23/02/2026 reseauinternational.net  17min #305699

Ukraine 2026 : l'Occident perd le tempo, Moscou gagne le temps

par Mounir Kilani

Le 24 février 2026, la guerre en Ukraine entrera dans sa cinquième année.

Quatre ans. Une durée que personne, au printemps 2022, n'avait sérieusement envisagée. À Moscou comme à Kiev, à Washington comme à Bruxelles, on pariait sur un choc bref, décisif, transformateur. L'histoire devait s'accélérer.

Elle s'est installée.

Quatre ans plus tard, les lignes de front ont bougé, les arsenaux se sont vidés puis reconstitués, les économies se sont adaptées, les opinions se sont lassées. Pourtant, la transformation la plus profonde n'est pas territoriale. Elle est mentale.

Cette guerre n'a pas seulement redessiné des lignes sur une carte. Elle a fissuré les certitudes stratégiques héritées de la guerre froide et mis fin à l'illusion d'un ordre occidental incontesté.

Car l'enjeu, désormais, dépasse le sort de l'Ukraine. Entre sanctions à l'efficacité contestée, guerre d'attrition industrielle et révolution technologique du champ de bataille, le conflit a révélé une mutation plus profonde : la capacité de l'Occident à imposer son tempo stratégique s'est érodée.

Drones, données, endurance économique, guerre des récits : autant de facteurs qui redéfinissent les rapports de force. Loin d'être un simple affrontement régional, la guerre en Ukraine agit comme le révélateur brutal de la recomposition du système international.

2022 : L'année des certitudes

En février 2022, la Russie lance ce qu'elle qualifie d'"opération militaire spéciale". À Moscou, l'hypothèse dominante est celle d'une campagne rapide, destinée à imposer un nouveau rapport de force stratégique en quelques semaines.

La lecture initiale du Kremlin repose sur deux postulats : la fragilité politique de l'Ukraine et la fragmentation durable du camp occidental. Dans cette logique, la vitesse doit compenser l'asymétrie économique face aux puissances occidentales.

À Kiev, la surprise est brutale, mais la réponse est immédiate. L'État ukrainien ne s'effondre pas. L'armée ne se délite pas. Le pouvoir politique reste en place. Très vite, Zelensky devient le symbole d'une résistance nationale qui dépasse le seul cadre militaire.

La mobilisation est institutionnelle, territoriale et civile. L'hypothèse d'un effondrement rapide disparaît en quelques semaines.

Pourtant, dès mars 2022, un autre scénario semble brièvement possible : celui d'un compromis négocié. Des délégations russes et ukrainiennes se rencontrent à Istanbul sous médiation turque. Les discussions portent sur un statut de neutralité pour l'Ukraine, des garanties de sécurité internationales et des arrangements territoriaux provisoires. Pendant quelques jours, l'idée d'un accord circule sérieusement.

Mais le contexte évolue rapidement. Les combats se poursuivent. Les révélations sur les exactions dans les zones occupées radicalisent les positions. Surtout, la question des garanties de sécurité devient centrale : qui garantirait quoi, et à quel prix ?

En avril 2022, la visite à Kiev du Premier ministre britannique Boris Johnson marque un moment politique significatif. Londres, comme Washington, affiche alors une ligne claire : la priorité n'est pas un compromis rapide, mais le renforcement de la capacité ukrainienne à résister et, si possible, à inverser le rapport de force.

Pour une partie des responsables occidentaux, l'enjeu dépasse l'Ukraine elle-même. Il s'agit d'empêcher qu'une modification des frontières par la force ne crée un précédent stratégique. Pour d'autres, plus explicitement, l'objectif devient d'"affaiblir" durablement la Russie afin de réduire sa capacité de projection future.

Dans ce contexte, l'option d'un accord précoce - même imparfait - perd son attrait. La guerre cesse d'être seulement un conflit à contenir. Elle devient un test de crédibilité stratégique.

En Europe et aux États-Unis, la réaction est rapide et coordonnée. Des vagues de sanctions économiques d'une ampleur inédite sont adoptées : gel d'avoirs, exclusion de banques russes du système financier occidental, restrictions technologiques ciblant les secteurs stratégiques. Parallèlement, l'aide militaire à l'Ukraine s'organise et s'intensifie.

En quelques mois, des dizaines de milliards de dollars sont engagés. L'effort sera colossal : quatre ans plus tard, l'assistance cumulée - militaire, économique et humanitaire - se chiffre en centaines de milliards, révélant l'ampleur de l'investissement occidental dans l'issue du conflit.

