
par Mounir Kilani
Transparence, sacrifice et gouvernement du scandale.
Pourquoi l'affaire Epstein n'est pas un échec du système, mais l'une de ses formes de stabilisation rituelle. Et si l'affaire Epstein n'était pas un scandale à résoudre, mais un rituel à observer ?
À l'heure où des millions de documents sont déversés au nom de la transparence - sans procès, sans responsabilités nouvelles, sans rupture -, une hypothèse s'impose : Epstein n'est pas l'échec du système, mais l'une de ses techniques de survie. La vérité, rendue inoffensive par excès, expose une mécanique sacrificielle, une catharsis organisée et une transparence devenue outil de gouvernement. Observer Epstein, c'est regarder fonctionner le pouvoir contemporain.
Epstein est mort. Mais le système qu'il illustre est vivant.
La révélation qui ne révèle rien
Le 30 janvier 2026, le Département de la Justice américain publie plus de 3 millions de pages supplémentaires, portant le total à près de 3,5 millions de documents rendus publics en vertu de l'Epstein Files Transparency Act, signé par le président Trump le 19 novembre 2025. Emails, transcriptions d'enquêtes, communications post-condamnation, plus de 2 000 vidéos et 180 000 images - une masse écrasante, chaotique, saturée de passages caviardés défaillants et de fragments inachevés. C'est la stratégie de l'aveuglement par illumination.
Le DOJ affirme avoir rempli ses obligations légales. Les critiques, démocrates comme certains républicains, dénoncent que, sur plus de 6 millions de pages potentiellement pertinentes identifiées, la moitié reste dans l'ombre, protégée par des motifs de sécurité nationale, de protection des victimes ou de simple discrétion administrative.
L'événement est présenté comme un triomphe de la transparence. Il est surtout rituel.
Ce qui se joue n'est pas la chute d'un système, mais sa mise en scène de survie. La preuve n'est plus cachée. Elle est déversée - massivement, sans hiérarchie, sans conséquence judiciaire majeure. Une transparence qui n'ouvre rien, mais referme. L'affaire Epstein n'est pas un scandale. C'est une liturgie de fin de cycle.
L'Ouverture du Rituel : la visibilité comme anesthésie
Dans les sociétés archaïques, le rituel commence par l'exposition du corps sacrifié. Dans la modernité tardive, il commence par l'exposition du crime.
Les fichiers Epstein ne sont pas révélés : ils sont noyés. Leur fonction n'est pas d'éclairer, mais de saturer. En 2026, la vérité n'est plus dissimulée. Elle est rendue indigeste.
L'excès d'informations devient une technique de neutralisation cognitive. Tout est visible - noms célèbres, emails compromettants, images suggestives - mais rien n'est intelligible. Le crime se montre sans structure, sans causalité ascendante, sans responsabilité finale. C'est un cadavre exquis numérique, dont les membres épars ne reconstituent aucun corps du délit.
Anthropologiquement, c'est un mécanisme ancien : ce qui est montré sans ordre ne peut produire ni sens ni action.
La Désignation du Monstre Fonctionnel
Toute société a besoin d'un monstre. Mais le monstre moderne n'est plus un ennemi extérieur. Il est un initié rendu visible.
Epstein concentre :
• l'argent sans origine claire,
• la sexualité sans limite symbolique,
• le pouvoir sans responsabilité,
• la transgression sans sanction structurelle.
Ce faisant, il offre au système la forme parfaite de son bouc émissaire. Il devient le réceptacle idéal de la culpabilité des élites. Le système peut dire : le mal est là, identifiable, mort depuis 2019. Et tant que le mal a un visage, il n'a plus d'architecture.
Epstein n'est pas une anomalie morale. Il est une figure de condensation.
Le Faux Sacrifice
Epstein est mort. Mais le système qu'il illustre est vivant.
Epstein meurt en cellule. Mais rien ne s'effondre.
Dans les sociétés traditionnelles, le sacrifice rétablit un ordre symbolique réel. Dans la modernité, le sacrifice est narratif.
Sa mort interrompt les chaînes judiciaires, fige les responsabilités, transforme une affaire systémique en mythe clos. Les documents publiés en 2026 ne prolongent rien : ils archivent. Le DOJ répète que les nouveaux fichiers ne fondent pas de nouvelles poursuites.
Le sacrifice moderne ne purifie pas. Il stabilise. Le cadavre du bouc émissaire sert désormais de fondation, non d'engrais.
La Catharsis Spectaculaire
Vient alors la phase cathartique.
Indignation. Débats. Colère morale.
Mais cette colère est consommée, pas dirigée. Elle devient un flux médiatique, un carburant algorithmique sur les réseaux sociaux, un spectacle participatif. Le scandale n'est plus un moment politique : il est un produit culturel. L'adrénaline de l'indignation, autrefois moteur de l'action, se consume désormais en chaleur sans mouvement.
La catharsis ne transforme rien. Elle soulage sans agir.
L'Oubli Dilué
Puis vient un oubli nouveau, propre à l'ère numérique.
Epstein ne disparaît pas. Il devient omniprésent - donc inoffensif.
Son nom circule en permanence, vidé de toute charge structurante. Trop présent pour choquer, trop diffus pour menacer. Le scandale devient un bruit de fond permanent. Réduit à l'état de signifiant flottant, il est recyclé par l'économie de l'attention en curiosité périodique, non en questionnement durable.
L'oubli moderne n'est pas l'effacement. C'est la dilution permanente.
L'Architecture Invisible : la co-implication
Le cœur du système Epstein n'est pas le chantage individuel. C'est la co-implication généralisée.
