
par Laurent Guyénot
Nous sommes à la fin du Ier siècle de notre ère. Un stoïcien, un platonicien et un juif discutent sur le Logos, le principe créateur du monde.
Le stoïcien soutient que le Logos est essentiellement identique à Dieu et au Cosmos, qui sont une seule et même chose.
Le platonicien objecte que Dieu et le Cosmos sont distincts, et que le Logos est un principe intermédiaire.
Le juif dit que le Logos est un juif, crucifié par Rome à Jérusalem.
Ce n'est pas une blague. Et le moins drôle, c'est que le juif a remporté le débat et converti l'Empire romain à son assertion.
Voici comment cela s'est passé.
Comment le Logos s'est fait chair
Dans mon article précédent, j'ai montré que la promesse de partager la résurrection du Christ en consommant sa chair et son sang dans une ambiance de culte à mystère résume l'offre de Paul et des missionnaires ultérieurs de la Grande Église. Pour autant que nous le sachions, cela attirait principalement les pauvres et les opprimés, du moins jusqu'au milieu du IIe siècle. La résurrection de cadavres en décomposition était une idée grotesque pour tout Romain de culture philosophique. Même en 410, alors que les évêques étaient recrutés parmi la classe supérieure, Synésios de Cyrène, un philosophe néoplatonicien chevronné (élève de la mathématicienne Hypatie, lynchée par une foule chrétienne à Alexandrie en 415) 1, déclara dans une lettre ouverte avant son ordination : "Cette résurrection, qui fait l'objet d'une croyance commune, n'est pour moi qu'une allégorie sacrée et mystérieuse, et je suis loin de partager les opinions de la foule vulgaire à ce sujet" (Lettre 105). Nous devons supposer que beaucoup de ses pairs exprimaient des réserves similaires en privé, tout en briguant une carrière dans l'Église.
Ce qui donna au christianisme un air de respectabilité philosophique, c'était la haute christologie du Logos. Si croire au Christ signifiait croire au Logos, alors les Romains se targuant de culture philosophique pouvaient, sans perdre la face, opter pour la conversion plutôt que le déclassement social.
Logos était à l'origine un concept stoïcien. Le christianisme nous a habitué à le traduire par "le Verbe", mais le mot grec logos, dont dérive notre mot "logique", est plus proche de la "raison". Dans la philosophie stoïcienne, le Logos représente le principe rationnel qui régit toute chose. C'est l'Anima Mundi, pratiquement synonyme de Cosmos, puisque kosmos signifie "ordre" ou "harmonie", par opposition au chaos. Au IIe siècle, le Logos était un concept largement vulgarisé, comme beaucoup d'autres idées stoïciennes 2. Il était passé dans ce qu'on nomme le platonisme moyen. Mais pour les platoniciens, qui font une distinction plus nette entre Dieu et le monde que les stoïciens, le Logos était compris comme la Pensée de Dieu, la somme totale des Formes ou des Idées projetées par Dieu.
Qu'ils soient stoïciens, platoniciens ou autre, les philosophes postulaient que le Logos était présent dans l'âme rationnelle de chaque homme, à des degrés divers ; c'est pourquoi l'homme à la faculté d'étudier le fonctionnement du cosmos. Mais avant le IVe siècle, aucun Grec ou Romain sensé n'aurait pu avoir l'idée folle que le Logos s'était "incarné" en un homme particulier, et encore moins en un juif. À la fin du siècle, cependant, tous les Romains étaient tenus d'y croire par décret impérial.
