24/02/2026 mondialisation.ca  12min #305756

Au-delà des Golden Globes : la dictature et le pouvoir civil révélés par « L'Agent secret »

Par  Marcelo Oliveira

Dans le film "L'Agent secret", qui a remporté le Golden Globe du meilleur film étranger le 11 janvier dernier, la dictature militaire brésilienne n'est pas présentée de manière ostentatoire, comme c'est souvent le cas dans les documentaires. On n'y voit ni chars d'assaut, ni soldats dans les rues. La dictature dépeinte par le réalisateur et scénariste Kleber Mendonça Filho est presque invisible à l'œil nu (ou pour les personnes non informées), mais elle est omniprésente, tapie dans les détails.

(C'est tout ce que l'on peut dire à ce stade, si les lectrice·urs qui n'ont pas vu le film, nommé aux Oscars, n'aiment pas qu'on leur dévoile. Poursuivez votre lecture à vos risques et périls.)

La fiction imaginée par Mendonça raconte le retour à Recife d'Armando Solimões, ex-professeur d'université interprété par Wagner Moura, lequel a par ailleurs remporté le Golden Globe du meilleur acteur dans un film dramatique. Il tente de récupérer son fils et de fuir le pays en 1977, moment où la dictature est censée toucher à sa fin. La capitale de l'État du Pernambouc est en pleine effervescence à l'occasion du carnaval, et la population se passionne pour l'histoire sensationnaliste de la Jambe poilue, qui aurait soi-disant attaqué des amoureux dans un parc de la ville (une rumeur qui, de fait, a bel et bien circulé, jusqu'à être publiée par les journaux locaux).

Pourquoi ce film est-il important ?

Il est nécessaire de comprendre les nuances de la dictature, que certains ont qualifiée de "présence discrète", dans une œuvre qui présente le contexte historique brésilien à un public international, afin de saisir le niveau de réalisme d'une fiction inspirée de notre histoire.

Wagner Moura incarne l'ancien professeur d'université Armando Solimões ©distribution médias

Les relations entre les entreprises et la dictature

Armando utilise le faux nom de Marcelo Alves pour revenir à Recife. Une ordonnance judiciaire lui interdit de quitter le pays. Une enquête criminelle du parquet fédéral pèse lourdement sur le professeur, impliqué dans un conflit avec l'homme d'affaires Henrique Ghirotti (Luciano Chirolli), propriétaire de Ghirotti Energia, une entreprise de São Paulo ayant des liens directs avec la dictature militaire. Leurs chemins se sont croisés en 1975, lorsque l'Université fédérale de Pernambouc (UFPE) a chargé Armando de rencontrer Ghirotti lors d'une réunion du département de génie électrique. L'objectif était de discuter du brevet d'une voiture électrique à batterie au lithium, brevet qui risquait de compromettre les projets de l'entreprise.

Le lien entre le pouvoir civil et la dictature, leur capacité à manipuler et à éliminer leurs adversaires constituent la trame dramatique du récit de L'Agent secret. Ces lien sont bien connus des lecteurs d'Agência Pública qui ont lu notre série " Entreprises complices de la dictature"

En réalité, même avant le coup d'État militaire de 1964, des entreprises rencontraient des officiers militaires putschistes pour planifier le partage du pouvoir, comme ce fut le cas dans l'État du Minas Gerais, par exemple, avec la participation de la société Belgo mineira et de Mannesmann. D'autres entreprises, telles que le quotidien Folha de São Paulo, comptaient des agents de la dictature parmi leurs employés. Au sein du journal, les frères Quass, en poste au DOPS (Département de l'ordre politique et social), dirigeaient la sécurité.

Les archives historiques montrent que certains hommes d'affaires n'hésitaient pas à se salir les mains, à l'instar d'Albert Boilesen, propriétaire d'Ultragaz, qui se rendait personnellement dans les locaux de l'Oban (Opération Bandeirante, future DOI-CODI) [1] pour assister aux tortures qu'il finançait. "Deux femmes ont été torturées en sa présence et sous ses ordres", raconte Ivan Seixas, ancien prisonnier politique et titulaire d'une maîtrise d'Histoire de l'Université d'État du Paraná occidental. À leur sortie de prison, les deux femmes ont reconnu Boilesen, qui fut assassiné par des guérilleros en avril 1971 à São Paulo.

