
par Cyrano de Saint Saëns
Les États-Unis ne se retirent pas réellement des scènes stratégiques : ils modifient leur approche. Si l'intervention directe semble aujourd'hui plus coûteuse et risquée, il reste des outils tels que l'influence politique, les alliances ciblées, la présence militaire sélective et le contrôle des infrastructures clés. C'est dans cette logique qu'il faut lire l'initiative lancée dans le Caucase.
À Bakou, le vice-président américain JD Vance et le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev ont signé une charte de partenariat stratégique qui élargit la coopération en matière de défense, de vente d'armes, de sécurité énergétique, de lutte contre le terrorisme et d'intelligence artificielle. Washington a également annoncé l'envoi d'unités navales dans la mer Caspienne pour renforcer la sécurité de l'Azerbaïdjan.
Cet accord avait été anticipé lors de la rencontre à la Maison Blanche entre Aliyev et Donald Trump, dans le cadre de la normalisation des relations entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie après des décennies de tensions au Karabakh. Avec cet accord, Bakou assume un rôle différent : non seulement exportateur de gaz et de pétrole, mais aussi plateforme stratégique entre l'Europe, l'Asie centrale et le Moyen-Orient, dans une zone géographique comprise entre la Russie et l'Iran.
La tournée de M. Vance comprenait une étape historique en Arménie. À Erevan, un accord de coopération nucléaire civile a été signé, prévoyant des investissements de plusieurs milliards et la fourniture de réacteurs modulaires américains destinés à remplacer l'ancienne centrale de Metsamor. Il s'agit d'une étape symbolique et concrète : réduire la dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.
Parallèlement, Washington a autorisé la vente de drones de surveillance et l'exportation de puces Nvidia haute performance pour les centres de données arméniens. Erevan, qui a suspendu sa participation à l'alliance militaire dirigée par la Russie (CSTO), réoriente progressivement sa politique étrangère vers les États-Unis et l'Union européenne.
TRIPP, 43 kilomètres de révolution
Le pivot de toute la stratégie est le TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), un corridor infrastructurel de 43 kilomètres qui traversera la région arménienne du Syunik, reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, puis à la Turquie. Chemins de fer, oléoducs, gazoducs, lignes électriques et fibre optique transformeront une frontière fragile en un axe logistique stratégique.
Les États-Unis disposeront de droits exclusifs de développement et de gestion pendant 99 ans par l'intermédiaire d'un consortium, tandis que la souveraineté territoriale restera arménienne.
Le corridor s'intégrera au Middle Corridor trans-caspien, une route alternative qui relie la Chine et l'Europe en contournant la Russie et en réduisant le poids de la Géorgie. L'objectif est double : acheminer vers l'Europe l'énergie et les minéraux critiques d'Asie centrale et, dans le même temps, réduire la dépendance occidentale vis-à-vis des chaînes d'approvisionnement dominées par la Chine. Dans cette perspective, le TRIPP représente également un contrepoids potentiel à l'initiative chinoise Belt and Road.
Alors que Washington consolide sa présence dans le Caucase, le Kazakhstan et le Pakistan promeuvent un corridor multimodal qui reliera la CEI aux ports de Gwadar et Karachi. Le tracé traverse la Russie, l'Asie centrale et l'Afghanistan, avec deux variantes principales : le "corridor de Kaboul", soutenu par l'Ouzbékistan, et un axe occidental soutenu par le Turkménistan et le Kazakhstan.
Ces projets promettent de réduire considérablement les délais de transport et de déplacer des millions de tonnes de marchandises chaque année. Le Kazakhstan, déjà plaque tournante du trafic Europe-Chine, vise à devenir le centre névralgique de la connectivité eurasienne. Cependant, l'inconnue afghane demeure : l'instabilité politique et les tensions frontalières rendent la situation fragile. Malgré cela, plusieurs pays continuent d'investir dans les infrastructures, estimant que le commerce et la logistique peuvent favoriser une stabilisation à long terme.
La Russie observe également ces développements avec intérêt, les considérant comme complémentaires au Corridor international nord-sud (INSTC), qui relie Saint-Pétersbourg à l'Inde via l'Iran et l'Azerbaïdjan, offrant une alternative plus rapide et plus économique que la route de Suez.
La confrontation en cours n'est pas seulement régionale, mais systémique.
D'une part, le TRIPP, projet fortement politique, consolide la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, renforce la présence américaine et crée une voie terrestre alternative qui contourne la Russie et l'Iran. Il garantit à Washington une présence stable pendant près d'un siècle dans l'un des carrefours les plus sensibles de la planète.
De l'autre côté, les pays du BRICS promeuvent un réseau étendu de corridors terrestres et maritimes - de l'INSTC à la route arctique en passant par les liaisons avec l'Inde et le Pakistan - conçu pour réduire la dépendance vis-à-vis des points d'étranglement traditionnels et des infrastructures financières occidentales. Des instruments tels que la New Development Bank et des systèmes de paiement alternatifs renforcent cette autonomie. Dans ce contexte, l'Iran joue un rôle ambivalent : critique à l'égard du TRIPP, mais essentiel dans les corridors soutenus par la Russie et ses partenaires asiatiques, grâce à sa position entre la mer Caspienne, le golfe Persique et l'océan Indien.
Et l'Europe ?
L'implantation américaine dans le Caucase rappelle la logique géopolitique de contrôle du "Rimland" pour contenir le "Heartland" : surveiller la périphérie de l'Eurasie pour influencer son centre. Le contrat de 99 ans et la présence navale dans la mer Caspienne indiquent une projection à long terme.
Contrôler un hub énergétique caucasien signifie influencer les approvisionnements directs vers l'Europe et l'accès aux ressources d'Asie centrale. Si ce réseau terrestre venait à se consolider, certaines routes maritimes traditionnelles - en particulier celle de Suez - pourraient perdre leur centralité, avec des effets significatifs sur les équilibres méditerranéens et les investissements européens.
Un autre élément clé est le passage progressif du transport maritime au transport terrestre, soutenu par des infrastructures numériques et technologiques avancées. Il ne s'agit pas seulement de déplacer des marchandises, mais de redéfinir les nœuds du contrôle logistique et financier.
L'Europe risque de se retrouver prise en étau entre les nouvelles orientations eurasiennes et les stratégies américaines à long terme, alors qu'elle est engagée sur d'autres fronts politiques et économiques. La concurrence ne concerne pas seulement le gaz, le pétrole ou les minéraux, mais l'architecture même des flux commerciaux du XXIe siècle, elle concerne le maintien de l'ancien ordre du pouvoir européen face aux nouvelles influences extérieures. Derrière la rhétorique des crises et des tensions régionales se cache une transformation plus profonde : la redéfinition des routes énergétiques et commerciales qui détermineront les nouveaux équilibres entre l'Occident et l'Eurasie au cours des prochaines décennies. Une opération que, qu'elle le veuille ou non, l'Europe devra vivre et les peuples européens devront décider s'ils veulent rester dans la cage de leurs dirigeants corrompus ou tendre la main vers un avenir différent.
source : Strategika