L'année 2022 est également celle d'une structuration rapide du champ informationnel. Les gouvernements occidentaux coordonnent leurs communications, déclassifient de manière sélective des renseignements pour anticiper ou contrecarrer les narratifs adverses, tandis que les grandes plateformes numériques renforcent leurs politiques de modération concernant les médias d'État russes.

La guerre devient immédiatement un affrontement narratif global. L'information n'est plus seulement un reflet des opérations. Elle en est un levier stratégique.

Un autre événement marque 2022 : le renforcement spectaculaire de l'OTAN. L'alliance retrouve une centralité stratégique que beaucoup jugeaient affaiblie quelques années plus tôt. La guerre réactive sa mission première : la défense collective face à une menace conventionnelle majeure. L'élargissement et la hausse des budgets militaires signalent un basculement doctrinal profond.

Dans ces premiers mois, chacun agit encore dans le cadre d'une certitude : le conflit produira un tournant clair. Soit la Russie imposera ses objectifs. Soit les sanctions et le soutien militaire contraindront Moscou à reculer. Soit la diplomatie arrachera un compromis rapide.

Personne n'envisage encore sérieusement une guerre d'usure de plusieurs années.

La guerre est pensée comme un épisode décisif. Elle deviendra une structure.

L'épreuve de la durée

La véritable surprise ne fut ni la résistance ukrainienne, ni la réaction occidentale, ni même la capacité russe à poursuivre les opérations.

La surprise fut la durée.

À partir de 2023, le conflit prend la forme d'une guerre d'attrition. En termes militaires, l'attrition désigne une stratégie fondée non sur la percée rapide ou l'effondrement brutal de l'adversaire, mais sur son usure progressive - humaine, matérielle, industrielle et morale. Il ne s'agit plus de conquérir vite, mais d'épuiser lentement. La victoire ne vient pas d'un choc décisif, mais d'un déséquilibre accumulé.

Les gains territoriaux deviennent limités, coûteux, disputés. Les offensives successives - qu'elles soient russes ou ukrainiennes - ne produisent pas d'effondrement stratégique. La ligne de front se stabilise par endroits, se déplace ailleurs, mais sans basculement définitif. Chaque kilomètre gagné exige des ressources disproportionnées. Le rapport coût-bénéfice devient central.

Les sanctions, massives - plus de 20 000 mesures restrictives cumulées depuis 2014 - n'entraînent pas l'effondrement économique immédiat que certains prévoyaient en 2022. L'économie russe se contracte initialement, puis se réorganise. Les exportations d'hydrocarbures se redirigent en partie vers l'Asie. Les circuits financiers s'adaptent. L'État accroît son rôle dans l'économie, stimule l'industrie de défense et réoriente ses priorités budgétaires.

Le coût est réel : inflation, pression sur la main-d'œuvre, dépendances accrues vis-à-vis de partenaires non occidentaux, tensions budgétaires. Mais l'effondrement systémique annoncé ne survient pas.

L'Ukraine, de son côté, dépend structurellement du soutien extérieur pour financer son effort de guerre et maintenir ses services publics. Son économie subit des destructions massives, ses infrastructures énergétiques sont ciblées, des millions de citoyens sont déplacés.

En février 2026, la campagne russe contre les infrastructures énergétiques a porté ses fruits : la quasi-totalité du territoire ukrainien est plongée dans des blackouts prolongés. C'est un quotidien de coupures horaires ou d'urgence pour la majorité des régions, laissant des millions de civils sans électricité, sans chauffage ni eau courante pendant douze à seize heures par jour - voire plusieurs jours dans certaines zones.

Cette usure énergétique expose la vulnérabilité profonde de l'Ukraine face à une stratégie d'attrition durable. Pourtant, l'État fonctionne. L'armée continue de se battre. Les institutions tiennent. L'économie de guerre s'articule autour de l'aide occidentale et d'une mobilisation nationale soutenue.

La durée devient alors l'arme principale. Elle érode les stocks d'armement occidentaux, oblige à relancer des capacités industrielles longtemps réduites depuis la fin de la guerre froide, et transforme le conflit en test d'endurance économique. La question n'est plus seulement militaire : elle est industrielle, budgétaire et sociale.

Qui peut produire plus longtemps ? Qui peut absorber les pertes ? Qui peut maintenir la cohésion interne ?