Comme de nombreux civils influents sous la dictature, l'homme d'affaires fictif Ghirotti joue un double rôle : alors qu'il représente l'industrie au conseil d'administration d'Eletrobrás, il utilise son pouvoir pour démanteler le département de l'Université fédérale du Pernambuco (UFPE). De plus, au lieu de s'en prendre directement à Armando, il engage l'ancien capitaine de l'armée Augusto (Roney Villela) et le beau-fils de celui-ci pour l'éliminer, avec la complicité de policiers. Un mode opératoire inspiré par des événements récurrents dont la ressemblance avec la réalité peut être perçue ou non comme une coïncidence, selon les personnes que vous interrogerez.

Armando Solimões, alias Marcelo Alves, se réfugie au sein de la communauté de Dona Sebastiana, à Recife. ©distribution médias

Communauté en danger : refuge, soutien et plans d'évasion

C'est une organisation de défense des droits humains, créée par des opposants au régime militaire, qui aide Armando à obtenir une fausse identité et de faux papiers pour lui permettre, ainsi qu'à son fils, de fuir Recife. L'organisation visait à soutenir les personnes recherchées, telles que le professeur. Avant de tenter de quitter le pays, ils trouvent refuge dans la capitale du Pernambouc, dans l'immeuble Ofir, où le personnage interprété par Wagner Moura rencontre Dona Sebastiana (Tânia Maria) et plusieurs autres personnes qui forment une sorte de communauté, au sein de laquelle presque tous les membres sont menacés de mort.

Dans la vie réelle, des documents d'archives montrent qu'au moins deux institutions liées à l'Église catholique, Caritas à Rio de Janeiro et Clamor à São Paulo, ont agi de manière similaire à ce qui est décrit dans le film, en apportant leur soutien à des étranger·es, fuyant notamment les dictatures du Cône Sud [2].

À Rio, entre 1976 et 1982, Caritas Brésil, avec le soutien indéfectible du cardinal Dom Eugênio Salles, a accueilli des personnes fuyant les dictatures d'Amérique du Sud, notamment d'Argentine, du Chili et d'Uruguay. Ces réfugié·es étaient hébergé·es au palais São Joaquim, rua da Glória, siège de l'archevêché de Rio. A la demande du cardinal, ielles n'étaient pas pourchassé·es par le régime brésilien, comme en attestent le rapport de la Commission nationale de la vérité (CNV) et le mémoire de maîtrise d'histoire de Bárbara Geromel Campanholo, soutenu à l'Université fédérale Fluminense (UFF) et intitulé "Avant le refuge : l'histoire méconnue de Cáritas dans l'archevêché de Rio de Janeiro".

Caritas ne fournissait pas de documents d'identité, mais servait d'intermédiaire entre les étranger·es et le haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), car le Brésil ne pouvait accorder aux Sud-Américain·es le statut de réfugié·es, selon la législation de l'époque, explique l'universitaire. Du Brésil, Argentin·es, Chilien·nes et Uruguayen·nes étaient pour la plupart envoyé·es en France et en Suède. "Caritas offrait un soutien social, notamment en fournissant des logements. Une assistance psychologique et médicale était également proposée", précise l'historienne.

La situation montrée dans le film rappelle également le travail du Comité pour les droits humains dans le Cône Sud (Clamor), qui aidait les étranger·es souhaitant rester au Brésil, même clandestinement, explique Bárbara Geromel Campanholo. "Clamor [actif de 1978 à 1991] s'attachait beaucoup à dénoncer les abus. L'organisation publiait un bulletin dénonçant les violations des droits humains pour lequel elle recueillait des informations auprès de ces réfugié·es." La solidarité avec les opposant·es à la dictature en exil ou dans la clandestinité pouvait coûter la vie ou la liberté à celles et ceux qui tentaient de les aider. Le député fédéral Rubens Paiva, tout d'abord destitué par la dictature militaire, a été enlevé, torturé et assassiné pour avoir prétendument reçu et transmis des lettres de réfugié·es chilien·nes, comme le relate le film brésilien "Je suis toujours là", vainqueur de l'Oscar du Meilleur film étranger en 2025.

