
Rorik Dupuis Valder
Anarchie : si le mot sonne comme une menace, c'est bien que l'autonomie fait peur - aux gens de pouvoir autant qu'aux petites gens adeptes du pouvoir. Pourtant, l'anarchie n'est-elle pas l'accomplissement politique d'une société devenue adulte ? D'une société ayant su, en s'élevant, s'émanciper de la tutelle d'une autorité qui l'infantilisait ? se défaire de l'emprise d'une autorité qui abusait de sa confiance ? À moins de considérer, anthropologiquement, qu'une majorité de gens préfèrera toujours être malmenée par une élite décisionnaire plutôt que livrée à elle-même, trouvant dans la passivité un confort immédiat, sinon une solution de facilité.
Au-delà de la fameuse "servitude volontaire" que décrit La Boétie dans son Contr'un, c'est aussi, plus trivialement, par simple mimétisme animal et par goût des habitudes1 que l'homme en vient à se condamner lui-même. Les habitudes nous sont nécessaires quand elles aident à la discipline, personnelle ou collective, mais elles peuvent aussi, du fait de la paresse ordinaire des individus dans un système donné, du fait de leur tendance à préférer le statu quo et trouver refuge dans des systèmes connus - fussent-ils défaillants ou caducs -, être la cause de l'aveuglement et du malheur des gens, qui participent ainsi malgré eux, sous la pression du conformisme et par les facilités de la reproduction, au dysfonctionnement général de la société.
La liberté se conquiert et s'entretient : on ne peut y prétendre sans l'exercice assidu de son esprit critique, aussi risqué et esseulant soit-il. Naturellement, il est toujours plus commode de suive le mouvement, de se satisfaire de l'illusion de la liberté : celle que proposent les idéologues et les publicitaires. Reste à passer l'épreuve du temps !
En d'autres termes, les injustices perdurent parce qu'on les laisse perdurer - en croyant qu'elles sont, dans une certaine mesure, "inévitables". Outre le machiavélisme tribal des prédateurs au pouvoir, ne sont-ce pas le manque de solidarité - ou plus radicalement, d'empathie - d'une part, et le manque de coordination populaire d'autre part, qui permettent en effet massivement les injustices ? Le courage et la lâcheté étant, à l'époque des guerres cybernétiques, des notions toutes relatives...
Ainsi l'anarchie serait, loin de sa connotation franchement négative, loin du caractère chaotique et criminalisant qu'on ne cesse de lui donner dans l'imaginaire collectif, le privilège d'une minorité suffisamment consciencieuse et courageuse... Elle tendrait à rendre la majorité suffisamment compétente pour se gouverner elle-même, c'est-à-dire avec le moins d'intermédiaires - personnels et communautaires, financiers et idéologiques - possible, par une décentralisation intelligente du pouvoir. Car la compétence2 ne doit pas être l'apanage d'une élite, mais la condition de l'autodétermination du peuple.
L'idée est de sortir collectivement de la binarité infantilisante, assujetissante, de n'attendre ni sanction ni récompense de la part d'une autorité étatique, tout en s'en remettant à une "autorité morale" qui ne soit jamais religieuse, jamais dogmatique. Vaste programme ! quand on connaît la manie qu'a l'homme de tout catégoriser, de polariser les choses et les opposer les unes aux autres. Car fatalement, victimes de leur orgueil, beaucoup tombent dans le piège de l'antagonisme symétrisant, et par réaction en viennent à s'affirmer prioritairement contre plutôt que pour quelque chose. Or, aussi séduisants, aussi divertissants que soient le spectacle politique et ses discours radicaux ou consensuels, le progrès, invariablement, se fait dans la nuance et l'engagement - l'opposition n'étant que posture.
En ce sens, l'anarchisme souffre autant de son appropriation par les imposteurs les plus déterminés que de l'image inquiétante qu'en véhiculent les institutions et la bourgeoisie en place. De la même façon qu'il suffit de se déclarer "peintre" pour l'être aux yeux d'un public crédule, si peu que vous produisiez des monochromes en justifiant votre incompétence technique et artistique par une intention "transgressive" ou un discours "conceptuel", l'anarchiste réel et sincère - pour ne pas dire légitime - se retrouve bien souvent victime, en premier lieu, de l'anarchiste prédateur ou caricatural, plus visible et catégorisable. C'est là, de façon générale, le lot quotidien des travailleurs : devoir faire avec les profiteurs...
