
par Ahmad Ibsais
L'actualité récente a remis sur le devant de la scène la question du retour des Palestiniens dans leurs foyers et sur leurs terres. Le droit au retour reste la revendication principale des Palestiniens, car il est à la base de leur identité.
La semaine dernière, Israël a "rouvert" le passage frontalier de Rafah. Douze Palestiniens ont été autorisés à rentrer chez eux. Douze personnes qui ont choisi de revenir à Gaza en sachant pertinemment qu'elles risquaient d'être tuées, parce qu'elles préféraient mourir sur leur terre plutôt que de vivre comme des étrangers dans des pays qui ne seraient jamais leur foyer.
Cette décision faisait suite à un " plan directeur" pour Gaza présenté par Israël et les États-Unis, qui a été élaboré sans les Palestiniens et faisait l'impasse sur leur droit au retour. Puis on a appris qu'Omar Shakir, de Human Rights Watch, avait démissionné après que son équipe eut publié un rapport sur le droit au retour des Palestiniens, rapport qui a été désavoué par sa propre organisation.
À un moment où le retour est essentiel à la survie des Palestiniens, le monde s'efforce de le rendre impossible et punit ceux qui le défendent. Les "plans de paix" successifs offrent à peu près tout aux Palestiniens sauf la seule chose qui compte : le droit de rentrer chez eux.
Tout cela montre que la question du retour des Palestiniens sur leurs terres est en réalité la question de savoir si les Palestiniens ont le droit d'exister en tant que peuple.
Le droit au retour est le droit des Palestiniens qui ont été expulsés ou contraints de fuir leurs foyers en 1948 et après, de retourner chez eux, de récupérer leurs biens et d'y vivre dans la dignité.
Il s'agit d'un droit individuel et collectif reconnu par le droit international que rien ne peut abolir, ni le temps, ni les négociations politiques ni les changements de souveraineté.
Mais le droit au retour est plus qu'un droit juridique mal connu. Le droit au retour est indissociable de notre identité en tant que Palestiniens et il fait partie de notre droit de déterminer notre avenir.
Là où je vis, dans le Michigan, il y a un enfant de Gaza qui est traité pour une prothèse de jambe grâce à HEAL Palestine. Lorsque je lui ai parlé, il m'a raconté que toute sa famille élargie était tombée en martyr pendant le génocide, à l'exception d'un frère. Mais il veut quand même retourner à Gaza, pour la reconstruire et mourir là où sa famille est morte.
Pourquoi quelqu'un voudrait-il faire une chose pareille ? Pourquoi quelqu'un qui a tout perdu voudrait-il retourner dans un endroit où il ne reste plus rien non plus ? Pourquoi cette terre est-elle si importante que les gens préfèrent y mourir plutôt que de vivre ailleurs en sécurité ?
Pour les Palestiniens, leur terre n'est pas un cadre de vie comme un autre. Elle est le tissu même de l'existence palestinienne, tissée dans l'identité, la mémoire et la continuité à travers les générations.
Je ne suis pas rentré chez moi depuis de nombreuses années, mais je me souviens encore de la sensation du soleil sur ma peau là-bas. De cette chaleur qui semble plus intense. De l'odeur des oliviers et du yansoon qui fait que chaque magasin de quartier et chaque marché en plein air me font me sentir chez moi.
Être Palestinien, c'est porter son nom et son pays dans son sang, comme l'a écrit Mahmoud Darwish, c'est "souffrir d'une maladie incurable : l'espoir".
Les Palestiniens de Gaza, qui ont survécu à plus de deux ans de bombardements génocidaires, se réveillent encore chaque matin en tant que Palestiniens. Ils continuent d'enseigner l'arabe à leurs enfants. Ils leur racontent encore des histoires sur les villages que leurs arrière-grands-parents aimaient.