Cette idée ne vient pas exactement de Paul, bien que 1 Corinthiens 8,6 y fait peut-être allusion 3. Le Logos est également absent des évangiles synoptiques. Sa première apparition connue dans la littérature chrétienne se trouve dans le "prologue" du quatrième évangile, qui comprend les 18 premiers versets, commençant par : "Au commencement était le Logos, et le Logos était avec Dieu, et le Logos était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait" (Jean 1,1-3). Le consensus est que l'Évangile de Jean a été écrit dans la dernière décennie du Ier siècle, mais certains savants le datent du début du IIe siècle. Quoi qu'il en soit, la théologie du Logos s'est pleinement développée dans la seconde moitié du IIe siècle, à l'époque des apologistes chrétiens. Irénée, mort vers 200, affirme que les chrétiens doivent croire
"au Logos de Dieu, Fils de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur, qui s'est manifesté aux prophètes selon la forme de leur prophétie et selon la méthode de la dispensation du Père ; par qui (c'est-à-dire le Logos) toutes choses ont été faites ; qui, à la fin des temps, pour achever et rassembler toutes choses, s'est fait homme parmi les hommes..." (Démonstration de la prédication apostolique, VI). 4
Il y a une ironie troublante dans l'appropriation chrétienne du Logos, car logos signifie essentiellement "raison" pour les philosophes. Lorsque les premiers apologistes chrétiens reprochaient aux philosophes de placer leur foi dans la "raison" plutôt qu'en Dieu, voire même d'adorer la "Raison", ils utilisaient le mot logos en grec (Justin Martyr, Tatien, Théophile d'Antioche). Mais ces mêmes auteurs adoraient Jésus, qu'ils considéraient comme le véritable Logos. Ils ont changé le sens du Logos de manière si radicale qu'ils ont prétendu que pour être sauvé par le Logos, il fallait la foi plutôt que la raison, au point d'écrire, comme Tertullien : "c'est crédible parce que c'est insensé, (...) c'est certain parce que c'est impossible" (De Carne Christi 5.4). Le Logos, source divine de la raison humaine, a été détourné par une religion qui exige des hommes qu'ils renoncent à leur raison au profit d'une foi aveugle en des choses impossibles.
On suppose généralement que les auteurs chrétiens qui ont forgé la christologie du Logos, à commencer par l'évangéliste Jean, étaient des disciples des philosophes grecs. Il n'en est rien : ils étaient en réalité les disciples d'un philosophe juif, Philon d'Alexandrie. C'est Philon qui, le premier, a judaïsé le Logos et jeté les bases de la haute christologie qui allait conduire à l'identification totale de Jésus avec Dieu. On entend souvent dire que le christianisme possède une racine juive et une racine gréco-romaine, mais ces deux racines sont juives en réalité.
Philon d'Alexandrie
Philon d'Alexandrie est un contemporain de Jésus qui est mort vers 45 après J.-C. Il était l'auteur le plus prolifique du judaïsme hellénistique et le représentant le plus éminent de la diaspora égyptienne (il rapportait qu'il y avait un million de juifs en Égypte et cent mille à Alexandrie). En 40 après J.-C., il a conduit une délégation diplomatique de juifs alexandrins auprès de l'empereur Caligula, et son frère aîné, Caius Julius Alexander, était l'alabarque d'Alexandrie, chargé par le gouvernement romain de collecter les impôts. La famille de Philon, les Alexandre, était apparentée à la dynastie hérodienne installée par les Romains comme rois clients de Judée et de Samarie. De ces deux familles, "La première représentait la grande banque internationale juive ; la seconde une aristocratie juive également cosmopolite", écrit Jean Daniélou dans son livre sur Philon. Cette période, selon Daniélou, voit l'apogée du prosélytisme juif.
"La diaspora apparaît comme le moyen providentiel par lequel Iahweh est annoncé à toutes les nations. Or, chez Philon, cette attitude atteint sa suprême expression. Le judaïsme apparaît comme la religion du vrai Dieu, que tous les hommes doivent adopter et qui se dégage de ses attaches nationales. Ce cosmopolitisme est très accusé chez Philon. Il accepte l'Empire romain. Son ambition est précisément d'unir la religion d'Israël, la culture grecque, la cité romaine. C'était tenter au nom du judaïsme, ce que le christianisme réalisera quatre siècles plus tard". 5