Le punk à chien qui se prétend anarchiste en se contentant d'aboyer des slogans anti-flics l'est sans doute un peu par son rejet effectif de l'ordre bourgeois, mais celui-ci aurait plutôt tendance à confondre anarchie ("absence d'autorité") avec aboulie ("absence de volonté") ! D'où l'importance de la sémantique dans la lutte contre les stéréotypes ! La négligence ne fait pas l'anarchiste, tout comme la raquette ne fait pas le joueur de tennis... Derrière le folklore et derrière l'accessoire se trouve l'homme, dont on attend qu'il fasse ses preuves.
À la devise libertaire "Ni Dieu ni maître" il conviendrait d'adjoindre celle-ci : "Ni ploucs ni mondains pour représenter le peuple !" Vérité ! Efficacité ! Choisissons des gestionnaires plutôt que des "représentants" ; faisons de la proximité et du désintéressement les principes centraux de la gouvernance. Assez de bavardages doctrinaux, de formules d'indignation ou de conciliation, place au silence de la pratique.
Pourquoi les gens paniquent-ils à l'idée de ne pas avoir de chef ? La réponse semble assez simple : parce qu'ils ne se font pas confiance. Certes le chef peut être un modèle, une figure rassurante et inspirante, une garantie de protection pour l'enfant et la femme comme pour toute personne vulnérable, mais n'est-il pas absurde de sacraliser un individu qui, mû par quelque volonté de domination, aura dû s'abaisser à maintes compromissions pour parvenir à sa fonction ?
Il faut en finir avec le vedettariat, ce culte de l'image et de la propriété ; en finir avec l'iconisation médiatique, héritage frelaté du christianisme et du mythe du sauveur. Retrouver les joies et les préceptes de l'anonymat citoyen, de l'engagement local. Éviter les peines, éviter les honneurs : vivre avec les exigences de son environnement, sans chercher à plaire ni à déplaire.

Peut-être conviendrait-il, politiquement, de me qualifier d'anarchiste, en tout cas je crois sincèrement à une forme d'autorégulation citoyenne, au progrès humain par l'exigence ordinaire des uns envers les autres, chacun se devant de faire valoir son potentiel pédagogique lorsque la situation l'impose. La réussite de l'anarchie n'étant possible que par la responsabilisation effective de tous. Responsabiliser, c'est d'abord éduquer. Mais éduquer, c'est aussi orienter, façonner. Qui éduque qui ? telle est la question.
Aussi, les seules règles que je m'efforce de respecter au plus près, en anarchiste de culture française, sont celles de la langue et de la courtoisie - ce qui me semble déjà beaucoup ! Quoique l'insulte puisse, dans une certaine mesure, revêtir une valeur pédagogique, s'imposant comme une vérité fulgurante, primitive, devant l'abus : une manière franche de rappeler aux gens leur statut moral plutôt que social.
Par exemple, ce qui permet à un employeur tyrannique de continuer d'exercer son pouvoir de façon tyrannique est non seulement la croyance en la sacralité de la hiérarchie entretenue chez ses employés, mais aussi le peu de fois où l'on aura osé le traiter de "sale con".
Personne n'est tenu de respecter un con, fût-il un "supérieur hiérarchique", tout comme aucune excuse ne justifie d'exécuter des ordres allant à l'encontre de la logique et de l'intérêt général. C'est là ce que j'appellerais le devoir de désobéir et l'impérieuse nécessité de remettre les gens à leur place. Avec un peu de chance, il est même tout à fait possible que ceux-ci vous en soient, à terme, reconnaissants ! Aussi peut-on considérer l'insulte réfractaire, adressée à plus influent que soi, comme l'expression ultime de la courtoisie populaire... Qui insulte qui ? telle est la question.
Naturellement, cela implique, lorsqu'il s'agit de gens d'autorité, d'accepter de s'exposer à toutes sortes de sanctions sociales en répercussion : chômage, déclassement, exclusion et discriminations diverses. La préservation de votre honneur et la foi en la fonctionnalité (pour ne pas dire en la justice) valent-ils ces sacrifices ? À vous d'en évaluer les bénéfices, selon vos facultés d'abnégation et de travestissement. Certains pensent s'accommoder un temps de l'humiliation, du mensonge, de la violence, pour finalement s'en accommoder toute une vie durant... Mais à quel prix ?
