20/02/2026 reseauinternational.net  13min #305395

La parole sans poids

par Mounir Kilani

Dans un monde saturé de messages instantanés, de likes et de formules toutes faites, la parole a perdu son poids. Les mots les plus graves circulent à coût réduit, employés comme des signaux plutôt que comme des engagements. Et pourtant, certaines voix continuent de traverser le temps, certaines paroles gardent leur densité. Ce texte explore l'érosion du langage, les mécanismes qui l'affaiblissent, mais aussi les résistances qui subsistent - silence choisi, dire-vrai courageux, pratiques littéraires et spirituelles - et interroge la capacité d'une civilisation à restaurer le pouvoir de ses mots.

L'imitation de la parole

Vous souvenez-vous de la dernière fois où quelqu'un vous a dit quelque chose qui a vraiment compté ? Pas un message, pas un tweet, pas une formule polie. Quelque chose qui vous a traversé, qui a changé quelque chose en vous ?

Moi, je m'en souviens. C'était il y a des années - dans un autre monde, pourrait-on dire, avant que le flux n'emporte tout. Depuis, j'ai surtout reçu des signaux. Ces paroles légères qui imitent la conversation sans engager personne.

Et pourtant, même dans ce bruit, certaines paroles traversent encore le temps. Rares, mais vivantes. Que faut-il pour qu'un mot pèse encore ?

Autrefois, la parole était un risque

Depuis les temps immémoriaux, la parole était sacrée. Dans toutes les civilisations, des proverbes et des textes fondateurs la glorifient, lui attribuant un pouvoir de création, de lien et d'engagement. "Au commencement était le Verbe", énonce la tradition chrétienne, tandis que les sagesses africaines nous rappellent que "la parole est une semence". Partout, la parole était un acte, un engagement, une marque de l'humain. Il fut un temps, précisément, où parler engageait. Pas parce que la parole était libre - souvent, elle ne l'était pas - mais parce qu'elle était lourde.

Imaginez : vous êtes dans un village, il y a deux siècles. Vous dites quelque chose sur le seigneur local, sur le curé, sur la fille du voisin. Ce mot va circuler de bouche en bouche. Il va vous revenir, peut-être déformé, mais toujours reconnaissable. Il peut vous coûter cher. Vous parlez, et vous entrez dans l'histoire des autres. Vous ne contrôlez pas la suite.

Dire n'était pas produire un flux. C'était franchir un seuil.

Une parole prononcée liait celui qui la portait à ce qu'elle désignait. Parfois à ce qu'elle révélait malgré lui. Elle exposait. Elle compromettait. Elle faisait entrer dans l'espace commun quelque chose qui ne pouvait plus être entièrement retiré. La parole était un risque. On la pesait avant de la lâcher.

Il ne s'agissait pas d'un âge d'or. Les rumeurs, les calomnies, la propagande existaient déjà. Les guerres de religion, les pamphlets révolutionnaires, les procès politiques du XXᵉ siècle ont montré que le langage pouvait être une arme redoutable - précisément parce qu'il engageait ceux qui le maniaient, fût-ce contre eux-mêmes.

Et pourtant, au milieu de ces risques, certaines paroles courageuses traversaient le temps - paroles de justes, de résistants, d'amis fidèles - et s'incrustaient dans la mémoire collective, parfois pour des siècles.

Aujourd'hui, on émet des signaux

Prenez votre dernière journée. Regardez vos échanges. Vous avez peut-être envoyé vingt messages. Répondu à des commentaires. Laissé un like, un cœur, un "totalement d'accord".

Combien de ces paroles vous ont vraiment exposé ? Combien pourraient vous être retournées contre vous, si quelqu'un les prenait au sérieux ?

Aucune. Ou presque.

Parce qu'aujourd'hui, nous ne parlons plus : nous émettons des signaux calibrés. Paradoxe : jamais nous n'avons été aussi visibles, jamais nous n'avons été aussi peu exposés. Le signal circule, mais la personne reste cachée.

La parole circule partout, mais n'engage plus rien. Là où le verbe pouvait être jadis une ouverture vers le monde ou vers l'autre, il n'est plus qu'un masque de convenance, une monnaie d'échange social aseptisée. Elle ne révèle plus le monde : elle le rend tolérable.

Vous avez remarqué ? Dans une conversation un peu tendue, quelqu'un finit toujours par dire : "En tout cas, c'est compliqué." Ou : "Je comprends ton point de vue." Des phrases qui ne veulent rien dire, sinon : "Restons polis, ne nous fâchons pas."