Philon interprétait la Torah (et le livre de la Genèse en particulier) à travers la philosophie grecque dominante de son époque, le platonisme moyen. Mais il le faisait dans le but de démontrer que la sagesse juive était plus ancienne, plus élevée et plus pure que la sagesse grecque. C'était une affirmation courante de l'apologétique juive alexandrine. Au IIe siècle avant notre ère, Aristobule avait soutenu qu'Homère, Hésiode, Pythagore, Socrate et Platon avaient appris de Moïse. Un autre juif d'Alexandrie, Artapanos, présentait Joseph et Moïse comme les "premiers inventeurs" qui avaient enseigné aux Égyptiens tout ce qu'ils savaient, de l'astronomie et l'agriculture à la philosophie et la religion. À peu près à la même époque que Philon, ou un peu plus tôt, un autre juif égyptien composa le Livre de la Sagesse, ou Sagesse de Salomon, avec la même allégation selon laquelle la Sagesse divine (Sophia) - une hypostase se confondant avec le Logos dans le platonisme moyen - avait d'abord été envoyée aux juifs. 6
Interprétant le mythe biblique de la Création à travers les concepts stoïciens et platoniciens, Philon considère le Logos comme l'Esprit créateur et la Puissance de Dieu. Il est à la fois le plan de la création et l'instrument de la création. En termes angéliques empruntés au Tanakh grec (la Septante), le Logos est "l'Ange du Seigneur" ou "l'Aîné des Anges". Parce que le Logos est "né" de Dieu avant la création, il est le "Fils de Dieu", le "Premier-né de Dieu" et un "Second Dieu" qui gouverne le monde à la place de son Père. "Et il porte plusieurs noms, car il est appelé le Commencement, le Nom de Dieu, sa Parole, l'Homme à son image, et celui qui voit, c'est-à-dire Israël" (De Confusione Linguarum 146). Le Logos est "l'image de Dieu" (De Fuga, 101), ainsi que l'ombre de Dieu (Allégories des lois III, 96). 7
Mais Philon comprend également le Logos comme la Parole de Dieu reçue dans sa forme la plus pure par les prophètes juifs, et intuitée de manière imparfaite par les meilleurs voyants et philosophes païens. La Loi (Torah) elle-même n'est "rien d'autre que le Logos divin qui nous enjoint ce que nous devons faire et nous interdit ce que nous ne devons pas faire" (Sur la migration d'Abraham 130).
Plus important encore pour notre discussion, lorsqu'il est dit en Genèse 9,6 que Dieu a créé l'homme à son image, Philon comprend que le Logos, étant l'image de Dieu, est aussi l'Adam céleste, modèle de l'Adam terrestre (un concept qui se retrouvera dans l'épître de Paul aux Romains, chapitre 5). "Pour Philon, en effet, l'homme céleste est l'archétype de l'homme, l'idée, préexistant dans le monde intelligible. C'est cette idée qui est la réalité véritable, dont l'homme terrestre, qui vient ensuite, n'est qu'une dégradation corruptible" 8. Philon a fusionné ce concept du Logos avec la vision prophétique du Fils de l'homme descendant du ciel dans le Livre de Daniel (7:13).
Enfin, Philon considère Moïse comme une incarnation presque parfaite du Logos, un nouvel Adam. Marija Todorovka écrit :
"La description de Moïse dans l'œuvre de Philon est si majestueuse qu'elle amène à se demander si Moïse était déifié, considéré comme une incarnation spéciale du Logos ou comme une Logophanie, questions soulevées par Philon lui-même. Jouissant d'un partenariat avec le Créateur, Moïse avait l'honneur de porter le même titre, car il était nommé dieu (sans article défini)". 9
Tout cela montre clairement que Philon est la source directe de la haute christologie du Logos. Celle-ci, traditionnellement considérée comme d'inspiration hellénistique, n'est hellénistique que dans le sens où elle est directement empruntée au judaïsme hellénistique.
Philon a eu une influence considérable sur pratiquement tous les auteurs chrétiens, de Paul à Origène. "En fait, écrit James Royse, l'utilisation chrétienne de Philon était si répandue qu'il était inconcevable pour certains que Philon ne soit pas devenu chrétien ; c'est pourquoi on trouve des récits de la conversion de Philon au christianisme et, parfois, des références dans des manuscrits à"l'évêque Philon"" 10. Le judaïsme rabbinique, en revanche, a banni Philon et toutes les formes de judaïsme hellénistique, précisément en raison de leur appropriation par le christianisme. Les œuvres de Philon nous seraient inconnues si elles n'avaient pas été préservées par les scribes chrétiens.