Les Palestiniens de Cisjordanie plantent des oliviers, sachant qu'ils ne les récolteront peut-être jamais, car planter est un acte de foi en l'avenir. Ils reconstruisent les maisons qui ont été démolies parce qu'ils n'ont pas d'autre choix. Ils ont des enfants parce qu'élever des enfants palestiniens est en soi une révolution quand on a affaire à des gens qui nient l'existence des Palestiniens.
Lorsque la Nakba a commencé en 1948, plus de 750 000 Palestiniens ont été expulsés, soit plus de 50% de la population palestinienne totale à l'époque. Plus de 400 villages ont été détruits et plus de 70% de la Palestine historique a été volée.
Comme le soutient Rabea Eghbariah, la Nakba est une violence quotidienne qui englobe à la fois le déplacement forcé, l'occupation, l'apartheid et le génocide.
La Nakba a fragmenté le peuple palestinien sur le plan démographique, l'a privé de son intégrité territoriale et a détruit les infrastructures sociales nécessaires à la gouvernance collective. Les familles ont été dispersées dans des camps de réfugiés au Liban, en Jordanie et en Syrie.
Les communautés ont été brisées, certaines se retrouvant en Cisjordanie, d'autres à Gaza, d'autres encore dans ce qui est devenu Israël, et d'autres enfin fuyant vers la diaspora. Cette fragmentation a rendu impossible l'autodétermination palestinienne, car nous ne pouvions pas gouverner en tant que peuple uni et indivisible.
Les camps de réfugiés étaient censés être temporaires, mais ils sont devenus permanents. Les accords d'Oslo étaient censés mener à la création d'un État. Ils ont abouti à trente ans d'expansion des colonies et de durcissement de l' apartheid.
Tous les accords proposés aux Palestiniens nous ont demandé d'entériner notre expropriation de toujours plus de terres volées. Toutes les négociations sont parties du principe que 1948 appartient au passé, que ce qui s'est passé alors est trop ancien pour être corrigé, que les Palestiniens devaient accepter la situation actuelle et aller de l'avant.
Mais il ne peut y avoir d'autodétermination palestinienne sans aborder la Nakba, car la Nakba est toujours en cours.
Il ne peut y avoir d'autodétermination palestinienne sans droit au retour.
L'autodétermination palestinienne ne peut exister sans retour, car il n'y a pas de peuple palestinien sans Palestine. L'identité palestinienne est indissociable de cette terre spécifique, indissociable des oranges de Jaffa et de la mer de Haïfa, des oliveraies de Jénine et des collines de Jérusalem.
Dire que les Palestiniens peuvent jouir de leur droit à l'autodétermination ailleurs, revient à dire que les Palestiniens peuvent et doivent cesser d'être palestiniens pour devenir tout autre chose.
L'autodétermination est définie par le droit international comme le droit des peuples à déterminer librement leur statut politique et à poursuivre librement leur développement économique, social et culturel.
Mais les Palestiniens ne peuvent pas le faire en exil. Notre développement économique a toujours été lié à l'agriculture, avec des cultures et des saisons spécifiques sur des terres spécifiques. Notre développement social a toujours été structuré autour de la vie villageoise et des réseaux familiaux étendus enracinés dans le lieu. Notre développement culturel émane du paysage lui-même, de notre poésie sur les oliviers, de notre cuisine élaborée à partir de ce que la terre nous offre, et toute notre façon d'être au monde a été façonnée par la géographie qui nous a façonnés.
Prétendre que les Palestiniens peuvent exercer leur autodétermination dans un État tronqué représentant 22% de la Palestine historique, ou dans des camps de réfugiés, ou dans la diaspora, revient à prétendre que les Palestiniens peuvent être séparés de ce qui fait d'eux des Palestiniens.
Pour les Palestiniens, le retour est synonyme d'autodétermination. C'est l'affirmation que nous restons un peuple lié à ce territoire spécifique et que, sans lui, nous resterons éternellement des exilés.
Près de huit décennies de déplacement nous ont fragmentés sur le plan démographique, mais elles n'ont pas détruit la vérité fondamentale selon laquelle nous appartenons à cette terre et que cette terre nous appartient.
