sont originaires du Moyen-Orient — de Bagdad, du Caire, de Sanaa, d'Alep, de Tripoli, de Tunis, de Rabat.
Mais même en apportant cette précision, Harari n'accorde pas aux Juifs un droit absolu.
Il les replace dans leur juste contexte historique : une présence ancienne, certes, mais ni un privilège éternel ni un titre de propriété politique pour le XXᵉ siècle.
Il revient au point essentiel : dans les années 1920, les Palestiniens étaient les habitants réels de cette terre, et les persécutions des Juifs en Europe n'étaient pas de leur responsabilité.
Aucun peuple ne peut être sommé de porter le fardeau de crimes commis ailleurs.
Mais le temps, insiste Harari, a transformé le paysage. Un siècle plus tard, la terre abrite deux peuples de nombre égal, de blessure égale, et d'absence égale d'alternative.
Sept millions de Juifs sans autre refuge, et sept millions de Palestiniens sans autre patrie. Ce fait seul sape toute revendication absolue et tout récit cherchant à effacer l'autre.
De là, Harari formule son argument central : la paix ne peut être bâtie sur des arrangements temporaires ou des cartes tracées sous la contrainte.
Elle exige de la générosité — un concept qui sonne presque naïf à l'ère des armes, mais qui demeure la seule force capable de briser le cycle de la peur.
Il exhorte les Israéliens à cesser de s'accrocher à chaque colline et à chaque source. La terre n'est pas le prix ultime ; c'est le voisin derrière le mur qui l'est.
Le véritable intérêt d'Israël ne réside pas dans l'expansion de ses frontières, mais dans l'assurance que la Palestine devienne un État réel — sûr, prospère, capable d'être un voisin plutôt qu'un captif.
Il appelle les Palestiniens à offrir un autre type de générosité : la légitimité.
Une reconnaissance susceptible d'ouvrir la voie à une acceptation arabe et musulmane plus large, accordant aux Israéliens un sentiment de sécurité — ironiquement, le sentiment même dont les Palestiniens ont été privés pendant des décennies.
En conclusion, Harari avertit que le temps n'est pas infini.
Ceux qui parlent d'« éternité » oublient que l'éternité est une illusion, et que le monde change à une vitesse qui menace tout le monde — des armes nucléaires de nouvelle génération aux armées d'IA autonomes.
L'alternative à « deux États pour deux peuples » pourrait ne pas être un seul État, mais zéro État pour zéro peuple, si l'entêtement continue d'étouffer l'avenir.
Par cette intervention, Harari dépasse les récits concurrents pour exprimer quelque chose de simple et de profond : la terre n'est ni rachetée par le mythe, ni libérée par la force, mais par des êtres humains qui se reconnaissent mutuellement, renoncent à leurs certitudes meurtrières et choisissent d'être voisins plutôt qu'ennemis.
Reste pourtant la question : Israël, avec une structure politique et militaire imprégnée de l'arrogance du pouvoir, peut-il entendre une telle voix ?
Un discours qui affirme le droit plein des Palestiniens à une vie digne et appelle à un véritable État palestinien peut-il trouver sa place dans une société bâtie sur la peur et la primauté de la force ?
Ou la voix de Harari restera-t-elle, comme tant d'autres avant elle, un cri dans une vallée qui n'entend rien d'autre que son propre écho ?
By Karam Nama
Source: middleeastmonitor.com
Traduit de l'anglais par Arrêt sur info