On ne dit plus le vrai. On dit le tolérable.

Ce n'est pas qu'on mente davantage. C'est plus grave : le vrai n'est plus requis. Personne ne le demande.

Ce phénomène s'inscrit dans une mutation plus profonde. Dans la cosmologie critique que nous construisons, après le corps-sanctuaire devenu archive* et le visage-sacré devenu marchandise*, la parole-vérité, ce troisième temple, est aujourd'hui en ruines.

Je ne le dis pas avec nostalgie - je n'idolâtre aucun passé. Je le dis parce que c'est devenu notre air, l'atmosphère même de nos échanges.

Et nous y participons tous. Chaque reformulation prudente, chaque silence stratégique, chaque mot ajusté pour éviter le malaise contribue à cette économie du signal.

Et pourtant, certaines paroles réelles continuent d'exister - plus rares, plus fragiles, mais vivantes. Des paroles qui exposent celui qui les prononce, qui dérangent celui qui les reçoit. Elles sont là. Encore faut-il avoir l'oreille - et le courage - pour les entendre.

Une parole qu'on utilise sans l'habiter

Dans ce monde d'avant - que nous avons quitté sans toujours nous en rendre compte - parler impliquait une position. Dire, c'était se situer dans un ordre - moral, cosmique, politique - et accepter d'en assumer les conséquences.

Même l'erreur avait un poids, car elle engageait celui qui la proférait. Vous disiez une bêtise, et on vous la rappelait dix ans après. Vous aviez dit ça. C'était vous. Vous deviez répondre.

Aujourd'hui, la parole est devenue réversible, jetable, contextuelle. On peut la corriger, la reformuler, la désamorcer. Un tweet gênant ? On le supprime. Une déclaration maladroite ? On dit qu'on a été mal compris.

On "prend la parole" comme on prend un micro - pour la rendre à la fin du temps de parole.

La parole ne cherche plus à atteindre le vrai, mais à éviter le faux pas. Elle n'est plus orientée vers la vérité, mais vers la survie sociale. À force d'ajuster nos mots, nous perdons la sensation d'exister vraiment dans ce que nous disons. La parole devient un costume que l'on endosse, pas une peau.

S'installe ainsi le régime de la parole à coût réduit.

Ce n'est pas une parole imposée par un centre idéologique unique, comme dans les grands systèmes totalitaires du XXᵉ siècle. C'est une parole fragmentée, ajustée en permanence, modulée par des micro-normes mouvantes - ce qui se dit ou ne se dit pas cette semaine, ce qui est "problématique" aujourd'hui mais ne le sera peut-être plus demain - et amplifiée par des dispositifs techniques invisibles : algorithmes, chambres d'écho, économie de l'attention.

L'inflation des mots vidés

Résultat : les mots ne se raréfient pas - bien au contraire. Ils prolifèrent. Mais cette profusion est un symptôme d'épuisement.

Un vieux slogan publicitaire résumait autrefois l'ambition d'une presse qui croyait encore à la densité du réel : "Le poids des mots, le choc des photos". Il supposait que le mot engageait et que l'image témoignait. Aujourd'hui, ni le poids ni le choc ne vont de soi. Les mots se sont allégés, les images se sont retouchées. Ils circulent plus vite que jamais, ils frappent plus fort que jamais. Mais leur rapport au réel s'est déplacé.

Ce décalage entre la promesse et la pratique n'épargne aucun vocabulaire, pas même les mots les plus graves.

Certains mots, jadis lourds de sens historique, ont été arrachés à leur ancrage pour devenir des instruments d'impact immédiat. Vous les connaissez : des mots juridiques devenus slogans comme "génocide" ; des mots politiques devenus insultes comme "fascisme" ; des mots vertueux devenus vagues comme "valeurs" ou "inclusion ; et surtout cet anathème moderne, "complotiste", qui dispense de répondre à l'argument.

Le problème n'est pas la gravité de ces mots. Elle est réelle, tragiquement réelle. Nommer un génocide réel est une nécessité morale. Mais en étendre l'usage à tout conflit, c'est affaiblir la capacité même de reconnaître l'exception tragique. Le problème est leur banalisation. Plus un mot est grave, plus son inflation l'affaiblit.

Quand un mot comme "génocide" désigne tout et n'importe quoi, il cesse de désigner quoi que ce soit. Quand "complotiste" devient l'étiquette pour disqualifier celui qui pose une question dérangeante, quand "fasciste" ou "antisémite" remplacent l'argument, le langage n'est plus un outil de description : il devient une arme d'excommunication.