Néanmoins, la tyrannie la plus efficace n'est pas celle du con : invisible et systémique, elle s'étend silencieusement avec la censure, le favoritisme et toutes les formes de discrimination sociale - économique, ethnique ou idéologique. Pire, elle prend l'aspect de la démocratie.
Personnellement, j'admets ne pas être doté d'une intelligence relationnelle suffisante pour "laisser couler". Il est vrai, cependant, que le solde de mon compte en banque se rapproche dangereusement du néant à mesure que je me rapproche de mes principes. Mais le chômage de longue durée m'aura au moins permis l'écriture de ceci. Et si ceci peut, d'une façon ou d'une autre, vous être utile, alors je n'aurai pas tout perdu !
Écrire n'est pas agir. Voilà ce qui, en tant qu'écrivain engagé, m'a longtemps tourmenté. Alors que je voyais en l'écriture une activité bourgeoise, improductive, tenant trop souvent de la vanité, c'est en réalisant son pouvoir d'induction, de suggestion, que je me suis réconcilié avec elle. Écrire, c'est aussi "pré-agir" - c'est invoquer l'action.
Avec la démocratisation des outils d'intelligence artificielle et les facilités de l'imposture, dans un monde d'hypercommunication où l'on a dangereusement brouillé les frontières du réel et du virtuel, n'importe quel petit malin peut aujourd'hui se prétendre écrivain. J'ignore s'il faut y voir une perspective tragique pour l'imagination humaine et la notion de mérite, ou s'il s'agit là d'une invitation à se dépasser, en produisant des textes qui soient les moins machinaux et impersonnels possibles, en tout cas il est certain que l'écrivain qui entend se distinguer ne pourra désormais plus faire l'économie de l'originalité.
L'avènement de l'intelligence artificielle annonce en quelque sorte la consécration de l'assisté, cet être qui ne connaît pas l'inspiration, ballotté au gré du courant dominant et des injonctions d'en haut. Hier il comptait machinalement sur l'aide de Dieu et de l'État, aujourd'hui il s'en remet religieusement à son robot de peur de trop penser. Demain, il ira peut-être guerroyer ou se faire piquer comme un bovin pour des raisons que le bon sens ignore, armé de son mantra fétiche : "J'ai confiance en l'Institution." Triste sort que celui de l'assisté, pour qui l'indépendance semble être une forme de délinquance...
On ne mesure pas bien les dégâts du suivisme. Mû par son besoin de reconnaissance et sa crainte de l'exclusion, l'homme se voit prêt à toutes les absurdités, y compris à massacrer ses congénères et forger ses propres chaînes, pour avoir une place. La tyrannie n'est possible que parce qu'il y a suffisamment de gens pour la laisser s'installer. Les tyrans, eux, sont toujours minoritaires. D'où l'importance d'une éducation à l'indépendance, ce que l'Institution, dans sa logique de contrôle, se garde bien de promouvoir !
Panem et circenses ("Du pain et des jeux"), les recettes du pouvoir n'ont, depuis au moins deux mille ans, pas beaucoup évolué ! Maintenez les gens dans la croyance et une raisonnable ignorance, imposez-leur des divertissements, offrez-leur des exutoires, faites en sorte de canaliser leur énergie autour de futilités, de faux conflits, et vous n'aurez plus à craindre leur rébellion. Hypnotisés par leurs écrans, ils en redemanderont. Au nom du confort, ils en redemanderont.
Par ailleurs, l'anticonformisme n'est que le conformisme d'une minorité qui entend se démarquer d'une majorité : il s'agit toujours de répondre à un besoin de reconnaissance par un groupe et d'entretenir des apparences propres à ce groupe. L'homme libre, marginal authentique, se passe rigoureusement de codes - y compris de ceux de la marginalité. Autrement dit, son indépendance n'est pas nécessairement matérialisable, identifiable : elle est évolutive. En plus de l'esprit d'initiative et de l'expérience, ce sont le discernement et l'humilité qui font évoluer cette indépendance.