Un phénomène plus subtil apparaît : la fatigue stratégique. Dans les opinions publiques occidentales, l'attention fluctue. Les priorités intérieures - inflation, énergie, échéances électorales - réapparaissent. Aux États-Unis, le débat s'élargit : comment arbitrer entre le soutien à Kiev et la préparation face à la montée en puissance de la Chine ?

La guerre en Ukraine cesse d'être un dossier isolé. Elle devient une variable dans une équation géopolitique globale.

Ce qui devait être un choc devient un système. La guerre cesse d'être un moment. Elle devient un environnement.

Le monde hors Occident

Pour l'Europe, le conflit est un séisme géopolitique. Il remet la guerre conventionnelle de haute intensité au cœur du continent. Il redéfinit les budgets militaires, les doctrines, les priorités énergétiques. Il reconfigure la dépendance au gaz russe et accélère la diversification des approvisionnements, notamment vers le GNL américain et les fournisseurs moyen-orientaux.

L'Union européenne redécouvre la vulnérabilité stratégique qu'elle croyait appartenir au passé.

Mais hors d'Europe, la perception est plus nuancée. Dans une grande partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique latine, le conflit n'est pas d'abord lu comme une lutte existentielle pour l'ordre européen, mais comme un épisode supplémentaire de la rivalité entre grandes puissances. L'histoire des interventions occidentales récentes, les fractures Nord-Sud et les priorités économiques locales façonnent cette lecture. Pour de nombreux États, la guerre est avant tout un facteur d'instabilité des marchés : flambée des prix alimentaires, tension sur les engrais, volatilité énergétique.

Des puissances majeures comme l'Inde maintiennent leurs achats d'hydrocarbures russes tout en approfondissant leur coopération stratégique avec les États-Unis. La Chine adopte une position officielle de neutralité prudente, critique les sanctions unilatérales et renforce ses échanges économiques avec Moscou, tout en évitant une implication militaire directe. Le Brésil et l'Afrique du Sud, entre autres, refusent un alignement automatique et plaident pour des solutions négociées, sans rompre leurs relations avec la Russie.

Ce positionnement n'est pas nécessairement un soutien à Moscou. Il est l'expression d'une autonomie stratégique. Beaucoup de ces États coopèrent avec l'Occident dans certains domaines, tout en préservant leurs marges de manœuvre économiques et diplomatiques. Ils refusent que le conflit devienne un test de loyauté global.

Ce comportement révèle une réalité antérieure à 2022 : la multipolarité était déjà en gestation. La guerre ne l'a pas créée. Elle l'a rendue visible.

Les mécanismes de contournement des sanctions, la recherche d'alternatives monétaires au dollar dans certains échanges, le renforcement de formats comme les BRICS : autant de signes d'une diversification des centres de gravité. La guerre agit ainsi comme un accélérateur. Elle renforce des logiques de blocs sans les figer totalement. Elle fragmente davantage les régimes de sanctions et rend plus difficile l'universalisation des normes occidentales.

Pourtant, le système international ne bascule pas brutalement vers un ordre entièrement nouveau. Il se recompose par ajustements successifs, par superpositions d'alliances et par pragmatisme stratégique.

L'Occident conserve une puissance économique et militaire considérable. Mais il ne dispose plus de la capacité automatique à entraîner l'ensemble du système derrière ses décisions.

C'est peut-être là l'un des effets les plus durables du conflit.

Une tragédie politique

Toute guerre longue devient une tragédie politique. Non parce qu'elle est spectaculaire, mais parce qu'elle enferme ses acteurs dans des logiques qu'ils ne contrôlent plus totalement.

Pour Vladimir Poutine, le conflit s'inscrit dans une lecture stratégique plus vaste : celle d'un affrontement structurel avec l'expansion occidentale perçue comme une menace. Quatre ans plus tard, la Russie n'a remporté aucune victoire décisive, ni subi d'effondrement. Elle s'est installée dans une confrontation durable, assumant des coûts importants tout en consolidant son appareil étatique et sécuritaire.

Pour Zelensky, la trajectoire est tout aussi complexe. Élu en 2019 sur un programme de réformes, il devient chef de guerre, puis gestionnaire d'un conflit prolongé. Son autorité repose sur la résistance nationale et sur le maintien d'un soutien international déterminant. Mais la durée introduit une tension supplémentaire : celle de la légitimité politique en temps de guerre.

La corruption reste profondément enracinée au cœur de l'équipe dirigeante ukrainienne. En novembre 2025, l'opération Midas a révélé un vaste schéma de détournement de plus de 100 millions de dollars dans le secteur énergétique d'État, impliquant des pots-de-vin et des contrats surévalués - précisément au moment où ces infrastructures subissaient des frappes russes intenses.

