Mueen Al-Rifai, 8 février 2026.- La présence palestinienne au Liban n'a jamais constitué une situation temporaire de réfugiés ni une crise humanitaire passagère. Depuis la Nakba de 1948, elle constitue une dimension politique centrale du conflit arabo-sioniste et un espace où convergent des dynamiques nationales, régionales et internationales. Aujourd'hui, cette présence entre dans une phase nouvelle et dangereuse, marquée par des initiatives pour la contenir et la démanteler au moyen de pressions sécuritaires et économiques et par la paralysie des factions palestiniennes.
La menace la plus grave qui pèse sur les camps palestiniens au Liban ne provient pas d'affrontements sporadiques ni d'incidents sécuritaires limités. Elle réside dans une transformation lente et délibérée de la question des réfugiés en un dossier administratif et humanitaire géré par une aide conditionnelle et un contrôle sécuritaire.
La tendance dominante actuelle est celle du confinement sécuritaire, associé à un effacement politique. Les camps subsistent en apparence, mais leur fondement politique et social s'épuise progressivement, tandis que la capacité d'action nationale des factions est restreinte. Présenté comme une approche calme et pragmatique, ce modèle isole en réalité les camps par l'épuisement économique et une surveillance accrue. Le réfugié palestinien est réduit au rôle de bénéficiaire passif de l'aide et de la gestion internationales, au lieu d'être un acteur politique capable de façonner sa réalité matérielle.
Il s'agit d'une discrète restructuration de la présence palestinienne, sans confrontation ouverte ni déplacement explicite. L'intégration sociale conditionnelle remplace les droits politiques, et l'absence de toute perspective politique devient la norme. Au fond, c'est une formule moderne pour nier la cause : dépouiller les Palestiniens de leur symbolisme politique et les réduire à un problème humanitaire à gérer indéfiniment.
Dans ce contexte, certaines tensions observées dans les camps relèvent de ce que l'on pourrait appeler un « chaos géré ». Des incidents isolés et des conflits ordinaires, courants bien au-delà des camps, sont amplifiés et présentés comme inhérents à l'identité palestinienne ou comme la preuve d'un échec des factions. Ces incidents servent ensuite à justifier un renforcement des mesures de sécurité et une ingérence politique plus profonde dans les affaires palestiniennes. Il en résulte un climat d'instabilité chronique qui compromet toute tentative d'unification de la position palestinienne et entrave le libre débat politique. Le désordre, en ce sens, devient un instrument manipulé de l'extérieur plutôt qu'une pathologie interne.
Au cœur de ce projet plus vaste se trouve le ciblage de l'UNRWA. Cette agence n'est pas qu'un simple fournisseur d'aide humanitaire ; elle demeure la dernière reconnaissance internationale du caractère politique de la question des réfugiés palestiniens, ancrée dans le droit au retour et les résolutions des Nations Unies. Les tentatives de réduire le financement de l'UNRWA ou de la démanteler purement et simplement sont indissociables des efforts visant à effacer la symbolique politique des camps et à les priver de tout statut juridique international.
Affaiblir l'UNRWA supprime le témoin institutionnel de la Nakba en cours et plonge les camps dans un vide dangereux. D'un côté, un État libanais incapable d'assumer le fardeau socio-économique de la population réfugiée ; de l'autre, un système international qui se dérobe à ses responsabilités historiques. Il en résulte une nouvelle réalité où le réfugié palestinien se retrouve privé de ses droits fondamentaux : sans patrie, sans représentation politique et sans institution reconnaissant son statut légal.
Dans ces conditions, la pression s'intensifie simultanément sur le gouvernement libanais et les factions palestiniennes. Sur le plan international, la demande est claire : imposer un contrôle sécuritaire et neutraliser les camps au niveau politique. Sur le plan national, les attentes vont à l'encontre de cette exigence, axée sur la préservation de la dignité des réfugiés et la sauvegarde de leur droit à une vie digne et au retour. Cette contradiction crée une double impasse, poussant les acteurs locaux vers la tension et la confrontation, tandis que les principaux bénéficiaires demeurent les acteurs extérieurs en quête d'un environnement contrôlé et dénué d'identité politique.
Ces pressions sont renforcées par un discours incendiaire qui creuse le fossé entre les camps et leur environnement libanais. La logique sous-jacente est celle d'une confrontation indirecte, alimentant un scénario d'« explosion orchestrée » qui pourra ensuite justifier une intervention internationale sous couvert de gestion de crise.
Face à cette réalité complexe, ni les Palestiniens ni les Libanais ne peuvent se permettre le luxe d'attendre ou de se soumettre à des agendas imposés. Ce dont nous avons besoin de toute urgence, c'est d'une discussion calme et rationnelle qui jette les bases d'un véritable dialogue, protège les droits des Libanais et des Palestiniens sur la base de la complémentarité et préserve les camps et leurs environs des diktats régionaux et internationaux.
L'objectif devrait être une vision palestinienne-libanaise commune affirmant le droit au retour des réfugiés et rejetant toute forme de réinstallation, ouverte ou déguisée, tout en respectant la souveraineté du Liban et ses préoccupations légitimes en matière de sécurité. Cela exige une coordination institutionnelle entre l'État et les factions palestiniennes afin de garantir la sécurité humaine et sociale au sein des camps, ainsi que la reconnaissance des droits sociaux, humanitaires et politiques des Palestiniens.
Un tel cadre constitue la seule réponse crédible aux projets extérieurs visant à dépouiller les camps de leur signification politique et de leur caractère national. Les camps palestiniens au Liban ne sont pas qu'une simple question de sécurité ou d'aide humanitaire. Ils représentent une identité, une mémoire et un droit historique qui ne sauraient se réduire à de simples cartes d'assistance ou permis de séjour.
Protéger la présence palestinienne au Liban et préserver le Liban des dangers et des contraintes de la réinstallation ne se fera pas par des slogans, l'isolement, des manœuvres sécuritaires ou la soumission aux exigences occidentales. Cela requiert une prise de conscience claire des enjeux et la construction progressive d'une confiance mutuelle entre les deux peuples, afin que le camp demeure un témoin de la Nakba, et non un instrument de son effacement.
Article original en anglais sur Al-Akhbar / Traduction MR
