17/02/2026 euro-synergies.hautetfort.com  5min #305147

L'Arménie, le corridor du Zangezour et les équilibres dans le Caucase

Ce territoire est aujourd'hui un carrefour entre les intérêts russes, turcs, iraniens, européens et américains, où Erevan n'a pas la force de s'imposer mais peut faire preuve d'intelligence en s'insérant dans le contexte.

par Giorgio Arconte

Source:  barbadillo.it 

2026 pourrait être une année déterminante pour l'avenir de l'Arménie, et ce n'est pas une figure de style mais la réalité d'un pays qui, après la perte définitive de l'Artsakh et la purification ethnique qui s'est achevée dans cette région historiquement arménienne, se trouve aujourd'hui à négocier non pas la paix, mais son espace d'existence dans le Caucase.

Erevan évolue dans un environnement stratégique radicalement changé. La Russie n'est plus le garant absolu de la sécurité qu'elle avait été dans les décennies précédentes; l'Occident offre un soutien politique mais pas de garanties militaires automatiques; l'Azerbaïdjan, fort de ses victoires et de ses revenus énergétiques, dicte le rythme des négociations; la Turquie observe et influence. Entre-temps, nous avons un petit État de trois millions d'habitants, avec une diaspora puissante mais distante, et une société traversée par de profondes fractures.

Le gouvernement de Nikol Pashinyan (photo) a choisi une voie claire: mettre fin à la longue phase de conflit permanent. L'Artsakh a été officiellement mis de côté. On ne parle plus de statut, on ne revendique plus de droits collectifs internationalisés, on n'évoque plus d'options militaires. C'est une décision logique: éviter un nouveau choc que l'Arménie, aujourd'hui, ne pourrait pas se permettre. Mais la paix n'est jamais une action unilatérale, et l'Azerbaïdjan continue de parler du "corridor du Zangezour" avec un vocabulaire qui frôle la revendication d'extraterritorialité. La frontière est en cours de délimitation, mais la pression reste constante.

Le Premier ministre arménien Pashinyan insiste sur un concept: pleine souveraineté sur les passages, intégrité territoriale mutuelle, réouverture des communications sur une base équitable. C'est une ligne cohérente mais fragile, car le déséquilibre des force entre Erevan et Bakou demeure évident. La question centrale est le fameux corridor de Zangezour. Pour Bakou et Ankara, c'est la pièce qui relie l'Azerbaïdjan au Nakhitchevan, consolidant ainsi la continuité turco-azerbaïdjanaise dans l'espace turcophone. Pour l'Arménie, c'est une question existentielle: permettre le transit, oui, mais sans perdre le contrôle et la juridiction. Là se joue bien plus qu'une ligne de chemin de fer: c'est l'équilibre futur du Caucase méridional. Si le corridor devenait extraterritorial, l'Arménie perdrait en profondeur stratégique; s'il restait sous souveraineté arménienne, il pourrait transformer sa vulnérabilité en opportunité, en reliant l'Iran, la Russie et potentiellement l'Europe dans une nouvelle alliance commerciale. La question n'est pas seulement technique, c'est une question géopolitique pure.

L'Arménie tente un repositionnement international difficile. L'Union européenne a accru sa présence politique par le biais de la mission civile de surveillance à la frontière avec l'Azerbaïdjan. Les sommets européens prévus à Erevan en 2026 ont une forte valeur symbolique: pour la première fois, l'Arménie essaie de se présenter comme une plateforme européenne dans le Caucase. Mais Erevan reste membre de l'Union économique eurasiatique, n'a pas présenté de candidature officielle à l'UE, et continue de maintenir des canaux ouverts avec Moscou.

La Russie, bien qu'affaiblie par la guerre en Ukraine, conserve des leviers importants: la base militaire de Gyumri, le contrôle de segments d'infrastructures, l'influence économique. Moscou n'est plus le seul garant, mais ce n'est pas un acteur marginal non plus. Pendant ce temps, les États-Unis augmentent leur engagement. La visite récente du vice-président américain et le début d'une coopération dans le domaine de la défense — y compris la fourniture de drones V-BAT — marquent un changement de cap. Ce n'est pas une alliance formelle, mais un signal politique.

L'Arménie ne peut pas se permettre de choisir un camp de façon claire et nette; elle doit rester équilibrée. Le problème, c'est que l'équilibre dans le Caucase est toujours précaire. La vraie fragilité arménienne, cependant, est intérieure. Les élections parlementaires du 7 juin 2026 se tiendront dans un climat de polarisation profonde. Pashinyan se présente comme l'homme de la paix et de la stabilisation économique, tandis que ses opposants l'accusent d'avoir normalisé la défaite et d'avoir minimisé l'identité nationale. En fait, la question de l'Artsakh n'est pas effacée de la mémoire collective; pour beaucoup d'Arméniens, ce n'est pas une question territoriale, mais une blessure identitaire. De plus, la suppression de symboles historiques, comme l'iconographie de l'Ararat dans les timbres officiels, a été perçue comme une forme d'autolimitation symbolique. À cela s'ajoute le conflit avec l'Église apostolique arménienne, pilier historique de la continuité nationale. Les tensions entre le gouvernement et la direction ecclésiastique ont creusé la fracture, aussi dans la diaspora, et le risque n'est pas seulement politique: il est identitaire.

L'Arménie se trouve à un carrefour étroit: d'un côté, la normalisation avec l'Azerbaïdjan et la Turquie pourrait ouvrir des routes commerciales, réduire l'isolement, créer de la croissance; de l'autre, sans un système solide de garanties multilatérales, la paix pourrait rester réversible. Le Caucase du Sud est aujourd'hui un carrefour entre les intérêts russes, turcs, iraniens, européens et américains, où l'Arménie n'a pas la force de s'imposer, mais peut faire preuve d'intelligence en s'insérant dans le jeu comme un nœud d'équilibre. Pour y parvenir, elle doit éviter deux erreurs: croire que l'Occident remplacera automatiquement la Russie comme garant de la sécurité, ou penser que le retour exclusif sous l'aile russe est encore possible comme dans le passé.

La survie de l'Arménie, aujourd'hui, passe par une diplomatie fine, une stabilisation intérieure et une utilisation intelligente de sa position géographique. 2026 ne sera pas seulement une année électorale, mais un test de maturité géopolitique.

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