Effrayant de constater à quel point l'homme est manipulable ! Trop facilement impressionnable par plus fortuné et plus influent que lui, il n'hésite jamais à délaisser tous ses principes (qui n'en sont pas) à la première occasion venue de se faire remarquer, d'acquérir un semblant de statut. Faut-il lui reprocher son inconsistance ? sa petitesse ? Non, pas obligatoirement, dès lors qu'il n'entraîne pas autrui dans son délire d'ambitieux en mal d'attention.
Cet aveuglement de l'être social, poussé à l'extrême, nous amène à des situations dangereusement paradoxales comme celle-ci, qui illustre de façon tragi-comique la perte de sens dans nos sociétés modernes : la popularisation du tatouage - d'ordinaire réservé à certains marginaux - comme accessoire de mode, soit comme un produit de la tendance servant une apparence de transgression... Loin d'être anodin (il s'agit de marquer la peau à l'encre indélébile !), le tatouage s'est répandu cette dernière décennie partout en Occident, chez des gens, parfois très jeunes, qui s'en couvrent de façon impulsive, quasi pathologique, comme en un rituel d'intégration dégénérant.
À chacun de mes retours en France, et particulièrement l'été sur les plages, je suis frappé par la nonchalance et la fierté avec lesquelles de nombreuses demoiselles d'à peine vingt ans arborent leurs tatouages de bagnard, symboles plus ou moins grossiers, plus ou moins gênants, de leur tendance autodestructrice. Comment peut-on ainsi condamner son corps (la jeunesse s'évapore plus vite que prévu !), le tamponner, le mutiler, en présentant cela comme une forme d'émancipation ou une démarche esthétique ?...
Cette généralisation du tatouage traduit en effet une marchandisation inquiétante des corps autant qu'un profond malaise sociétal, qui rappellent la servilité dont ont fait preuve la plupart des citoyens de France et de Navarre, devant l'obligation de se faire injecter un produit expérimental et potentiellement néfaste dans l'organisme, lors de l'épidémie de Covid-19.
L'ennui est que beaucoup de ces gens qui avaient "confiance" en l'Institution et en leur télévision - sans imaginer un instant que la médecine dite officielle pût être corrompue par l'industrie pharmaceutique et quelques idéologues patentés - se retrouvent désormais à combattre des effets secondaires liés à cette pseudo-vaccination, à laquelle on leur avait demandé de se soumettre au nom du sacro-saint "principe de précaution".
"Protégez-vous, protégez vos proches", disait la publicité gouvernementale... Et gare à l'hérétique qui allait douter publiquement de la bienveillance de nos dirigeants... L'esprit critique n'est pas un luxe : gros chantier que celui du déconditionnement des populations, endoctrinées dès la petite enfance à l'école et en famille ! Savoir désobéir, voilà pourtant, employée à bon escient, une faculté indispensable à l'homme libre - qui est avant tout un homme juste !
En soumettant l'individu à des besoins artificiels, de consommation et de validation sociale, en exerçant sur lui une pression telle qu'il est plongé dans un état durable de stress ou de sidération, on l'éloigne de son intuition et de ce qui fait de lui un être de raison. C'est dans son incompréhension face aux évènements qu'il devient le plus vulnérable, le plus manipulable, s'accrochant aux premiers repères venus, fussent-ils insensés ou destructeurs.
Un autre exemple tabou des dérives du suivisme est la pratique rituelle, par des centaines de millions de "fidèles" dans le monde, de la circoncision, mutilation sexuelle infligée aux garçons dont le seul tort est d'être nés de parents de confession juive ou musulmane. Comment expliquer au XXIe siècle la reproduction massive d'un tel acte de barbarie, sinon par le consentement de parents irresponsables à un sadisme théocratique ?

Si être autonome consiste à penser à tout, alors chacun est tenu d'apprendre à penser ! Seulement, l'autonomie est-elle une demande du plus grand nombre ? Je crains au contraire que beaucoup, par infantilisme - c'est-à-dire par nostalgie de leur condition d'enfant -, se complaisent dans une forme d'assistanat, voire de semi-servitude... Vous leur ferez faire tout ce que vous voudrez, pourvu qu'ils se sachent guidés, pourvu qu'ils se sentent privilégiés : apeurez-les ou promettez-leur une récompense, et le tour est joué.