Au milieu du IIe siècle, Justin Martyr a adapté de nombreux arguments de Philon, notamment l'idée que les philosophes grecs n'avaient reçu qu'une partie du Logos : "Comme ils ne connaissaient pas le Logos dans son intégralité, qui est le Christ, ils tenaient souvent des propos contradictoires" (Deuxième Apologie 10). Seuls les chrétiens ont le privilège de connaître le Logos intégral, et tout ce que les autres ont compris correctement appartient de droit aux chrétiens : "Ce qui a été dit correctement parmi tous est à nous, les chrétiens" (Deuxième Apologie 13) 11. Selon Justin, Jésus est "le seul qui soit légitimement appelé le Fils de Dieu, le Logos qui est avec Dieu et engendré avant toute création, lorsque, au commencement, Dieu a créé et ordonné toutes choses" (Deuxième Apologie 6). En tant que Fils premier-né de Dieu, Jésus est également Dieu (Première Apologie 63). Selon Erwin Goodenough, il ne fait aucun doute que Justin a emprunté sa christologie du Logos à Philon plutôt qu'aux philosophes grecs : "en tant que doctrine du Logos, c'est toujours le Logos de Philon que Justin a à l'esprit, bien que popularisé, dilué, intensément personnalisé et représenté comme incarné dans le Jésus-Christ historique". 12
Il y a ici un élément de tromperie, car ni Justin Martyr ni aucun des autres apologistes chrétiens du IIe siècle qui ont directement emprunté à Philon ne mentionnent son nom. Ils ont prétendu tirer cet élément de leur théologie de leur étude des philosophes grecs, mais il est clair que Philon le juif était leur principale source. Justin est né à Neapolis (aujourd'hui Naplouse) en Samarie. Il se définit comme un Gentil, mais démontre une excellente connaissance du judaïsme dans son Dialogue avec le juif Tryphon, et je soupçonne qu'il était en réalité juif, un exemple précoce de crypto-juif.
De Nicée à Éphèse
Il est intéressant de noter que le désaccord entre les évêques sur la question de savoir si le Christ est pleinement Dieu ou subordonné à Dieu, qui a divisé l'Église depuis l'époque de Constantin, reflète fidèlement la distinction philosophique entre la position stoïcienne traditionnelle, qui identifie le Logos à Dieu, et la position platonicienne, qui fait du Logos une émanation de Dieu. Les controverses christologiques ont imité le débat philosophique antérieur.
Compte tenu de l'influence du judaïsme alexandrin et de Philon sur la christologie primitive, il n'est pas surprenant que ces controverses christologiques aient été particulièrement intenses à Alexandrie. Rappelons-nous que ce sont l'évêque d'Alexandrie et son jeune diacre et successeur Athanase qui ont imposé leur point de vue au concile de Nicée (325), anathémisant quiconque enseignait que le Fils de Dieu n'existait pas depuis toute éternité ou n'était pas de même substance (ousia, un mot courant dans les écrits de Philon). Le credo de Nicée qui en résulta affirme :
"Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, créateur de tous les êtres visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Père, c'est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré, et non fait, consubstantiel au Père, par qui a été fait tout ce qui est au ciel et sur la terre ; qui pour nous, hommes, et pour notre salut est descendu, s'est incarné et s'est fait homme ; a souffert, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et viendra de nouveau juger les vivants et les morts". 13
Bien que le mot Logos n'apparaisse pas dans cette formule, le concept est clairement présent. Ce credo reflète une christologie élevée et ne fait aucune référence au contexte historique de la vie de Jésus. Le Iesous Christos dont il est question aurait pu s'incarner à n'importe quelle époque et dans n'importe quelle partie du monde. On peut donc considérer que cette profession de foi est immunisée contre la critique historique. La descente du Christ sur terre, sa mort et son ascension au ciel expriment un archétype mythique, qui pouvait être interprété allégoriquement par les philosophes comme ils avaient l'habitude de le faire avec les mythes.
Tout cela était certainement intentionnel et visait à faciliter l'acceptation du christianisme par les Romains instruits et à l'esprit philosophique. Renommer le Logos Jésus-Christ était une innovation étrange, mais pas un obstacle majeur. Et comme la "vérité" des mythes est différente de la vérité historique, n'importe qui pouvait, avec un peu de bonne volonté, adhérer au credo de Nicée.
