
Claude Bourrinet
Arnold Toynbee donna à la BBC des conférences, en 1952, qu'il groupa dans un petit livre qui a pour titre Le monde et l'occident.
Celui-ci se présente en deux volets. D'abord, une réflexion qui tente d'identifier des lois inhérentes au choc des civilisations. Puis un ensemble de documents historiques. Nous nous en tiendrons à la première partie.
En 1952, les empires européens, notamment britannique et français, sont sur le point de s'effondrer. Les Britanniques ont quitté l'Inde, et les Français perdent l'Indochine, en attendant l'Algérie. Cette domination mondiale de nations d'Europe occidentales semblait, quelque vingt ans auparavant, pérenne, et destinée à demeurer indéfiniment, quoique les Anglais aient promis de laisser aux autochtones la maîtrise de leur pays.
En initiant son titre par l'évocation du monde, avant celle de l'Occident, Toynbee révèle l'axe de sa réflexion. Il tente d'échapper à l'inévitable déformation perspectiviste qu'induit la surévaluation d'une appartenance. Il répudie toute appréhension journalistique, et même la strate que Hegel nomme l'Histoire immédiate. Il s'agit de dégager des constantes qui, si elles ne sont pas des lois, permettent de rendre visibles des évolutions peut-être prévisibles.

Et en plaçant prioritairement le « monde » devant un Occident qui paraît avoir conquis la planète, il laisse entendre que l'avenir lui appartient avec une probabilité certaine.
Depuis quatre ou cinq cents ans, « le monde et l'Occident s'affrontent ». Mais c'est le monde qui a dû subir les assauts occidentaux, désastreux, terribles. Un monde qui, pourtant constitue, et de loin, la majorité de l'humanité.
Parmi les « civilisations » que Toynbee énumère, il y a les Russes, les Musulmans, les Hindous, les Chinois et les Japonais. Or, chacune de ces civilisations a essuyé des agressions féroces de la part de l'Occident. Les Russes, en 1941, 1915, 1812, 1709, 1610 ; les peuples d'Asie et d'Afrique, dès le XVe siècle. En outre, les Occidentaux ont dévoré ce qui restait de la planète: l'Amérique, l'Australie, la Nouvelle-Zélande. Les Africains furent transportés en masse, comme esclaves, de l'autre côté de l'Atlantique, et les peuplades autochtones de l'Amérique éradiquées, ou soumises.
Ce sont des réalités historiques qui suscitent, chez les Occidentaux, un malaise, ou de l'indignation. Mais il s'agit, bien entendu, de se mettre à la place des peuples du monde, et d'essayer de comprendre ce qu'ils éprouvent, à savoir la colère.
Toynbee, alors, passe en revue ces peuples.
Les Russes sont chrétiens, mais orthodoxes, car convertis par Constantinople. Le communisme est une foi qui suit la logique de l'exaltation religieuse de l'ancienne religion. La haine entre les orthodoxes et l'Eglise catholique est plus que millénaire. Toutefois, la Russie (soviétisée) et l'Occident se trouvent maintenant dans une séquence post-chétienne. Or, on note, dans la longue histoire de leurs relations, la même hostilité. L'Occident a toujours voulu détruire la Russie. Pour Toynbee, cette récurrence de l'agressivité occidentale explique que les Russes aient toujours opté pour des régimes autoritaires, centralisateurs, militarisés, le tsarisme, ou le communisme. C'était soit la tyrannie, soit l'anéantissement.

Pour se défendre, la Russie arriérée a adopté l''armement occidental, ce qui lui a permis de mettre fin à la domination mongole, au XVIe siècle. Elle en a profité pour conquérir les terres de l'Oural et de Sibérie. Mais elle avait toujours du retard : les Polonais se sont emparés de Moscou durant deux ans, en 1610, grâce à la supériorité de leurs armes, et les Suédois ont coupé la Russie de son débouché sur la Baltique, au XVIIe siècle. C'est pourquoi Pierre le Grand, au XVIIIe siècle, a mené dans son pays une révolution technique, qui a donné in fine la victoire sur l'Empire napoléonien. C'est le même schéma qui prévaut en 1917, avec, en plus, une arme idéologique typiquement occidentale, le marxisme: la Russie bolchevique a accéléré la concentration industrielle par besoin de puissance militaire: la victoire sur les Allemands n'a pas d'autre source.
Toynbee transfère ce cas de figure à d'autres civilisations: le Japon avec l'ère Meiji, en 1868, bouleversement du vieux Japon, qui a amené une occidentalisation forcenée, d'abord technique et scientifique; la Chine avec le Kouo-Min-Tang, créé par Sun Yat-sen en 1912, puis avec les communistes; les musulmans qui, après un déclin aux XVIIIe siècle succédant à une série de conquêtes apparemment irrésistibles, jusqu'au siège de Vienne, en 1682-1683, essayèrent de se redresser, d'abord en Egypte, avec, en 1839, Mehemet-Ali Pacha.
C'est surtout en Turquie que le sursaut est spectaculaire: après la grande guerre russo-turque de 1768-1774, une réforme militaire fut diligentée par le sultan Selim III, qui monta sur le trône en 1789. Mais c'est surtout, un peu plus d'un siècle plus tard, en 1919, qu'un jeune officier, Mustapha Kemal Ataturk, décréta que les Turcs devaient s'occidentaliser.
Il faut noter que ces bouleversements énergiques étaient souvent le fait d'officiers, par exemple ceux qui entouraient Pierre le Grand, ceux qui tentèrent un coup d'état - qui échoua - en 1825, contre Nicolas 1er. Pourquoi ? Parce que l'armée est la première concernée par la question technique, gage d'efficacité et de puissance.
Je ne vais pas entrer dans tous les aperçus d'une analyse qui est souvent passionnante. Mais il est opportun de s'arrêter sur deux questions capitales.

