20/02/2026 reseauinternational.net  4min #305394

L'Obstination Vivante

par Amal Djebbar

L'espoir est un soldat qui demeure à son poste quand la garnison entière a jeté les armes. C'est une braise obstinée qui couve sous la cendre froide, et qui, d'un souffle, peut rallumer l'incendie.

Il ne nie pas la nuit ; il s'y engage. Il ne détourne pas le regard de la blessure ; il jure seulement qu'elle ne sera pas le dernier mot du destin. L'espoir a vu le monde tel qu'il est : rugueux comme une route d'exil, injuste comme un tribunal aux ordres, brutal comme une émeute ; et pourtant il ne s'incline pas. Il croise les bras, relève la tête et répond : "Encore."

On raille celui qui espère. On le dit insensé, entêté, imprudent. On lui reproche de ne point se ranger dans la grande confrérie des résignés, ces gens raisonnables qui ont déjà fait la paix avec la défaite. Car le monde, croyez-le, préfère les désabusés : ils ne demandent rien, n'exigent rien, et marchent docilement vers l'horizon qu'on leur désigne.

Mais l'espoir n'est point un fauteuil moelleux auprès du feu ; c'est une épée que l'on tire. Il tient l'homme debout quand tout l'invite à s'asseoir. Il réclame du courage, car il expose la poitrine nue aux coups du sort. Espérer, c'est accepter la possibilité de la chute ; c'est tendre la main sans savoir si une autre main viendra l'étreindre ; c'est marcher vers la bataille sans assurance de triomphe.

Notre époque vante l'art de s'accommoder, de plier sans rompre - ou plutôt de plier jusqu'à ne plus savoir qu'on s'est rompu. On ajuste, on compose, on calcule les pertes comme un intendant scrupuleux. L'espoir, lui, dérange cette comptabilité. Il ne se contente pas d'améliorer la cellule ; il rêve d'ouvrir la fenêtre. Il glisse une fissure dans le mur, et par cette fissure entre déjà un rayon d'aube.

Ne croyez pas qu'il tonne sans cesse comme un canon sur les remparts. Parfois, il se fait discret : un geste, une fidélité, un serment tenu quand plus personne ne regarde. Il n'a pas besoin de fanfare ; il préfère les actes. Il ne promet point que tout sera sauvé : il affirme seulement que tout n'est pas perdu.

On confond l'espoir avec l'attente ; erreur funeste. L'attente croise les bras et soupire vers le ciel. L'espoir, lui, retrousse ses manches. Il ne s'en remet ni au hasard ni à la providence seule ; il cherche, il bâtit, il insiste. Là où la peur recule, il avance d'un pas. Là où l'obstacle surgit, il en fait un appui.

Ceux qui espèrent ne sont pas des rêveurs égarés dans les nuées. Souvent, ce sont les plus clairvoyants. Ils ont mesuré l'étendue du désastre, compté les ruines, reconnu les traîtres - et cependant ils refusent de signer l'arrêt de mort de l'avenir. Ils savent que l'histoire humaine est pleine de retournements soudains, de fortunes renversées, de renaissances que nul oracle n'avait prédit.

L'espoir n'est pas la promesse du succès ; il est la condition du mouvement. Il empêche le cœur de se dessécher sous le prétexte d'une prudence excessive. Il garde, au plus secret de l'âme, un territoire invaincu où le monde n'a point encore planté son drapeau.

La résignation offre une paix commode, semblable à ces trêves honteuses où l'on sauve les apparences en perdant l'honneur. L'espoir, lui, inquiète et dérange ; il exige, il expose, mais il féconde. Il rappelle que l'avenir n'appartient pas tout entier aux puissances du présent.

Non, l'espoir n'est pas un luxe pour jours prospères ; il est une discipline pour temps d'orage. Il proclame que le vivant ne se réduit pas à ses cicatrices.

Car enfin, que serait une vie sans cette insoumission secrète ? Une capitulation polie, un silence bien tenu, une lampe éteinte avant la nuit.

Tant qu'il demeure, fût-ce comme une étincelle tremblante au fond du cœur le plus meurtri, l'espoir dément la fatalité. Et quand bien même tout s'écroulerait autour de lui, il resterait cette vérité invincible : on peut abattre un homme, le dépouiller de ses armes et même de ses certitudes ; mais tant qu'au fond de sa poitrine veille une lueur d'espérance, aucune victoire contre lui n'est définitive.

Illustration : George Frederic Watts, Hope, 1886.

 reseauinternational.net