Cette confusion n'est pas nouvelle en soi. Le penseur chinois Xunzi, il y a vingt-trois siècles, observait déjà qu'il n'y a pas de lien naturel entre le mot et la chose - mais que ce lien doit être fixé par convention, sinon c'est la confusion générale. Nous avons rompu beaucoup de conventions sans en stabiliser de nouvelles.

Nous le faisons tous, parfois sans y penser, pour être entendus, pour exister dans le débat. Mais à force de tout désigner, ces mots ne désignent plus rien. Leur rôle n'est plus de décrire le monde, mais de le cadrer émotionnellement. Ils n'indiquent plus ce qui est ; ils suggèrent ce qu'il faut ressentir.

Cette novlangue morale n'est pas décrétée d'en haut. Elle est optimisée par l'architecture technique qui récompense l'indignation immédiate et pénalise la nuance.

La parole devient un produit de l'économie de l'attention. Et comme tout produit, elle obéit à une loi simple : sur le marché émotionnel, ce sont toujours les mots les plus explosifs qui se vendent le mieux - quitte à n'avoir plus aucun sens.

La disparition du tragique

Cette mutation en cache une autre, plus profonde peut-être : la disparition du tragique. C'est ici, peut-être, que le diagnostic rejoint son fondement le plus obscur.

Le tragique suppose un conflit sans solution harmonieuse possible. C'est Antigone face à Créon. Mais le tragique, c'est aussi des mots qui engagent jusqu'au bout, des paroles que l'on ne peut pas reprendre. Il suppose la responsabilité, la perte, parfois l'irréparable.

Or, la parole contemporaine tolère de moins en moins l'irréparable. Tout doit être "traité", "surmonté", "résilient".

Le langage devient administratif de l'âme. Plus de tragédie, donc : juste des dossiers à traiter, des traumatismes à surmonter, des situations à rendre supportables.

Quand la parole perd son poids, ce n'est pas seulement l'expression qui change : c'est l'ordre symbolique lui-même qui vacille. Car les mots ne pèsent vraiment que lorsqu'ils peuvent nommer l'irréparable, engager jusqu'à la rupture, dire ce qui ne pourra pas être réparé.

Une civilisation repose sur une confiance minimale dans le fait que les mots désignent quelque chose de stable. Sans cette confiance, il n'y a plus de contrat durable (qu'est-ce qu'une signature si les mots ne lient pas ?), plus de promesse crédible (qu'est-ce qu'un serment si l'on peut le reprendre demain ?), plus d'autorité reconnue. Il n'y a plus que des arrangements provisoires entre solitudes méfiantes.

Le fossé

Cette mutation n'est pas universelle. Il serait aussi aveugle de l'ignorer que de la nier.

Il existe encore des espaces où la parole demeure dangereuse - non parce qu'elle est simplement muselée par la censure, mais parce qu'elle engage réellement celui qui parle. Dans certaines cultures traditionnelles, dans des communautés religieuses, dans des milieux militants où chaque mot peut trahir ou sauver, dans des contextes de conflit où une phrase peut signifier la vie ou la mort, la parole n'a pas perdu son poids. Ces mondes ne sont pas des survivances folkloriques ; ils sont la preuve que d'autres régimes de parole coexistent avec le nôtre.

À l'inverse, dans nos démocraties communicationnelles avancées - saturées d'écrans, de réseaux, de messages - la parole est devenue liquide. Elle s'adapte, se reformule, se rétracte sans laisser de trace.

On ne parle plus la même langue, non parce que les mots diffèrent, mais parce qu'ils n'ont plus le même poids.

Cette divergence crée des incompréhensions profondes : ici, on signe un accord en croyant sceller un engagement irréversible ; là, on le considère comme une déclaration d'intention, révisable selon les circonstances. Ici, une insulte est une blessure qui ne se referme pas ; là, elle n'est qu'un mot que l'on peut supprimer.

Et lorsque ces mondes se rencontrent - dans une négociation diplomatique, un contrat commercial, un dialogue entre générations ou entre classes sociales - le malentendu est garanti. Les uns parlent encore avec le poids de l'irréversible, les autres avec la légèreté du provisoire. Ils croient échanger des mots ; ils ne partagent même pas la même définition de ce qu'un mot peut faire.

Résistances

Pourtant, tout n'est pas perdu. Dans ce grand bruit, deux figures résistent.

