
Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a publié jeudi un document détaillé de 55 pages contenant sa version des échecs qui ont conduit au 7 octobre.
"Ce document comprend les transcriptions des réunions de sécurité et d'autres documents couvrant une période de 12 ans, depuis l'opération Protective Border [la guerre contre Gaza de 2014] jusqu'au matin du 7 octobre", a déclaré Netanyahou dans le communiqué de presse accompagnant le document.
"Beaucoup de ceux qui ont pris connaissance de ce document ont été choqués, car ils ont été exposés à une multitude d'informations contredisant totalement ce qu'ils ont entendu dans les médias ces deux dernières années".
Depuis le 7 octobre, le quotidien Haaretz a obtenu les procès-verbaux et les rapports de nombreuses discussions mentionnées par M. Netanyahou dans ses arguments. Une lecture attentive de l'ensemble des documents permet de conclure sans aucune ambiguïté que M. Netanyahou a manipulé les faits, menti et joué sur des demi-vérités.
Certains de ses arguments sont totalement mensongers, d'autres sont formulés pour manipuler l'opinion, et les citations qu'il a choisies sont sélectives et omettent des passages d'une discussion incompatibles avec le récit qu'il cherche à promouvoir.
Comme on s'en souvient peut-être, ce n'est pas la première fois que M. Netanyahou agit de la sorte. Lorsque la Haute Cour de justice a bloqué la tentative de Netanyahou de limoger l'ancien chef du Shin Bet, Ronen Bar, le Premier ministre a présenté une déclaration sous serment dans laquelle il a exposé de nombreux griefs contre le chef de l'agence, en s'appuyant sur des procès-verbaux classifiés de leurs conversations.
À l'époque, Haaretz a également prouvé, sur la base de protocoles non censurés et de conversations documentées, que Netanyahou manipulait les citations pour présenter une image tendancieuse aux juges. Haaretz a vérifié jeudi les faits contenus dans la déclaration sous serment de Netanyahou.
Affirmation de Netanyahou : en introduction au document, il évoque sa politique sur la question palestinienne et sa vision des dispositions relatives à la bande de Gaza.
Il affirme que les termes "blocus" et "arrêt des hostilités" n'ont jamais figuré dans ses directives.
La réalité : Netanyahou ment. En effet, les comptes rendus de réunion rédigés dans son bureau montrent qu'il a bien utilisé ces termes pour décrire ses directives relatives à la bande de Gaza. Le 15 février 2023, il a rencontré les parents du soldat disparu Hadar Goldin, dont la mort était confirmée.
Le compte rendu de cette réunion, rédigé dans son bureau, révèle qu'il a déclaré :
"Le Hamas a été fortement dissuadé. Le blocus doit être maintenu et un accord doit être trouvé. Maintenir l'arrêt des hostilités permettra de conserver un moyen de pression sur le Hamas".
Affirmation de Netanyahou : la partie du discours consacrée aux assassinats ciblés de personnalités haut placées dans la bande de Gaza commence par ces mots :
"Je soutiens que ces opérations sont une mesure de dissuasion efficace".
La réalité : cette affirmation est fausse. Même si de telles opérations ont eu lieu pendant son mandat, il s'y est également opposé au fil des ans, y compris lorsque des occasions d'assassiner des personnalités de haut rang se sont présentées.
La plus importante de ces occasions a été l'opération Times Table, dont la planification a commencé sous l'ancien Premier ministre Naftali Bennett. Le plan prévoyait de tuer simultanément le chef du Hamas, Yahya Sinwar, et le chef de la branche militaire, Mohammed Deif.
Selon Channel 12, Netanyah0u a annulé l'attaque à 11 reprises.
Affirmation de Netanyahou : pour étayer son argument selon lequel les opposants à ces assassinats étaient les chefs de l'establishment de la défense, Netanyahou a fait valoir que l'ancien chef du Shin Bet, Ronen Bar, se serait opposé à l'assassinat de Saleh al-Arouri, qui dirigeait le Hamas en Cisjordanie.
Il a présenté un extrait de ce que Bar aurait déclaré lors d'une réunion de travail qu'ils avaient eue le 8 janvier 2023.