C'est pourquoi le droit au retour reste le test ultime pour ceux qui soutiennent les Palestiniens.
Le respect du droit au retour des Palestiniens nécessite de reconnaître qu'Israël est une colonie de peuplement fondée sur le nettoyage ethnique. Que la "seule démocratie du Moyen-Orient" est en réalité un État d'apartheid. Ce qui s'est passé en 1948 est le crime fondateur qui structure tout ce qui s'est passé depuis.
Soutenir le retour des Palestiniens signifie reconnaître que le vol de terres ne devient pas légal simplement parce qu'il s'est passé beaucoup de temps et que vous avez tué suffisamment de personnes. Cela signifie reconnaître que les peuples autochtones ont des droits sur leurs terres qui survivent à l'occupation, qui persistent malgré le génocide, qui ne peuvent être abolis par le temps ou la violence.
La paix exige la justice, la justice exige le retour, et le retour exige d'admettre que l'ensemble du projet sioniste a été construit sur un crime qu'il faut punir et réparer.
Israël prétend que le retour est impossible. Mais au Rwanda, le "droit inaliénable" des réfugiés tutsis à retourner dans leur pays après trente-quatre ans d'exil a été reconnu, même si leur retour modifiait l'équilibre ethnique du pays.
La Bosnie a fait du retour des réfugiés un élément central de son accord de paix, déclarant que "tous les réfugiés et les personnes déplacées ont le droit de retourner librement dans leur foyer d'origine".
Chypre a maintenu les revendications de retour des Chypriotes grecs pendant cinquante ans malgré l'occupation turque.
Le Kosovo a inclus dans sa constitution de 2008 une disposition reconnaissant le droit de retour de tous les citoyens qui y vivaient avant 1998, indépendamment de leur citoyenneté actuelle ou de leurs allégeances politiques.
Ces précédents prouvent que le retour est possible. Le retour n'est impossible que si l'on insiste pour perpétuer le crime originel qui a provoqué le départ.
Plus de 70 000 Palestiniens ont été tués à Gaza, soit une moyenne de 91 morts par jour pendant vingt-quatre mois.
Des estimations indépendantes font état d'un bilan de 680 000 morts, principalement des femmes et des enfants. 70% de toutes les structures de Gaza ont été détruites ou endommagées, dont 92% des logements. Toutes les universités ont été bombardées. 95% des écoles ont été endommagées ou détruites.
Près de 1600 travailleurs de la santé ont été assassinés. Plus de 1000 Palestiniens en quête d'aide humanitaire ont été abattus par les forces israéliennes.
Nous y reviendrons. Nous reviendrons dans des villes réduites en ruines. Dans des champs empoisonnés par le phosphore blanc. Dans des réseaux d'approvisionnement en eau détruits. Dans des hôpitaux bombardés. Nous reviendrons creuser des tombes pour enterrer dignement nos morts.
Les Palestiniens reviendront pour entretenir le souvenir de tous ceux qu'ils aimaient et qui ont été assassinés. Les Palestiniens reviendront sur une terre imprégnée de notre sang, qui coule depuis soixante-dix-huit ans. Et nous reconstruirons. Parce que c'est ce que font les Palestiniens. Nous refusons de disparaître, et nous reviendrons parce que nous ne sommes jamais partis.
Mais nous ne reviendrons non pas comme d'humbles mendiants reconnaissants d'obtenir l'asile dans notre propre patrie. Nous reviendrons fièrement, comme un peuple qui a survécu à un génocide, qui a résisté à un nettoyage ethnique, qui a refusé d'être effacé de la carte.
Nous reviendrons avec notre dignité intacte et l'intégralité de nos droits, car tout autre choix ne ferait que perpétuer la logique coloniale à l'origine de cette catastrophe.
source : Mondoweiss via Chronique de Palestine
traduction Dominique Muselet