Notons enfin que le symbole de Nicée n'exclut pas la christologie adoptianiste de l'évangile de Marc, où il n'est pas question d'une conception virginale et où Jésus n'est Fils de Dieu qu'à partir de son baptême, qui fait descendre sur lui l'Esprit saint. Les évêques, cependant, ne tarderons pas à combler cette lacune, reconnaissant là l'hérésie suprême déjà dénoncée par Irénée de Lyon, qui cite notamment un certain Cérinthe enseignant en Asie mineure la doctrine suivante :
"Jésus n'est pas né d'une Vierge (...), mais il a été le fils de Joseph et de Marie par une génération semblable à celle de tous les autres hommes (...). Après le baptême, le Christ, venant d'auprès de la Suprême Puissance qui est au-dessus de toutes choses, est descendu sur Jésus sous la forme d'une colombe (...) ; puis, à la fin, il s'est de nouveau envolé de Jésus". (Contre les hérésies I)
En 351, l'évêque Photin de Sirmium pouvait encore se recommander du symbole de Nicée, mais sera néanmoins excommunié pour avoir distingué entre le Fils et le Logos : il accepte que le Logos existe de tout temps dans le Père, mais affirme que ce Logos est descendu dans le Fils, qui est pour lui l'homme Jésus. 14
Pour mettre fin aux débats interminables sur les deux natures du Christ, l'empereur Théodose convoqua plus tard un deuxième concile œcuménique à Constantinople en 381, où il fut décidé d'ajouter au Credo de Nicée des précisions sur l'incarnation de Jésus-Christ : "Par l'Esprit Saint, Il a pris chair de la Vierge Marie, et s'est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures". Cette nouvelle formule rendait explicite et donc obligatoire la croyance selon laquelle Jésus avait été miraculeusement conçu par une vierge et que son corps avait effectivement ressuscité après avoir été inhumé. Par la même occasion, l'archétype est, d'une certaine manière, fixé dans la chronologie et la géographie par la mention de Ponce Pilate. Cela rendait la foi chrétienne beaucoup plus exigeante. Jésus est désormais explicitement identifié comme un homme condamné et exécuté par Rome comme un agitateur juif séditieux, à Jérusalem, un lieu réputé pour être le pire cauchemar de Rome.
Comme si cela n'était pas déjà trop demander à la classe lettrée romaine, le symbole de Constantinople stipule explicitement qu'il faut croire "en la résurrection de la chair". C'est cette formule surchargée, connue sous le nom de Credo de Nicée-Constantinople, qui est récitée aujourd'hui lors de la messe. Il est clair que cela réduit considérablement le champ d'interprétation : il n'est plus question d'interpréter allégoriquement la naissance virginale, ni de limiter la résurrection à l'esprit.
Loin d'apaiser les controverses, cette nouvelle formule a suscité un grand mécontentement, beaucoup se trouvant exclus de l'orthodoxie, soit parce qu'ils distinguaient trop les deux natures du Christ, comme les nestoriens, soit parce qu'ils ne les distinguaient pas assez, comme les monophysites.
On convoqua alors un troisième concile œcuménique à Éphèse en 430, et l'on précisa encore "l'union hypostatique" entre les deux natures du Christ. La "consubstantialité" du Père et du Fils fut réaffirmée avec force, "la différence des deux natures n'étant nullement supprimée à cause de l'union, la propriété de l'une et l'autre nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase, un Christ ne se fractionnant ni se divisant en deux personnes, mais en un seul et même Fils, unique engendré, Dieu Verbe, Seigneur Jésus-Christ".
Loin d'apaiser les tensions, la déclaration restrictive du concile d'Éphèse ne fit qu'exacerber les tensions et les protestations, et, dans son élan autoritaire, la hiérarchie convoqua un quatrième concile œcuménique à Constantinople en 553 pour "anathématiser" toutes les protestations. Voici un échantillon de ces anathèmes :
"- si quelqu'un ne confesse pas que la nature ou substance divine est une et consubstantielle en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; qu'il soit anathème.- si quelqu'un ne confesse pas dans le Verbe de Dieu deux naissances, l'une incorporelle par laquelle il est né du Père avant tous les siècles, l'autre selon laquelle il est né dans les derniers temps de la vierge Marie, Mère de Dieu ; qu'il soit anathème.
- si quelqu'un dit que ce n'est pas le même Christ-Dieu-Verbe, né de la femme, qui a fait des miracles et qui a souffert ; qu'il soit anathème.
- si quelqu'un ne confesse pas que la chair a été substantiellement unie à Dieu le Verbe et qu'elle était animée par une âme raisonnable et intellectuelle ; qu'il soit anathème.
- si quelqu'un dit qu'il y a deux substances ou deux personnes en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'il ne faut en adorer qu'une seule, comme l'ont écrit follement Théodore et Nestorius ; qu'il soit anathème. (...)