Quand chacun détient un fragment du secret, personne ne peut parler. Quand tout le monde est compromis, la morale cesse d'être une arme.
Ce n'est pas une conspiration centralisée. C'est une écologie de la compromission. Un équilibre silencieux s'établit, où la menace mutuelle de révélation tient lieu de lien social le plus puissant et le plus stable.
Le pouvoir moderne repose moins sur la vertu que sur la culpabilité partagée.
Le Rituel de l'Impuissance Déléguée
Voici l'acte le plus décisif.
L'affaire Epstein permet une délégation massive de l'impuissance politique. En concentrant le mal dans une élite monstrueuse, le rituel absout le reste du corps social.
Le citoyen peut dire : « Le monde est pourri, mais ce n'est pas moi. » Ainsi, le spectateur, lavé de toute complicité par l'horreur même du spectacle, peut retourner à ses affaires avec le sentiment du devoir accompli : celui d'avoir regardé.
La lucidité se transforme en fatalisme. La critique devient contemplation.
Le rituel neutralise la capacité d'agir en transformant la colère en spectacle.
Le rituel ne se rompt pas par une révélation supplémentaire, mais il devient fragile dès lors que la vérité cesse d'être regardée comme un spectacle et commence à être traitée comme une responsabilité partagée.
L'Anthropologie du Corps-Marchandise
Epstein révèle une anthropologie.
Dans ce monde :
• le corps est une ressource,
• le désir est un capital,
• l'humain est un matériau.
Les documents de 2026 montrent, sans le vouloir, cette logique à l'œuvre : dons à des institutions scientifiques, financements de recherches sur le futur de l'humain, langage du progrès et de l'optimisation.
Ce n'est pas un complot. C'est une vision du monde. Epstein n'en fut pas l'architecte, mais un opérateur zélé et cohérent. Ses actes ne sont pas la corruption d'un système sain, mais l'application littérale, dans l'ombre, de ses principes affichés au grand jour.
Les plaintes des avocats des victimes, dénonçant l'exposition involontaire de données privées lors des publications, montrent une vérité crue : le rituel prétend protéger les innocents, mais les sacrifie une seconde fois pour préserver le système.
L'Hérésie Fondamentale
Voici l'énoncé hérétique :
Epstein n'est pas le produit d'une décadence morale. Il est le produit d'une cohérence idéologique.
Une élite qui ne croit plus à l'égalité humaine, qui ne se pense plus liée à la loi commune, qui se voit comme gestionnaire du vivant.
D'où :
• l'eugénisme soft,
• le transhumanisme élitiste,
• la reproduction comme privilège.
En transformant le corps des jeunes femmes en capital social et biologique, Epstein a poussé cette logique jusqu'à sa réalisation la plus littérale et la plus criminelle.
Epstein est obscène parce qu'il est logique.
La Transparence comme Technologie de Gouvernement
Les publications de 2026 illustrent un phénomène central : la transparence n'est plus un contre-pouvoir. Elle est une technique administrative.
Délais manqués (la loi exigeait tout pour le 19 décembre 2025). Publications massives. Aucune poursuite supplémentaire annoncée par le procureur général adjoint Todd Blanche.
La transparence devient une manière de clore sans juger.
Le pouvoir moderne n'a plus peur de la vérité. Il sait la diffuser sans conséquence. L'overdose de faits, soigneusement dosée et canalisée, devient le meilleur bouclier contre l'exigence de justice.
Le Rituel Numérique
Sur X et ailleurs, les fichiers sont disséqués en temps réel. Des noms surgissent, deviennent tendances, puis disparaissent. Trump, Clinton, Musk, Gates - signifiants flottants d'un théâtre algorithmique.
Le scandale devient mème. La révélation devient contenu.
Les algorithmes produisent un oubli accéléré par excès de circulation. Le rituel s'automatise. Comme une machine à laver le linge sale en public, le flux numérique brasse, étale et rince les faits dans un cycle sans fin d'exposition et d'effacement.
Epstein est analogique. Le pouvoir qui vient est algorithmique.
La Question Interdite
Pourquoi avons-nous besoin d'Epstein ?
Pourquoi cette affaire revient-elle sans cesse, comme un mythe fondateur ?
Parce qu'elle nous permet de croire que le mal est ailleurs. Chez les riches. Chez les monstres. Cette croyance est un confort existentiel ; elle préserve notre innocence tout en nous donnant le frisson salutaire de la révolte.
Elle nous évite de regarder :
• les structures que nous tolérons,
• les systèmes que nous finançons,
• les logiques que nous acceptons.
Le Rituel a réussi
L'affaire Epstein n'a pas échoué. Elle a parfaitement fonctionné.
Le système est intact. La marchandisation du vivant continue. La justice structurelle n'a pas eu lieu.
Les victimes restent périphériques. La colère est recyclée. La conscience est neutralisée.
Et tant que nous attendrons :
• la révélation finale,
• la liste ultime,
• le nom qui fera tout tomber,
rien ne tombera.
Car le pouvoir moderne n'a plus besoin de cacher la vérité. Il a appris à la ritualiser.
Epstein est mort.
Mais le rituel est vivant.
Et tant que nous en serons les spectateurs, nous resterons innocents - et impuissants.
P.S. La seule révélation qui menace ce système ne figurera dans aucun document. Elle aura lieu le jour où nous cesserons d'attendre un sauveur, une liste ou un coupable - et où nous commencerons à nous demander quel rôle joue notre propre regard dans la perpétuation du rituel.