La première concerne les conséquences, pour une civilisation, de l'adoption d'un aspect important - comme la technique - d'une autre civilisation présumée « supérieure » (en puissance). Prenons le cas de deux nations d'extrême Orient, le Japon et la Chine. Le premier a rejeté violemment les Espagnols et les Portugais du pays, au XVIIe siècle, et la seconde les Occidentaux au XVIIIe. Les raisons de cette expulsion sont religieuses. La conversion d'une élite de ces pays au christianisme menaçait de susciter une « cinquième colonne » au sein des instances dirigeantes, et d'ouvrir la porte à la conquête étrangère. En outre, la religion est le cœur d'une civilisation, surtout si celle qui aspire à la remplacer est une foi fanatique, intolérante et dominatrice, ce qui n'est pas le cas des spiritualités orientales.
Or, les Européens, à partir de la fin du XVIIe siècle, prennent une certaine distance par rapport aux religions, catholique et protestante. Leur mode de fonctionnement politique et leurs rapports avec le reste du monde se font sur le mode de la puissance sécularisée. A ce titre, ils paraissent plus acceptables, car ils ne cherchent plus à convertir.
L'emprunt de moyens techniques, notamment pour l'armement, semble, a priori, être un ajout sans grand danger à l'identité civilisationnel d'un pays. Mais c'est une erreur de penser ainsi, et le prisme uniquement utilitariste relève d'une mauvaise perception des conséquences à long terme (cela peut mettre un siècle pour s'actualiser) pour la vie du pays, jusqu'aux moindres replis de l'existence. Car, pour utiliser la technique, il faut des hommes qui soient formés pour ce faire, qui en ait l'intelligence de l'usage, qui soient émancipés des traditions, qui ait de l'esprit d'initiative, qui soient curieux des innovations. Il faut aussi un Etat moderne, donc, à terme, des «citoyens». Tout cela crée des hommes individualistes et «libres». Les formations que les jeunes Japonais suivirent en Occident ne furent pas vaines: ils en ramenèrent les idées de progrès, de confort personnel, de nationalisme, etc. L'adoption de la technique occidentale aboutit fatalement à l'occidentalisation intégrale de la société traditionnelle, donc à sa destruction, comme la grippe, bénigne pour un Européen, provoqua des millions de morts en Amérique, chez les Indiens, et chez les peuplades du Pacifique.

A ce destin fatal, deux attitudes sont possibles: soit une résistance à mort, soit une adaptation inévitable.
Une autre interrogation concerne notre avenir, celui d'un monde désormais occidentalisé. Remarquons que Toynbee aspire à une unité politique du monde, à un Etat unificateur, capable d'instaurer une paix universelle. Mais sur quelles bases ? Il observe qu'au milieu du IIe siècle de notre ère, un immense espace, du Gange au Tyne, de l'Inde à la « Bretagne » (l'Angleterre) était occupé par trois Empires, l'Empire romain, celui des Parthes, et l'Empire Kouchan, qui avaient connu l'empreinte hellénique, et qui évitaient de se faire une guerre d'extermination. La paix régnait de facto, par l'équilibre des puissances.
Toutefois, pour créer ces empires, il avait fallu beaucoup batailler, souffrir. Et cette paix, qui ressemblait à un repos bien mérité, n'était pas satisfaisante pour les aspirations du cœur et de l'esprit. La vie sociale s'était stabilisée, mais au prix d'un ennui mortel. Le dard avait été retiré, mais le vide s'immisçait partout. Il fallait une raison de vivre, et ce fut une religion orientale, parmi d'autres concurrentes, une spiritualité transcendante, qui ouvrait un autre monde beaucoup, une eschatologie, un rêve millénariste, au prix d'une hellénisation de son corpus philosophique et artistique, ce fut le christianisme qui l'emporta dans l'Empire romain. Puis il y eut l'islam dans les autres parties de cet espace.
« Un dénouement historique similaire va-t-il s'inscrire dans l'histoire inachevée de la rencontre entre le monde et l'Occident ? Nous ne saurions le dire, puisque nous ignorons ce qui arrivera. Nous pouvons seulement dire que, ce qui s'est déjà produit une fois, au cours d'un autre épisode de l'histoire, reste une des possibilités de l'avenir. »