- si quelqu'un ne veut pas reconnaître que les deux natures ont été unies en Jésus-Christ, sans diminution, sans confusion, mais que par ces deux natures il entende deux personnes ; qu'il soit anathème".
Une telle déclaration n'a pu sortir que d'une assemblée de personnes enivrées par le pouvoir que leur conférait l'empereur. Leur arrogance intellectuelle a injecté une pathologie mortelle dans le christianisme. L'histoire du christianisme impérial nous apparaît aujourd'hui comme une série de controverses ridicules, prélude aux guerres de religion sanglantes dont Jonathan Swift se moque dans Les Voyages de Gulliver. Citons ici l'explication donnée par un ministre lilliputien sur l'origine de la guerre entre les "deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu" :
"Ces deux formidables puissances ont, comme j'allais vous dire, été engagées pendant trente-six lunes dans une guerre très-opiniâtre dont voici le sujet. Tout le monde convient que la manière primitive de casser les œufs avant que nous les mangions est de les casser au gros bout : mais l'aïeul de sa majesté régnante, pendant qu'il était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le malheur de se couper un des doigts, sur quoi l'empereur son père donna un arrêt pour ordonner à tous ses sujets, sous de grâves peines, de casser leurs œufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette loi, que nos historiens racontent qu'il y eut à cette occasion six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours fomentées par les souverains de Blefuscu ; et, quand les soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi de casser leurs œufs par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière ; mais les livres des gros-boutiens ont été défendus depuis longtemps, et tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles, les empereurs de Blefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un précepte fondamental de notre grand prophète Lustrogg, dans le cinquante-quatrième chapitre du Blundecral (ce qui est leur Alcoran). Cependant cela a été jugé n'être qu'une interprétation du sens du texte, dont voici les mots : que tous les fidèles casseront leurs œufs au bout le plus commode. On doit, à mon avis, laisser décider à la conscience de chacun quel est le bout le plus commode, ou au moins c'est à l'autorité du souverain magistrat d'en décider. Or, les gros-boutiens exilés ont trouvé tant de crédit dans la cour de l'empereur de Blefuscu, et tant de secours et d'appui dans notre pays même, qu'une guerre très-sanglante a régné entre les deux empires pendant trente-six lunes à ce sujet, avec différents succès. Dans cette guerre, nous avons perdu quarante vaisseaux de ligne et un bien plus grand nombre de petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelots et soldats : l'on compte que la perte de l'ennemi, n'est pas moins considérable. Quoi qu'il en soit, on arme à présent une flotte très-redoutable, et on se prépare à faire une descente sur nos côtes".
source : Kosmotheos
- Synésios est l'un des personnages principaux du film Agora réalisé par Alejandro Amenábar (2009).
- Hans-Josef Klauck, The Religious Context of Early Christianity : A Guide to Graeco-Roman Religions, T & T Clark, 2000, p. 338.
- Colossiens 1:15-17 aussi, mais la paternité de cette lettre est contestée.
- J.N.D. Kelly, Early Christian Doctrines, 4e édition, Adam & Charles Black, 1968, p. 89.
- Jean Daniélou, Philon d'Alexandrie, Fayard, 1958, pp. 14, 24.
- Joseph Mélèze-Modrzejewski, Les juifs d'Égypte de Ramsès II à Hadrien, PUF, 1997, pp. 193-194.
- Daniélou, Philon d'Alexandrie, op. cit., pp. 157, 205.
- Daniélou, Philon d'Alexandrie, op. cit., p. 203.
- Marija Todorovka, " Les concepts du Logos chez Philon d'Alexandrie", Živa Antika 65 (2015), pp. 37-56.
- James R. Royse, The Spurious Texts of Philo of Alexandria : A Study of Textual Transmission and Corruption, Brill, 1991, p. 1.
- Jeremy M. Schott, Christianity, Empire, and the Making of Religion in Late Antiquity, University of Pennsylvania Press, 2008, pp. 41-42.
- Erwin R. Goodenough, The Theology of Justin Martyr, Frommann, 1923, p. 175.
- J.N.D. Kelly, Early Christian Doctrines, 4e édition, Adam & Charles Black, 1968, p. 232.
- Charles-Joseph Héfélé, Histoire des conciles d'après les documents originaux, tome 2, 1869, p. 11-26.