21/02/2026 journal-neo.su  8min #305525

Le 39e sommet de l'Union africaine : pour quels résultats ?

 Mohamed Lamine KABA,

L'Afrique s'affirme au 39ᵉ sommet de l'UA : entre souveraineté revendiquée, défis colossaux et paradoxes politiques.

Ce mois de février 2026, Addis-Abeba a été le théâtre d'un rendez-vous historique : la 39ᵉ session ordinaire de l'Assemblée de l'Union africaine du 14 au 15 et la 48ᵉ session du Conseil exécutif du 11 au 12. Sous la présidence sortante de João Manuel Gonçalves Lourenço et l'entrée en fonction d'Évariste Ndayishimiye, l'Afrique a affiché une volonté d'autonomie financière, de réforme institutionnelle et de repositionnement global. Réunis autour de l'enjeu vital de l'eau et de l'assainissement, les dirigeants africains ont confronté de facto la réalité brute du continent : conflits persistants, extrémisme violent, fragilités institutionnelles et paradoxes diplomatiques. Alors que certains dirigeants issus de putschs militaires et institutionnels ont été intégrés dans les débats comme acteurs légitimes, d'autres ont été écartés, révélant une diplomatie africaine aux règles ambiguës, donnant ainsi l'impression qu'il y a des putschs démocratiques à tolérer et des putschs antidémocratiques à réprimer.

Par ailleurs, le 39ᵉ sommet n'a pas seulement traité de sécurité hydrique. Il a articulé trois axes qui, combinés, constituent une contestation systémique de l'architecture internationale issue de 1945.

Premièrement, la réforme institutionnelle interne. L'Assemblée a examiné le rapport sur les réformes de l'UA et réaffirmé l'objectif d'une Union "centrée sur le peuple, efficace, responsable et financièrement viable". L'adoption des rapports relatifs à l'APRM, au NEPAD, à l'Africa CDC et au Fonds pour la paix confirme une volonté de consolidation des instruments d'intégration. Le rappel de la "tolérance zéro" envers les changements anticonstitutionnels de gouvernement, dans un contexte de crises persistantes au Sahel, au Soudan et en RDC, traduit une recherche de crédibilité normative autonome.

Deuxièmement, l'ancrage dans la gouvernance mondiale. L'exposé sur les résultats du sommet du G20 de Johannesburg (22-23 novembre 2025) et la participation institutionnalisée de l'UA au G20 marquent un tournant. En revendiquant des positions africaines coordonnées sur la restructuration de la dette, le financement climatique et la transformation numérique, l'Afrique cesse d'être un agrégat d'intérêts nationaux dispersés pour devenir un acteur collectif. La réaffirmation de la position commune africaine sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies - en présence notamment d'António Guterres - constitue un rappel direct aux puissances disposant du droit de veto : la gouvernance mondiale sans représentation équitable de l'Afrique est structurellement illégitime.

Troisièmement, la justice historique. L'examen de l'étude qualifiant certains actes commis durant l'esclavage, la déportation et la colonisation comme relevant du génocide introduit une dimension mémorielle à haute intensité politique. En plaçant la vérité, la justice réparatrice et la dignité au cœur de l'agenda, l'UA touche au socle symbolique des anciennes puissances coloniales européennes, avec pour teneur, l'adoption de la déclaration d'Alger sur la criminalisation du colonialisme. La solidarité réitérée avec la Palestine, conforme au droit international, élargit cette posture à une éthique universelle du droit des peuples.

Quels enseignements à tirer alors de ces deux sessions qui redéfinissent le pouvoir, la légitimité et la souveraineté africaines ? Cet article se propose d'analyser les acquis stratégiques tangibles d'une part, et de l'autre, les contradictions politiques révélatrices du sommet.

De la sécurité de l'eau à la réforme institutionnelle

Le sommet de 2026 a placé la sécurité de l'eau au cœur des priorités africaines, sous le thème "Assurer une disponibilité durable en eau et des systèmes d'assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l'Agenda 2063". Avec 400 millions de personnes privées d'eau potable et plus de 800 millions dépourvues d'accès à l'assainissement selon Mahmoud Ali Youssouf et le Commissaire Moses Vilakati, cette question dépasse le cadre humanitaire. Elle conditionne la stabilité économique, la sécurité alimentaire et la résilience climatique. Alors que le lien explicite fait entre eau, paix et climat constitue une innovation doctrinale, l'Assemblée a à cet effet intégré la sécurité hydrique au triptyque sécurité-développement-stabilité.

