06/02/2026 reseauinternational.net  6min #304013

Les îles Canaries : promises au même sort que le Groenland ?

par José Manuel Rivero

Il est impératif de souligner qu'il ne s'agirait pas d'un bail ou d'un transfert temporaire d'usage, mais bien d'un transfert de propriété et de titre réel, où la puissance occupante détient la pleine et perpétuelle propriété du terrain, s'arrogeant une juridiction qui annule de fait l'autorité de l'État cédant.

Ce qui s'est récemment déroulé à Davos entre le président Donald Trump et la direction de l'OTAN, représentée par le secrétaire général Mark Rutte, ne saurait être interprété comme une simple excentricité diplomatique ou une transaction immobilière d'envergure mondiale. Ce qui a été formalisé sous l'euphémisme d'un «accord-cadre» pour la sécurité arctique constitue une rupture avec le droit international établi et un avertissement existentiel qui résonne avec une force alarmante dans nos îles Canaries. La réalité est que le Danemark, sous la contrainte d'une guerre commerciale et la menace de droits de douane punitifs, a capitulé. La souveraineté du Groenland a été fragmentée pour faire place à ce que l'on appelle, dans le jargon des négociations, des «enclaves de souveraineté américaine» - un modèle qui reproduit le statut colonial des bases britanniques à Chypre. Il est impératif de souligner qu'il ne s'agit pas d'un bail ou d'un transfert temporaire d'usage, mais bien d'un transfert de propriété, où la puissance occupante détient la pleine et entière propriété du territoire, s'arrogeant une juridiction qui annule de fait l'autorité de l'État cédant. L'accord sur le Groenland annoncé par le président Donald Trump permettrait à Washington de stationner des missiles américains sur l'île, de lui accorder des droits miniers et impliquerait une présence renforcée de l'OTAN, selon des sources de Bloomberg.

Cette décision révèle la véritable nature des relations atlantiques en 2026 : la souveraineté formelle des petits États est dénuée de sens face aux impératifs stratégiques de l'hégémonie. Tandis que la mascarade administrative se poursuit à Copenhague et à Nuuk, et que le drapeau danois continue de flotter, le contrôle militaire et stratégique effectif du territoire - notamment pour le déploiement du système de défense antimissile Dôme d'Or - passe entre les mains exclusives du Pentagone. Une occupation de facto, cautionnée par l'alliance militaire atlantique, a été mise en œuvre, vidant de son sens l'autonomie du peuple groenlandais et réduisant le Danemark au simple rôle d'administrateur civil d'un porte-avions américain.

Pour ceux d'entre nous qui observent la géopolitique depuis les îles Canaries, ce précédent juridique et militaire est extrêmement grave. Nous ne saurions être assez naïfs pour croire que la soif de pouvoir impérial s'arrête au cercle polaire arctique. La logique de la puissance est universelle et cherche à combler les vides stratégiques où qu'ils se présentent. Si nous regardons vers notre flanc sud, la situation au Sahel et dans le golfe de Guinée laisse entrevoir un effondrement des intérêts occidentaux traditionnels, avec l'expulsion des puissances occidentales de leurs anciens bastions territoriaux. Les États-Unis ont un besoin urgent d'une plateforme sûre, stable et «occidentalisée» à partir de laquelle projeter leur puissance, contrôler les ressources stratégiques et assurer leur hégémonie dans l'Atlantique Centre et Sud face à des concurrents mondiaux tels que la Chine et la Russie.

Dans ce plan, la militarisation de l'archipel est non seulement justifiée offensivement par sa proximité avec le continent, mais aussi instrumentalisée par le biais de la «sécurité maritime». Les saisies constantes d'importantes cargaisons de drogue dans les eaux entourant les îles Canaries font partie intégrante de ce plan, servant de prétexte à une surveillance permanente (avec une implication croissante de la DEA américaine dans ces saisies) et à une présence navale étrangère toujours plus étouffante. Ces opérations, souvent présentées sous un vernis de légalité internationale, sont étroitement liées aux stratégies de harcèlement juridique et de blocus financier appliquées à des nations souveraines comme le Venezuela, où la prétendue lutte contre le trafic de drogue devient l'outil privilégié d'ingérence politique et de déstabilisation de l'État. L'utilisation de nos eaux comme théâtre de ces «raids» de renseignement et de contrôle militaire n'est que le prélude à une occupation plus vaste.

Derrière ces prétextes de sécurité, de lutte contre le trafic de drogue ou de contrôle de l'immigration se cache le véritable objectif : le contrôle absolu des ressources naturelles. Les îles Canaries sont au cœur d'un conflit portant sur les fondements matériels de l'avenir. Le déploiement militaire vise à garantir l'accès exclusif aux ressources sous-marines et aux terres rares des monts sous-marins - comme le mont sous-marin Tropic - essentiels aux industries technologiques et d'armement. De même, cette projection de puissance assure le contrôle des zones de pêche, des réserves potentielles de pétrole et des gisements de phosphate de la région. Depuis l'archipel, le contrôle militaire s'étend jusqu'au Sahel, garantissant l'approvisionnement en uranium, indispensable à l'infrastructure nucléaire et à la domination énergétique du bloc impérialiste.

Les îles Canaries se distinguent sur cet échiquier comme l'enjeu convoité. Les mêmes dynamiques qui ont mis le Danemark à genoux s'appliquent parfaitement à l'Espagne. La faiblesse structurelle de notre position et la soumission historique de Madrid aux exigences de Washington nous placent dans une situation d'extrême vulnérabilité. De même que le prétexte de la «sécurité arctique» a été utilisé pour justifier l'occupation du Groenland, il est prévisible que la «sécurité du flanc sud» ou la stabilité du golfe de Guinée seront invoquées pour exiger un transfert de souveraineté sur des points stratégiques de nos îles. Il ne s'agit plus de simples autorisations d'utilisation de bases partagées, mais de la création d'enclaves souveraines exclusives garantissant les opérations américaines quelles que soient les fluctuations politiques espagnoles.

Le danger est imminent. L'histoire ne ment pas, et les habitants des îles Canaries doivent se souvenir du précédent du Sahara occidental. En 1975, l'État espagnol n'a pas hésité à céder le territoire et sa population pour préserver les intérêts de la métropole, mais ce faisant, il a également atteint un objectif stratégique plus important pour Washington : renforcer le Maroc en tant qu'allié inconditionnel et contrepoids à l'influence régionale de l'Algérie. Aujourd'hui, la nécessité impériale de contrôler les routes commerciales et énergétiques vers l'Afrique constitue une incitation irrésistible qui nous place directement dans le même collimateur.

Face à cet horizon de soumission, la seule réponse possible réside dans la mobilisation consciente et organisée du peuple canarien. Nous ne pouvons laisser notre terre devenir l'échiquier de jeux de guerre qui ne profitent qu'au capital transnational. Il est impératif de revendiquer et de sauvegarder la revendication historique du  Statut de neutralité des îles Canaries ; un cadre juridique et politique qui nous affranchisse de la structure militaire impérialiste et fasse de nous un véritable pont de paix entre les continents, et non le fer de lance d'une occupation. La souveraineté ne se donne pas ; elle se défend dans la rue et dans la conscience collective, en construisant un bloc historique capable de dire non à l'ignominie et oui à un avenir d'autodétermination et de paix.

source :  Hojas de Debate via  China Beyond the Wall

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