La polyvalence est la condition de l'autonomie. Plutôt que d'attendre des gens qu'ils soient spécialisés et performants dans un domaine d'activité donné, parfois jusqu'au déraisonnable - tout corps de métier ayant de nos jours ses réformistes et compétiteurs fanatiques -, il paraît plus naturel que chacun se forme "un peu à tout" en vue d'une certaine autarcie. Pourquoi n'apprend-on pas à l'école, même de façon rudimentaire, à soigner, cuisiner, coudre, jardiner, etc. ? Peut-être parce qu'une trop grande polyvalence des gens serait une menace pour l'économie nationale et ses lobbies...
Mais ne pourrait-on pas sérieusement se passer de la "nation" ? cette déité arrogante au service des industriels, des démagogues et des bellicistes professionnels ? Pour combien de temps encore devra-t-on tolérer l'existence de ces gangs de barbares en tenue que sont les armées ? Le fusil d'un soldat n'aura jamais fait que tuer légalement... Les bombes d'une nation n'auront jamais fait que détruire d'autres nations - et leurs peuples avec...
Il me semble que, dans l'évolution du monde comme dans celle de l'individu, tout est question de seuils critiques, de points de non-retour. En tant que libre-penseur et écrivain, je crois avoir franchement dépassé le stade du qu'en-dira-t-on, m'autorisant à pousser mes raisonnements toujours plus loin sur le continent luxuriant, inexploré, de l'Anarchie. Je me réjouis de ce que j'ai encore à y découvrir comme trésors d'espoir pour l'autonomie de l'homme et des peuples. Je me réjouis des amitiés à venir.
À une époque où tous les médias réunis font de la mort un spectacle quotidien, entre guerres, génocides, épidémies et faits-divers sordides, je crois qu'il devient urgent, pour le moral de tous, de réhabiliter la poésie et la métaphysique. Ce sont ces deux disciplines que je tente de concilier ici en un art hybride, parfois radical, parfois ambigu, mais toujours sincère.
Écrire ce que l'on vit et vivre ce que l'on écrit : avant la portée universelle des mots, il y a leur nécessité personnelle. Aucun automate ne pourra traduire ni remplacer cette relation charnelle, magnétique, que l'écrivain entretient avec ses idées, ses images, sa musicalité ; aucun système ne saura imiter l'audace de son pouvoir narratif et pédagogique, pourvu que celui-ci ait quelque chose à dire.
Et c'est aussi cet effort intime de réflexion et de formulation que le lecteur, me semble-t-il, cherche à capter en ouvrant un livre. Dans l'incertitude de la vie et la déception des systèmes, celui-ci veut avant tout s'assurer qu'il n'est pas seul. Quant à se faire consoler par une machine, je ne pense pas que cela soit des plus efficaces...
Nous avons tous besoin d'histoires. Entre évènements personnels et évènements collectifs, tout arbitraires qu'ils sont, nous repérons et collectons des signes pour les intégrer à une narration sensée, que nous faisons advenir par l'ajout de signes volontaires : ainsi l'histoire prend corps, devenant identifiable par l'effort de sélection et d'assemblage. Ce sont là les prodiges de l'imagination et de la volonté conjuguées : faire, en quelque sorte, de sa vie un roman. Poétiser le monde pour ne pas le subir.
En observant les comportements, en considérant l'influence de la peur née de l'incompréhension, il apparaît que notre goût de la narration s'impose, à tout âge, comme une nécessité : il fait naturellement de nous des créateurs, là où règnent l'arbitraire et le chaos ordinaire des choses.
Nous sommes tous des créateurs d'histoires, plus ou moins habiles, plus ou moins déterminés, selon les outils et le patrimoine culturel à disposition, selon les rencontres que nous faisons et les expériences que nous vivons. Qu'importe l'évènement, l'essentiel est de rechercher le sens.
Rorik Dupuis Valder - extrait de Carnets de la colline
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1 Lire à ce sujet Influence de l'habitude sur la faculté de penser (1802) de Maine de Biran, philosophe d'origine périgourdine tout comme Montaigne et La Boétie.
2 Précision étymologique : le mot "compétence" est issu du verbe latin competere, qui signifie "coïncider, correspondre" et "rechercher, aspirer à quelque chose (petere) ensemble, avec (com-)".