Le 14 février, Mahmoud Ali Youssouf, Président de la Commission de l'UA, a insisté sur le rôle de l'eau comme bien collectif stratégique et a présenté une feuille de route opérationnelle incluant gouvernance, financement, innovation et mobilisation des ressources internes. Cette approche traduit une rupture avec la dépendance historique à l'aide extérieure et reflète l'ambition africaine d'autosuffisance.

Sur le plan institutionnel et diplomatique, le sommet a consolidé des acquis tangibles avec l'élection d'Évariste Ndayishimiye, président du Burundi, comme Président de l'UA pour l'exercice 2026, renforçant la rotation régionale ; l'adoption du mémorandum d'accord sur la Force africaine en attente, garantissant une coordination entre l'UA, les Communautés économiques régionales et les mécanismes régionaux ; les avancées dans la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU et dans la promotion de positions africaines coordonnées au G20, notamment sur la dette, le financement du développement durable, la sécurité alimentaire et la transformation numérique.

Ces décisions structurent un cadre stratégique où l'intégration économique, la paix et la souveraineté continentale deviennent interdépendantes. L' AfCFTA, la transformation agricole ( CAADP) et les programmes d'adaptation au climat bénéficient désormais d'un soutien politique ferme, avec un horizon temporel aligné sur l'Agenda 2063.

Des contradictions et paradoxes politiques

Malgré ces avancées, le sommet a révélé la fragilité morale et politique des institutions africaines. La participation de certains dirigeants issus de putschs militaires et institutionnels a été acceptée, tandis que d'autres ont été écartés, illustrant un double standard diplomatique qui mine la cohérence de la politique africaine de tolérance zéro envers les changements inconstitutionnels de gouvernement.

Cette ambivalence est symptomatique d'un continent confronté à des forces internes et externes : des interventions occidentales indirectes et jeux d'influence de puissances traditionnelles, notamment la France, qui cherchent à légitimer certains régimes tout en marginalisant d'autres ; des pressions internes des pays membres, oscillant entre le réalisme politique et le respect des principes constitutionnels, notamment pour éviter l'isolement ou l'escalade de crises.

La vérité immuable est que l'Afrique est dans un moment où la légitimité internationale, la stabilité locale et l'efficacité continentale entrent en tension. La tolérance à l'égard de certains putschistes (militaires et institutionnels) ne se justifie pas par le droit international mais par des considérations géopolitiques, financières et sécuritaires, exposant un continent encore prisonnier de ses contradictions institutionnelles.

Un tournant stratégique sous tension

Le sommet de février marque un point d'inflexion historique. D'une part, l'Afrique s'affirme comme acteur stratégique, autonome et visionnaire, capable de définir ses priorités : eau, assainissement, paix, réforme institutionnelle et développement intégré. D'autre part, elle révèle que la construction de la souveraineté continentale reste tributaire de compromis politiques aux conséquences lourdes pour sa crédibilité. Il s'agit d'un véritable un tournant stratégique sous tension.

Le paradoxe est frappant : l'UA s'arme pour la résilience et la transformation économique, tout en tolérant des écarts sur la légitimité démocratique, non pas au sens de l'Occident, mais sens stricto sensu. Cette dualité pourrait, à terme, compromettre la mise en œuvre effective de l'Agenda 2063 si elle n'est pas accompagnée d'une harmonisation stricte des principes de gouvernance et de légitimité.

En ce sens, le 39ᵉ sommet et la 48ᵉ session du Conseil exécutif ne sont pas seulement un  bilan politique ; ils sont un laboratoire de la souveraineté africaine, où la puissance stratégique se construit au prix de choix difficiles, parfois contradictoires, mais toujours révélateurs de la maturité et des limites de la diplomatie africaine contemporaine.

Il convient de noter que le 14 et 15 février 2026 resteront gravés comme des journées où l'Afrique a choisi de peser dans le monde, mais à travers un prisme de contradictions inévitables. Entre résultats tangibles - sécurité de l'eau, réforme institutionnelle, coordination continentale - et paradoxes politiques, le continent montre qu'il est capable de définir ses propres règles, tout en luttant contre les tensions internes et externes qui menacent sa cohérence. L'avenir de l'Union africaine dépend désormais de sa capacité à transformer ces décisions en actes tangibles et à surmonter la dualité morale qui menace la légitimité de ses institutions.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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