La première est le silence choisi. Non pas le silence de celui qui n'a rien à dire, mais celui de qui refuse d'ajouter sa pierre au tumulte. Silence de la méditation, qui laisse décanter les mots avant de les offrir. Silence de l'écriture différée, qui préfère attendre la phrase juste plutôt que de livrer au flux une pensée à peine formée. Silence de l'écoute, aussi - cette attention rare qui, parfois, fait naître chez l'autre une parole qu'il ne savait pas porter.

Dans un monde saturé de signaux, se taire peut être une forme de résistance.

La seconde figure est la parrêsia - ce vieux mot grec qui dit simplement : le courage de dire vrai. Non pas "dire ce qu'on pense" dans une conversation de comptoir, mais engager sa personne dans ce que l'on affirme, au risque de déplaire, au risque de perdre, au risque d'être seul.

La parrêsia, c'est l'ami qui dit la vérité qui blesse parce que le silence serait une trahison plus grande. C'est celui qui tient une promesse malgré la tentation de s'en dédire. C'est, plus humblement, chacun de nous quand nous acceptons d'être exposés par nos mots.

Ces figures ne sauveront pas le monde. Elles n'inverseront pas seules la marée. Mais elles rappellent une chose que le flux voudrait nous faire oublier : que la parole, avant d'être un outil de communication, est un acte qui engage notre être au monde. Que l'on peut encore, par un mot tenu, par un silence gardé, faire exister autre chose que du bruit.

Elles sont des veilleuses dans la nuit. Pas la lumière du jour - mais assez pour ne pas oublier qu'il existe autre chose que l'obscurité.

Vertige

La question, au fond, est abyssale. La voici, simple et terrible :

Que devient une civilisation qui ne croit plus aux mots qu'elle prononce ?

Elle entre dans une ère de méfiance généralisée. Les déclarations officielles ? Des communications. Les promesses politiques ? Des tactiques. Les débats médiatiques ? Des spectacles. On écoute sans entendre, on lit sans croire.

Alors le cynisme devient une stratégie de survie. Ne pas être dupe, ne pas se laisser prendre - c'est ainsi que l'on se protège. Mais à force de ne croire en rien, on finit par ne plus rien attendre de personne. Et un monde dont on n'attend plus rien est un monde déjà mort, qui s'ignore.

Quand les mots ne portent plus, le monde devient opaque. Plus de transparence, plus d'évidence : juste des strates de discours que l'on empile sans y croire, comme des décors de théâtre après la fin de la pièce.

Pourtant, des brèches subsistent.

La littérature, quand elle refuse le slogan et cherche la phrase juste. Le serment, cet acte étrange par lequel on engage son avenir sur un mot. La promesse donnée dans l'amitié ou dans l'amour - ces petites phrases qui, si on les trahit, nous font perdre quelque chose de nous-mêmes.

Ces pratiques ne changeront pas le monde à elles seules. Mais elles maintiennent vivantes des zones où les mots ont encore un poids réel. Elles prouvent qu'une autre relation à la parole est possible.

Car cette situation n'est pas irréversible. Les civilisations ont déjà connu des crises du langage - et pourtant, elles ont su reconstruire des régimes de sens plus stables. Rien ne garantit que nous y parviendrons. Mais rien n'interdit non plus de l'espérer.

Le danger, aujourd'hui, n'est pas le silence. Le danger, c'est le bruit. Ce grondement continu de messages, de formules, de signaux qui tournent à vide - et qui empêchent toute parole véritable d'émerger.

Alors écoute-toi. Pas tes propres formules. Écoute le vide qu'elles recouvrent.

Nous parlons encore. Ce texte en est la preuve. Un parent qui dit à son enfant une vérité dure mais aimante. Un ami qui ose nommer ce que tout le monde tait. Celui qui tient sa promesse quand il serait si simple de la rompre.

Ces gestes modestes sont déjà des actes de restauration. Ils ne referont pas le monde à eux seuls. Mais ils prouvent qu'il peut encore être réparé - un mot à la fois, une vie à la fois, une fidélité à la fois.

La question n'est pas de savoir s'ils suffiront.

La question est : sommes-nous prêts, chacun à notre manière, à les multiplier ?

NB : Ce texte est le troisième temps d'une enquête, après le corps-sanctuaire devenu archive et le visage-sacré devenu marchandise.

À venir :
(4) La Mémoire : le passé comme religion
(5) La Vertu : la morale comme théâtre

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