Au centre de ce réseau : Timur Mindich, ancien associé de Zelensky, accusé d'avoir orchestré le système ; d'anciens ministres contraints à la démission puis arrêtés, dont German Halushchenko en février 2026 pour tentative de fuite ; et le chef de cabinet Andriy Yermak, dont les bureaux ont été perquisitionnés et qui a fini par démissionner.

Ces affaires minent la cohésion interne et exposent la vulnérabilité d'un régime qui peine à juguler une corruption systémique - un facteur d'usure supplémentaire dans la confrontation prolongée.

C'est dans cet interstice que s'inscrit l'argument avancé par Moscou : signer un accord majeur avec un exécutif dont le mandat n'a pas été renouvelé par les urnes pourrait, aux yeux du Kremlin, poser un problème de durabilité. Un éventuel successeur pourrait contester la validité politique d'un compromis conclu dans un contexte d'exception.

Dans une guerre où la question des garanties de sécurité est centrale, la stabilité des engagements devient aussi importante que leur contenu. Cette position russe ne signifie pas nécessairement un refus absolu de négocier. Elle traduit une logique de prudence stratégique. Plus la guerre dure, plus les paramètres juridiques, politiques et symboliques se complexifient.

La paix ne dépend plus seulement d'un accord sur les territoires ou sur la neutralité. Elle dépend de la capacité des signataires à garantir sa continuité dans le temps.

Les dirigeants occidentaux, eux aussi, sont pris dans une tension permanente : soutenir l'Ukraine sans confrontation directe avec la Russie ; maintenir l'unité transatlantique face à des échéances électorales qui fragilisent la prévisibilité stratégique.

La tragédie n'est pas seulement militaire. Elle est institutionnelle.

Dans une guerre d'attrition, le temps use les armées, mais aussi les mandats, les coalitions et les légitimités. La question n'est plus seulement de savoir qui peut gagner, mais qui peut engager durablement son pays dans la paix.

Ce qui est irréversiblement brisé

Quatre ans après le 24 février 2022, qu'est-ce qui a réellement changé ?

D'abord, l'illusion d'un monde post-historique. L'idée - popularisée après la fin de la guerre froide et théorisée notamment par Francis Fukuyama - selon laquelle les grandes guerres interétatiques appartiendraient au passé européen s'est effondrée.

La guerre conventionnelle de haute intensité est revenue sur le continent.

Ensuite, l'illusion d'une interdépendance économique pacificatrice. L'intégration commerciale entre la Russie et l'Europe n'a pas empêché le conflit. Elle a au contraire révélé des vulnérabilités profondes. La dépendance européenne au gaz russe a été brutalement remise en question ; Moscou a redirigé une partie de ses flux énergétiques vers l'Asie.

Les chaînes d'approvisionnement sont repensées. Les politiques industrielles intègrent désormais des critères de résilience stratégique. Le commerce n'est plus perçu uniquement comme un facteur de paix, mais aussi comme un levier de pression et un outil de sanction.

Enfin, l'illusion de la rapidité stratégique. Ni la Russie ni les soutiens occidentaux de l'Ukraine n'ont obtenu de victoire décisive. Les anticipations initiales - effondrement rapide de Kiev ou, à l'inverse, affaiblissement rapide de Moscou - ne se sont pas matérialisées.

La guerre s'est transformée en conflit d'attrition, technologiquement dense et économiquement coûteux.

Ce qui est peut-être le plus profondément modifié n'est pas seulement militaire ou économique, mais psychologique. La perception du risque a changé. Les opinions publiques européennes vivent désormais avec l'hypothèse d'un conflit prolongé à leurs frontières.

Les États planifient à long terme dans un environnement redevenu instable. Les budgets militaires augmentent à travers l'Europe, tandis que l'OTAN réaffirme sa centralité stratégique. L'Union européenne accélère ses mécanismes de coopération en matière de défense et de production industrielle. La dissuasion - y compris nucléaire - redevient un thème central du débat stratégique.

Le 24 février 2026 ne marque pas la fin du conflit. Il marque un constat : la guerre est devenue un élément structurant du paysage européen et international.

Elle a modifié les doctrines, les budgets, les alliances et les représentations du monde. L'irréversible ne réside pas nécessairement dans les lignes de front. Il réside dans la transformation durable des mentalités stratégiques.

