par Amal Djebbar
Ce que l'on perçoit n'est qu'un fragment insignifiant de la vérité. Une façade soigneusement polie, conçue pour rassurer, pour donner l'illusion d'un monde intelligible et gouvernable. Une vitrine. Le reste est enterré, muré sous des couches successives de silence, de lâcheté et de complicités actives. Ce qui se trouve sous la ligne de flottaison n'est ni un accident ni un dysfonctionnement : c'est une architecture complète, rationnelle, planifiée, pensée pour durer et surtout pour ne jamais être exposée. Un édifice de prédation bâti pierre par pierre, par ceux qui se savent au-dessus des lois qu'ils imposent aux autres.
Ce qu'elle dissimule dépasse l'entendement parce qu'il révèle une vérité insupportable : le mal n'est pas marginal, il est institutionnalisé. Des individus ont franchi toutes les frontières morales, non par dérive, mais par choix. Ils ont repoussé le concevable jusqu'à l'innommable, convaincus que l'abjection était un prix dérisoire à payer pour accéder à la richesse, à la reconnaissance sociale, à l'impunité judiciaire - et, au sommet de cette pyramide de cadavres, au pouvoir absolu. Ils n'ont pas seulement trahi l'humanité : ils l'ont méthodiquement exploitée.
Partout sur la planète, des êtres humains ont été happés par une machine de destruction parfaitement huilée. Ils n'étaient pas des erreurs statistiques. Ils étaient des prises. Des ressources. Des unités sacrificielles. On ne les a pas seulement exploités : certains ont été consommés, broyés, effacés jusqu'à ne plus laisser de trace, ni mémoire, ni nom. Leur souffrance n'a jamais été un dommage collatéral. Elle était l'objectif central. La matière première du système. La douleur est leur carburant, la peur leur monnaie, la disparition leur signature.
Les criminels ont transformé des corps humains en preuves, en armes, en moyens de pression. Ils ont fait de la chair un outil de chantage, un instrument de dressage social, un levier pour maintenir l'ordre qu'ils imposent par la terreur. Chaque silence acheté, chaque carrière brisée, chaque vie détruite devient un nœud supplémentaire dans le filet qui enserre le monde. La tyrannie moderne ne se contente pas de dominer : elle compromet, souille, rend chacun coupable pour mieux l'asservir.
Ces rustres ignobles - derrière leurs costumes, leurs titres et leurs discours moralisateurs - orchestrent l'échiquier mondial. Ils ne gouvernent pas : ils confisquent. Ils s'agrippent aux centres de pouvoir, vampirisent les ressources, verrouillent l'accès à tout ce qui permettrait de leur échapper. Dans l'ombre, ils tirent les ficelles, tenant en laisse aussi bien les subalternes que les puissants, les anonymes que les figures publiques. Personne n'est trop haut pour être protégé, personne n'est trop insignifiant pour être sacrifié.
Les États deviennent des pions jetables, les gouvernements des marionnettes interchangeables. Les institutions sont vidées de leur sens, réduites à des coquilles administratives servant à légitimer la domination. Les lois ne sont plus des garde-fous : elles sont tordues, instrumentalisées, appliquées avec férocité aux faibles et avec indulgence aux forts. La justice est un décor. La démocratie, un slogan. La souveraineté, une farce.
Et ce que l'on voit aujourd'hui - les scandales qui éclatent périodiquement dans les journaux - n'est qu'un théâtre de diversion. Une mise en scène savamment dosée. Les véritables coupables restent intouchables, retranchés derrière des réseaux d'influence, des accords tacites, des silences achetés à prix d'or. Les puissants le savent, et ils jouent avec cette connaissance. Ils lâchent parfois quelques miettes de vérité, sacrifiant des exécutants, des seconds couteaux, pour donner l'illusion du mouvement et de la transparence.
Ces révélations spectaculaires ne sont que des amuse-gueules médiatiques, conçus pour calmer la foule, canaliser la colère, détourner l'attention pendant que l'essentiel se décide ailleurs. Ils ont toujours plusieurs coups d'avance. Ils agitent, apaisent, frustrent. Ils alternent scandale et oubli. Ainsi, les criminels rodent sans jamais être durablement inquiétés. Ils disparaissent un temps... puis reviennent, blanchis, recyclés, réhabilités. Et le système continue de fonctionner, implacable, intact.
Pendant ce temps, les victimes continuent de souffrir. Elles s'éteignent dans l'indifférence générale, étouffées par le bruit, noyées dans l'oubli organisé. Leur absence ne pèse rien face au confort des dominants. Leur silence est utile. Leur effacement est rentable.
Tant que l'iceberg restera intact, tant que l'on refusera d'en sonder les profondeurs, cette tyrannie perdurera. La puissance des tortionnaires ne réside pas seulement dans leurs capitaux, leurs armées ou leurs réseaux : elle réside dans leur capacité à transformer la peur et la douleur en discipline sociale, en consentement forcé, en contrôle absolu. Et dans ce monde bâti sur la prédation, le mal ne prospère pas par hasard. Il est organisé, rationalisé, souverain.
Illustration : Philippe de Champaigne, Vanité au crâne ou Allégorie de la mort, première moitié du XVIIe.