"Le Premier ministre lui a demandé de procéder à l'assassinat d'al-Arouri, qui se trouvait alors au Liban, mais le chef des services de sécurité a répondu : 'Cela mettrait le Shin Bet dans une position délicate. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne chose à faire'".
La réalité : Netanyahou ment. Il n'a pas présenté le contexte complet de cette réunion de janvier. Les procès-verbaux montrent que Bar a déclaré que les ressources de l'agence doivent être utilisées différemment, affirmant :
"Il y a une différence entre la doctrine d'al-Arouri, qui croit aux attaques à petite échelle, et celle de Sinwar, qui croit aux opérations à grande échelle".
Bien qu'il ne sache pas que le Hamas préparait une attaque d'une telle ampleur, Bar a affirmé lors de la réunion de janvier que la plupart des ressources du Shin Bet devaient se concentrer sur Sinwar, car il représentait une menace plus élevée.
Affirmation de Netanyahou : dans sa déclaration sous serment, Netanyahou a cité Bar comme étant celui qui cherchait à éviter une guerre à Gaza.
"Nous devons trouver une cible dont l'impact ne provoquera pas d'escalade", a déclaré Bar le 5 avril 2023, selon le procès-verbal présenté par Netanyahou.
La réalité : Netanyahou a omis de mentionner que sa rencontre avec Bar a eu lieu pendant une crise majeure liée au mont du Temple/complexe Al-Aqsa à Jérusalem, et non à une crise dans la bande de Gaza.
Lors de cette réunion, de hauts responsables de la Défense ont averti qu'une opération lancée par Israël après les événements survenus dans le complexe pourrait déclencher une guerre à grande échelle sur plusieurs fronts. La veille de la réunion, le Hamas a appelé les Palestiniens à se barricader dans la mosquée Al-Aqsa, des affrontements ayant éclaté dans le complexe et la police ayant arrêté 350 Palestiniens.
"Les images du mont du Temple ont un effet boule de neige", a déclaré un responsable de la direction du renseignement militaire de l'armée israélienne lors de la réunion. "Un tel événement va unir les fronts". Le chef du Shin Bet a répondu :
"Nous devons frôler le conflit sans nous y laisser entraîner. Le Mont du Temple doit rester calme. Agissez, ne réagissez pas".
En d'autres termes, Bar souhaitait lancer une opération qui ne soit pas une riposte aux troubles sur le site afin d'éviter une guerre religieuse sur plusieurs fronts. Bar ne souhaitait pas se soustraire aux opérations, comme le laisse entendre Netanyahou, mais affirmait qu'Israël devait prendre l'initiative plutôt que de se laisser entraîner vers une escalade.
Notons que, lors d'une réunion du cabinet de sécurité tenue le lendemain, le Premier ministre lui-même a déclaré que la situation sur le mont du Temple devait s'apaiser.
Affirmation de Netanyahou : le Premier ministre a tenté de faire porter le chapeau aux chefs de l'establishment de la défense, les accusant d'être incapables de mener des opérations significatives contre les dirigeants du Hamas.
Son document fait état d'une évaluation de la situation réalisée le 2 mai 2023, au cours de laquelle "le Premier ministre a ordonné une riposte d'envergure qui enverra un message dissuasif à toute la région, et a demandé aux personnes présentes s'il existe un plan pour assassiner les hauts responsables du Hamas. Le directeur adjoint du Shin Bet et le chef du renseignement militaire ont déclaré qu'à ce moment-là, de telles préparations n'étaient pas envisagées".
La réalité : Netanyahou ment. En totale contradiction avec ses propos, une semaine seulement après cette discussion, Israël a assassiné le 9 mai trois hauts responsables du Jihad islamique et lancé l'opération "Shield and Arrow".
Au cours de cette réunion, les responsables de la Défense ont demandé à leurs interlocuteurs d'attendre quelques jours afin de mener une opération d'"élimination des dirigeants", c'est-à-dire l'assassinat de personnalités éminentes de la bande de Gaza. Netanyahou a accepté leur recommandation et l'opération a effectivement commencé une semaine plus tard.