La guerre du XXIe siècle : drones, données et récits

Cette longévité du conflit n'est pas seulement politique ou stratégique. Elle est aussi technologique et informationnelle.

La guerre moderne s'exprime à travers les drones, la guerre électronique, la capacité industrielle et la maîtrise des récits.

Les drones, d'abord perçus comme accessoires ou expérimentaux, sont devenus omniprésents. Des appareils à bas coût produits en série aux plateformes sophistiquées de surveillance et de frappe, ils structurent le champ de bataille. Chaque mouvement est observé, filmé, géolocalisé. L'œil artificiel ne dort jamais.

Les frappes guidées par des données en temps réel réduisent les délais décisionnels et transforment l'affrontement en une succession de micro-engagements permanents.

En Ukraine, l'usage massif de drones modifie l'équilibre tactique : ils compensent partiellement l'asymétrie en artillerie, réduisent la surprise stratégique et rendent toute concentration de forces immédiatement visible.

La Russie a particulièrement excellé dans cette intégration technologique. Des innovations comme les drones Gerbera - version low-cost du Geran, utilisée comme mothership pour transporter et larguer des FPV en profondeur - et les Molniya (FPV) ont permis des opérations étendues, y compris des frappes en arrière-ligne ukrainienne, malgré les perturbations récentes de Starlink affectant les forces russes en février 2026.

Ces adaptations ont non seulement neutralisé certaines asymétries tactiques, mais aussi infligé des dommages cumulatifs aux infrastructures et aux lignes logistiques ukrainiennes, consolidant un avantage stratégique pour Moscou dans la guerre électronique et l'attrition prolongée.

La guerre électronique complète ce tableau. Brouillage des communications, perturbation des systèmes GPS, neutralisation des liaisons de données : priver l'adversaire d'information devient aussi décisif que détruire ses équipements.

L'incertitude elle-même devient une arme. Les armées ne cherchent plus seulement à frapper. Elles cherchent à contrôler le flux de perception.

L'industrie, enfin, est au cœur du conflit. La capacité de production et de maintenance devient aussi stratégique que la tactique sur le terrain. Les États qui peuvent produire, réparer et remplacer rapidement leurs armements prolongent la guerre à leur avantage. Les chaînes logistiques, les fournisseurs, les capacités de recyclage et de stockage deviennent autant de leviers de puissance.

Et puis il y a les récits. La guerre est un combat de perceptions. Les médias, les réseaux sociaux et les plateformes numériques sont des champs de bataille à part entière. Chaque vidéo, chaque photo, chaque rapport officiel ou fuite contribue à façonner la perception internationale.

La polarisation est extrême : chaque camp construit sa propre vérité, amplifie les succès et minimise les revers. Les opinions publiques sont mobilisées, mais également instrumentalisées, transformant la guerre en un processus de guerre totale, à la fois physique et cognitive.

Ainsi, la guerre du XXIe siècle est multiple : physique, économique, technologique, narrative. La force armée n'est plus suffisante. Il faut une endurance intégrale - industrielle, informationnelle et sociale - pour espérer infléchir le cours des événements.

Quatre ans et les illusions dissipées

À l'approche du cinquième anniversaire du 24 février 2022, le bilan est sans équivoque.

La Russie n'a pas conquis l'Ukraine, mais elle a transformé le conflit en un test d'endurance stratégique. L'Ukraine tient, mais elle dépend toujours du soutien extérieur. L'Occident a mobilisé des ressources colossales, mais sa capacité à imposer son rythme et ses conditions s'est érodée.

Le système international, lui, n'est plus centralisé autour de Washington ou de Bruxelles. La multipolarité a progressé - souvent durablement, jusque dans ses manifestations les plus subtiles.

Les illusions d'un conflit rapide et décisif sont dissipées. La guerre se poursuit. Elle s'inscrit dans la durée, dans l'usure, dans la transformation lente mais profonde des puissances, des doctrines et des mentalités.

L'Europe redécouvre sa vulnérabilité. Les opinions publiques apprennent la fatigue stratégique. Les États hors Occident renforcent leur autonomie.

Et pourtant, une question demeure, lancinante : qui pourra imposer sa volonté par la force lorsque toutes les options diplomatiques auront été explorées ?

Car au bout de quatre ans, une vérité s'impose, brutale : la force, tôt ou tard, reste l'arbitre ultime.

Et une puissance prête à accepter l'usure et le coût pourrait, inexorablement, infléchir l'équilibre établi.

La guerre d'attrition n'a pas de fin. Elle a des survivants.

 Mounir Kilani

 reseauinternational.net