
par Laala Bechetoula
Il existe des dérapages diplomatiques.
Et puis il existe des déclarations qui révèlent une dérive plus profonde : celle d'un système qui glisse du droit vers la croyance, de la stratégie vers l'idéologie.
Lorsque l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, a déclaré en février 2026 qu'il serait "acceptable" qu'Israël prenne "toute" la terre promise bibliquement à Abraham, ses propos n'ont pas seulement choqué. Ils ont mis en lumière un basculement inquiétant : l'entrée du registre théologique dans le langage officiel de la diplomatie.
La question n'est pas religieuse.
La question est institutionnelle.
La question est juridique.
Quand ces frontières se brouillent, la diplomatie cesse d'être un instrument de stabilité et devient un vecteur d'alignement idéologique.
Ce qui a été dit - et ce qui n'a pas été dit
Interrogé sur le droit biblique d'Israël à un territoire s'étendant "du fleuve d'Égypte à l'Euphrate", l'ambassadeur a répondu qu'il serait "acceptable" qu'Israël "prenne tout", avant de nuancer. Mais en diplomatie, la première phrase compte plus que les corrections qui suivent.
La réaction internationale fut immédiate.
Le Caire parla de "violation flagrante du droit international".
Riyad dénonça une "rhétorique extrémiste".
La Ligue arabe condamna officiellement.
Les médias occidentaux eux-mêmes relevèrent la gravité du propos.
L'Associated Press évoqua une remise en cause de la neutralité diplomatique américaine.
Le Financial Times parla d'une rupture avec le langage traditionnel de Washington.
Des diplomates européens cités par The Guardian jugèrent ces propos "juridiquement intenables".
Mais l'élément le plus révélateur ne fut pas la déclaration elle-même.
Ce fut le silence de Washington.
Pas de correction immédiate.
Pas de clarification publique.
Pas de désaveu officiel.
Or en diplomatie, le silence n'est jamais neutre.
Il est interprété.
Comme l'a résumé un ancien diplomate américain cité par Politico :
"Quand Washington ne corrige pas son ambassadeur, les capitales étrangères considèrent que l'ambassadeur parle pour Washington".
Dans une région hypersensible aux signaux, ce silence a été perçu comme un message.
Soit une tolérance implicite.
Soit une incohérence interne.
Dans les deux cas, un affaiblissement de la crédibilité.
Le droit face au récit sacré
Le système international d'après 1945 repose sur un principe central : l'interdiction de l'acquisition de territoire par la force.
Ce principe est inscrit dans la Charte des Nations unies (article 2).
Il a été réaffirmé à maintes reprises :
Résolution 242 : inadmissibilité de l'acquisition de territoire par la guerre
Résolution 497 : annexion du Golan nulle
Résolution 2334 : colonies sans validité juridique
La Cour internationale de Justice a confirmé que les territoires palestiniens restent juridiquement occupés.
Le New York Times rappelait récemment que :
"l'interdiction de conquérir un territoire par la force est l'une des normes les plus claires du droit international moderne".
Dans ce contexte, suggérer que des frontières puissent être redessinées au nom d'une promesse biblique ne relève pas d'un débat théologique.
Cela fragilise l'un des piliers de l'ordre international.
Foi privée, mandat public
La question n'est pas la foi personnelle de l'ambassadeur.
La tradition américaine permet l'expression religieuse.
La question est la confusion entre conviction personnelle et mandat diplomatique.
Un ambassadeur ne parle pas en son nom.
Il parle au nom d'un État.
Lorsque le président américain lui-même a déclaré qu'il n'autoriserait pas l'annexion de la Cisjordanie, ce cadre constitue la ligne officielle.
S'en écarter publiquement revient à brouiller la cohérence institutionnelle.
Les conséquences stratégiques
Le Moyen-Orient se transforme.
Multipolarité.
Recomposition des alliances.
Déclin relatif de l'influence américaine.
Dans ce contexte, la crédibilité juridique devient un capital stratégique.
Si Washington apparaît comme appliquant le droit de manière sélective, les partenaires régionaux en tirent des conclusions durables :
l'ordre fondé sur des règles devient perçu comme un instrument politique plutôt qu'un principe.
Médiation affaiblie.
Confiance érodée.
Influence réduite.
Ce ne sont pas des effets immédiats.
Ce sont des effets structurels.
L'illusion de la force
Certains voient dans ce type de déclaration un signe de fermeté.
L'histoire montre l'inverse.
Les États qui confondent certitude théologique et stratégie géopolitique réduisent leur marge diplomatique. Ils transforment des conflits politiques négociables en affrontements absolus.
Israël lui-même, à sa fondation, avait compris que la légitimité internationale était une condition de survie.
Remplacer ce cadre par une cartographie sacrée n'est pas une preuve de force.
C'est une prise de risque.
Un symptôme d'époque
Cet épisode dépasse une simple polémique.
Il révèle une tension croissante entre :
- droit international
- idéologie
- stratégie
- perception
Dans un monde multipolaire, la puissance ne repose plus uniquement sur la force militaire. Elle repose sur la crédibilité des règles que l'on prétend défendre.
Lorsqu'une grande puissance semble abandonner ces règles dans son propre discours diplomatique, elle ne perd pas seulement en cohérence.
Elle perd en autorité.
En fin,
Un ambassadeur représente un État.
Un État repose sur un ordre juridique.
Un ordre juridique repose sur des règles communes.
Lorsque la diplomatie commence à parler le langage de la théologie plutôt que celui du droit, l'équilibre se rompt.
Les États peuvent survivre à une controverse.
Ils ne survivent pas à l'érosion progressive de leur crédibilité.
Car une puissance qui cesse d'être perçue comme arbitre du droit cesse d'être un arbitre tout court.
Elle devient une partie.