Affirmation de Netanyahou : dans sa déclaration sous serment, il a déclaré que l'affirmation "le Hamas a été dissuadé" n'était pas une directive, mais une évaluation des services de renseignement acceptée par toutes les agences de renseignement israéliennes.
La réalité : Netanyahou a déformé les faits. Même si l'évaluation des services de renseignement a souvent conclu que le Hamas s'était laissé dissuader, cette hypothèse a également été remise en question.
Le 21 mai 2023, soit cinq mois avant l'attaque du 7 octobre, le chef du Shin Bet, Ronen Bar, a mis en garde le Premier ministre contre de futures opérations à Gaza. Lors d'une réunion entre les deux hommes, Bar a déclaré que l'opération "Shield and Arrow", qui s'était terminée quelques jours plus tôt, n'était qu'un "premier round contre l'axe chiite".
Il a ajouté :
"Le principe de dissuasion fera l'objet d'une nouvelle évaluation au fil du temps. Il faut se préparer à une frappe initiale et à une série d'assassinats ciblés. Le Hamas est le prochain défi auquel nous sommes confrontés. Nous ne pourrons pas éviter une campagne à Gaza".
Netanyahou a déclaré à Bar que "désormais, le Hamas a été dissuadé".
L'ancien directeur du Shin Bet, Ronen Bar, en mai. Crédit © Naama Grynbaum
Affirmation de Netanyahou : l'un des arguments majeurs auxquels il est confronté concerne le risque de compromettre l'efficacité dissuasive d'Israël en raison de la réforme judiciaire. Dans le document qu'il a lui-même rédigé, il affirme que l'opération "Shield and Arrow", menée au début du mois de mai 2023, s'est traduite par un renforcement de la dissuasion exercée par Israël.
Pour étayer cette affirmation, il cite le chef d'état-major de l'armée israélienne, Herzl Halevi, lors d'une évaluation de la situation le 4 juin de la même année :
"Selon moi, la dissuasion exercée par Israël est très efficace et considérable. Nous en voyons les effets sur le terrain".
La réalité : Netanyahou déforme les propos effectivement tenus. Malgré la dissuasion exercée par Israël, elle était toujours perçue comme insuffisante en raison des controverses autour de la réforme judiciaire. Contrairement à sa déclaration, le résumé de cette évaluation de la situation au bureau du Premier ministre indique que le sentiment général à l'issue de la discussion montre que l'ensemble des participants ont perçu Israël comme étant stratégiquement fragilisé.
Affirmation de Netanyahou : le Premier ministre fournit un résumé d'une conversation téléphonique avec son secrétaire militaire, survenue 10 minutes après le début de l'attaque, le matin du 7 octobre. Bien qu'il existe un compte rendu précis de cette conversation, dont une partie a été diffusée dans l'émission d'investigation Uvda sur Channel 12, Netanyahou a choisi de présenter au contrôleur de l'État une version modifiée de cette conversation.
Comme on s'en souvient, ce compte rendu a été modifié par Tzachi Braverman, le chef de cabinet de Netanyahou, qui a également falsifié l'heure de cette conversation. Dans son résumé, Netanyahou affirme notamment que "le Premier ministre a souligné qu'il est de la plus haute importance de déterminer l'ampleur de l'attaque et de savoir si elle a eu pour objectif de prendre des otages".
La réalité : Netanyahou ment. Le compte rendu complet de cette conversation, obtenu par Haaretz, prouve que c'est son secrétaire militaire, Avi Gil, et non Netanyahu, qui a soulevé l'hypothèse que l'attaque aurait été conçue pour enlever des Israéliens. Avi Gil :
— "Monsieur le Premier ministre, je vous tiendrai au courant dans les 15 prochaines minutes : il se pourrait que cette attaque ait été conçue pour prendre des otages. C'est du moins ce que nous pensons".
— Netanyahu : "D'accord, nous verrons si nous pouvons éliminer immédiatement certains de leurs dirigeants".
Par Michael Hauser Tov - 8 février 2026
Source: Haaretz.com/israel-news
