
par Amal Djebbar
Sorti en 1981 et réalisé par Louis Malle, «My Dinner with André» déjoue toutes les attentes du cinéma narratif classique. Pas d'action spectaculaire, pas de rebondissements dramatiques : simplement deux hommes attablés dans un restaurant. Pendant près de deux heures, Wallace Shawn et André Gregory - jouant des versions fictives d'eux-mêmes - parlent. Mais ce qui pourrait ressembler à une conversation mondaine devient une autopsie implacable de la modernité occidentale.
Le film repose sur une tension féconde : d'un côté, Wally, dramaturge pragmatique, attaché aux réalités concrètes du quotidien ; de l'autre, André, metteur en scène revenu d'un long voyage initiatique, hanté par la sensation que quelque chose d'essentiel est en train de disparaître. Très vite, leur échange glisse d'un récit d'expériences personnelles vers une interrogation plus vaste : que nous arrive-t-il collectivement ?
Le moment clé survient lorsqu'ils abordent le malaise diffus qui semble caractériser les sociétés modernes. Pour André, l'ennui n'a rien d'un simple état d'âme lié au confort ou à la routine : il constitue un symptôme politique. «Nous nous ennuyons tous maintenant», affirme-t-il, avant d'avancer une hypothèse vertigineuse : et si cet ennui était fabriqué ? S'il résultait d'un «endoctrinement inconscient», produit par un système global régi par l'argent et la logique marchande ? L'idée peut paraître excessive, presque paranoïaque. Pourtant, elle repose sur une intuition redoutable : une société qui occupe en permanence ses membres, qui les divertit, les distrait et fragmente leur attention, produit des individus épuisés intérieurement. L'ennui, dans cette perspective, n'est pas l'absence de stimulation mais une saturation qui vide le sens. On consomme des images, des informations, des expériences - mais sans profondeur. André pousse la réflexion plus loin : «quelqu'un qui s'ennuie est quelqu'un qui dort. Et quelqu'un qui dort ne dira pas «non⇒. L'ennui devient alors une anesthésie civique. Un individu engourdi ne conteste pas. Il s'adapte. Il survit. Il participe même, malgré lui, à la perpétuation du système qui l'endort.
Dans cette logique, les médias occupent une place centrale. André décrit un monde où l'information permanente ne nourrit plus l'esprit mais l'émousse. La télévision, les journaux, les magazines - loin d'éclairer - participeraient à une mise en condition progressive. À force de répétition, de simplification et de flux continu, la pensée critique s'atrophie. Il évoque ce physicien suédois, Gustav Björnstrand, qui a choisi de se couper totalement des médias. Un geste radical, presque ascétique. Non par mépris de l'actualité, mais par instinct de survie intellectuelle. Selon lui, nous vivrions dans un «cauchemar orwellien» où chaque message contribue à modeler des comportements prévisibles, à fabriquer des réflexes plutôt que des jugements. Le mot «robot» n'est pas anodin : il suggère une humanité fonctionnelle, performante, mais privée d'élan intérieur. En renonçant aux médias, le scientifique tente de préserver un espace de liberté mentale - une zone non colonisée par le bruit ambiant.
En 1981, cette vision pouvait sembler outrancière, héritière des désillusions post-68 et des peurs liées à la société de consommation. Mais à l'ère des notifications permanentes, des algorithmes qui captent l'attention et de la marchandisation intégrale du temps de cerveau disponible, elle résonne avec une force nouvelle. L'ennui contemporain n'est plus le vide d'une journée sans occupation ; il est le trop-plein qui neutralise le désir et la pensée. Une passivité masquée par l'hyperactivité.
«My Dinner with André» ne délivre aucun manifeste. Il ne propose ni fuite hors du système ni révolution spectaculaire. Il met en tension deux visions du monde : celle d'André, inquiète et lucide, et celle de Wally, plus ancrée dans la nécessité de vivre ici et maintenant. Mais la question demeure. Elle est suspendue au-dessus de la table : sommes-nous encore capables de dire «non» ?
Derrière la nappe blanche et les verres de vin, Louis Malle filme un débat d'une portée profondément politique. Non pas sur les régimes ou les partis, mais sur l'état de notre conscience. Si l'ennui est une anesthésie, alors la vigilance devient un acte de résistance. Et dans ce dîner presque immobile, c'est peut-être l'idée même du réveil qui est en jeu.

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