
Par Yara Hawari
L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (NCAG), un organe technocratique composé de 15 membres et présidé par Ali Shaath, marque un tournant vers une gouvernance qui se veut dépolitisée à Gaza, alors que le génocide se poursuit.
Ali Shaath, ingénieur civil palestinien et ancien vice-ministre de la Planification et de la Coopération internationale, est chargé de diriger une structure gouvernementale provisoire chargée de gérer la reconstruction et la prestation de services sous contrôle extérieur.
Bien qu'elle soit présentée comme une structure de gouvernance technocratique neutre, la NCAG est plus susceptible de fonctionner comme un appareil de gestion qui stabilise les conditions propices au génocide plutôt que de les remettre en cause.
Cette note d'orientation soutient que la gouvernance technocratique à Gaza, en particulier sous la supervision des États-Unis, compte tenu de leur rôle de co-auteur du génocide, ne doit pas être considérée comme une voie vers la reprise ou la souveraineté, mais comme s'inscrivant dans une stratégie plus large de gestion du génocide.
Le tournant vers la technocratie
Le NCAG a été créé sous la supervision du Conseil de paix (BoP ou « Board of Peace ») du président américain Donald Trump dans le cadre de la deuxième phase de l'accord de cessez-le-feu, que le régime israélien a violé à de très nombreuses reprises.
La composition et le mandat du BoP restent flous, malgré son approbation par la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies en tant qu'organe principal chargé de superviser la reconstruction et l'administration provisoire à Gaza.
Pourtant, selon son projet de charte distribué aux États membres potentiels, Trump, en tant que président du BoP, se voit accorder des pouvoirs étendus pour définir la composition du BoP, contrôler ses organes subsidiaires et exercer une influence décisive sur la politique stratégique et sa mise en œuvre.
Le plus frappant dans le plan de Trump pour Gaza est l'absence totale de débat sur la souveraineté palestinienne. En effet, les Palestiniens ont été exclus de toute prise de décision significative, privant ainsi la population de Gaza de toute influence politique et la soumettant une fois de plus à un contrôle colonial extérieur.
La composition du NCAG illustre la manière dont l'administration technocratique est mise en œuvre dans la pratique.
Le comité s'est réuni pour la première fois le 15 janvier au Caire. Ses 15 membres palestiniens sont tous originaires de Gaza et la plupart sont affiliés ou proches de l'Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie.
Leur expertise couvre les domaines des infrastructures, des finances, des télécommunications et de la gestion des déchets. Il est à noter qu'il n'y a qu'une seule femme au sein du comité, Hana al-Tarazi, chargée du portefeuille des affaires sociales.
Le président du comité, M. Shaath, est un ingénieur originaire de Khan Younis qui a occupé divers postes au sein de l'AP et joué un rôle de premier plan dans le développement des zones industrielles palestiniennes.
Dans sa première interview après sa nomination, accordée à une station de radio appartenant à l'homme d'affaires palestinien Bashar al Masri, M. Shaath a souligné à plusieurs reprises que le NCAG ne jouerait aucun rôle politique dans la gouvernance de Gaza.
Il a renvoyé les questions relatives aux accords de cessez-le-feu et aux délimitations territoriales - y compris l'extension de la « ligne jaune », que les autorités israéliennes considèrent comme la nouvelle frontière de facto de Gaza - au BoP de Trump.
Il est également resté délibérément vague sur le financement du comité, citant les États arabes comme sources potentielles, et s'est montré particulièrement évasif lorsqu'on lui a posé des questions sur les salaires des membres du comité.
Dans la même interview, Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestiniens de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président ».
Plus tard, lors de la signature du BoP à Davos, Shaath a modifié cette formulation pour « une seule loi, une seule autorité, une seule arme », une formulation qui est apparue mot pour mot dans la présentation de Jared Kushner expliquant la démilitarisation du Hamas et le rôle du NCAG dans l'autorisation de toutes les armes à Gaza.
Cette formulation signale clairement le retour de l' Autorité palestinienne à la gouvernance de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas.
La nomination de Sami Nasman au poste de ministre de la Sécurité intérieure, selon certaines sources à la demande insistante de la faction de Mohammed Dahlan au sein du Fatah, souligne encore davantage l'alignement politique du NCAG.
Ancien responsable des services de renseignement de l'Autorité palestinienne et opposant de longue date au Hamas, Nasman a été accusé dans les médias d'avoir collaboré avec les forces israéliennes pendant le génocide.
La dépolitisation comme politique
Gaza a urgemment besoin d'une aide immédiate, d'un redressement et d'une reconstruction, dont certains aspects pourraient être facilités par le NCAG. Mais elle a également besoin d'une solution politique qui mette fin au génocide, au siège et à l'occupation.
Sans solution politique, le NCAG servira de mécanisme de gestion du génocide et d'instrument politique qui renforce les conditions mêmes qui l'ont rendu possible.
En effet, la création du NCAG s'inscrit dans une approche délibérée des États-Unis visant à dépolitiser la lutte palestinienne. Elle donne l'impression d'une participation palestinienne tout en fonctionnant dans le cadre du BoP de Trump, érodant ainsi efficacement l'action politique palestinienne.
Dans la pratique, le NCAG est appelé à jouer un rôle similaire à celui de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie : un prestataire de services opérant sous contrôle colonial.
Cet arrangement reporte effectivement la résolution politique à une date indéterminée. Pire encore, en favorisant une gouvernance technocratique au détriment de la justice, de l'autodétermination et de la responsabilité, cet arrangement maintient les conditions structurelles qui permettent le génocide.
En fin de compte, traiter la gouvernance et la reconstruction de Gaza comme de simples défis techniques nécessitant une expertise technocratique masque le génocide en cours et facilite l' élusion de la responsabilité à cet égard.
Refuser le contrôle colonial
La société civile palestinienne, les mouvements populaires, les organisations politiques et les acteurs internationaux de solidarité doivent rejeter les cadres dépolitisés qui fonctionnent sans cesse-le-feu immédiat et permanent.
Ils doivent également faire pression pour obtenir des garanties exécutoires contre de nouvelles attaques militaires et pour que les responsables du génocide soient amenés à rendre des comptes.
Ils doivent insister pour que les accords de reconstruction et de gouvernance soient fondés sur l'action politique palestinienne et la prise de décision collective plutôt que sur la neutralité technocratique imposée sous le contrôle colonial extérieur.
Un exemple en est le cadre Gaza Phoenix, un plan de reconstruction élaboré par des experts palestiniens à Gaza et en Cisjordanie.
En outre, les accords de sécurité qui privilégient le maintien de l'ordre interne parmi les Palestiniens plutôt que la protection des civils et les objectifs collectifs de redressement, doivent être examinés de près et remis en question.
Enfin, l'engagement international envers Gaza doit rejeter les paradigmes de « stabilisation » et insister sur le démantèlement des structures qui permettent le génocide, le siège et l'occupation.
Auteur : Yara Hawari

* Yara Hawari est Senior Palestine Policy Fellow et codirectrice d' Al-Shabaka. Elle a obtenu son doctorat en politique du Moyen-Orient à l'Université d'Exeter, où elle a enseigné en premier cycle et est chercheur honoraire.En plus de son travail universitaire axé sur les études autochtones et l'histoire orale, elle est également une commentatrice politique écrivant régulièrement pour divers médias, notamment The Guardian, Foreign Policy et Al Jazeera. Son compte twitter.
26 janvier 2026 - Al-Shabaka - Traduction : Chronique de Palestine - Lotfallah