Dans le film L'Agent secret, Augusto (Roney Villela), ancien militaire et tueur à gages, est chargé d'assassiner le professeur Armando Solimões. À son arrivée à Recife, il sollicite l'aide d'un commissaire de police pour mener à bien sa mission. Les deux hommes se rencontrent dans une voiture de police où deux suspects de vol sont sur le point d'être exécutés. Il ne s'agit pas d'une simple fiction cinématographique.

Le rapport de la Commission nationale de la vérité (CNV) révèle des opérations menées conjointement par plusieurs services de répression. Claudio Guerra, chef de la police civile d'Espírito Santo, a avoué à la CNV ce qu'il avait déjà révélé dans son livre "Mémoires d'une guerre sale" : à savoir qu'il s'était rendu à São Paulo pour perpétrer des assassinats pour le compte du DOI-CODI. Dans l'État de Rio, il reconnait avoir transporté les corps de victimes de la Maison de la mort, gérée par le Centre d'information de l'Armée à Petrópolis pour les faire incinérer à Campos de Goytacazes.

Parallèlement, l'inspecteur Sérgio Paranhos Fleury, du DOPS (Département de l'ordre politique et social) de São Paulo, mena plusieurs opérations en collaboration avec le Centre d'information de la Marine (Cenimar) de Rio de Janeiro. Au Pernambouc, Fleury dirigea le massacre de la ferme São Bento, dans l'agglomération de Recife, au cours duquel six membres de l'Avant-garde populaire révolutionnaire (VPR) furent assassinés. Cet attentat bénéficia du soutien des polices civile et militaire, ainsi que de l'appui crucial de l'ancien caporal Anselmo, infiltré au sein de la VPR, qui dénonça sa propre compagne, Soledad Barret Viedma. Celle-ci décéda enceinte.

Toujours au Pernambouc, il y a eu l'affaire du "coup monté de la Caxangá", une opération impliquant les DOI-CODI de São Paulo et de Recife, l'armée de l'État de Bahia et les forces de police locales. Cette opération a consisté à simuler une fausse fusillade entre membres de l'Action populaire marxiste-léniniste. "Des affaires comme celle-ci ont créé à Recife, comme le film le montre très bien, un sentiment d'État policier, où se retrouve la banalité du mal décrite par Hannah Arendt. Et cette banalité conduit à des exécutions sommaires, à la mort d'innocents et à l'emprisonnement de personnes sans procès équitable", explique Manoel Moraes, professeur de droit à l'Université catholique du Pernambouc (Unicap) et membre de la Commission d'amnistie du ministère de la Justice. Il voit par exemple la présence de la Jambe poilue dans le film comme une réponse dystopique à la dictature, une vengeance des corps jetés dans la mangrove et dévorés ensuite par les requins. "C'est un récit de la réalité des exécutions sommaires pratiquées à cette époque, et la Jambe poilue est une réaction aux méfaits et à l'indignité de la dictature", affirme-t-il.

Lucas Pedretti, docteur en sociologie et professeur à l'Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), ajoute qu'à partir de 1967, la dictature a commencé à empiéter sur l'autonomie des États en matière de sécurité publique. "Les secrétaires à la Sécurité publique ont commencé à être nommés par le gouvernement fédéral, et la police militaire a été transformée en force auxiliaire de l'armée, ce qui a eu pour conséquence que l'appareil policier, en quelque sorte, a été guidé par la logique de la doctrine de sécurité nationale, par la lutte contre l'ennemi de l'intérieur", affirme-t-il.

La Mémoire et l'Histoire

Dans le texte "L'Histoire dans le désordre", préface du livre "L'Agent secret : un scénario de Kleber Mendonça Filho", le réalisateur et scénariste explique avoir voulu "reconstituer une atmosphère historique authentique, tout en racontant une histoire fictive et fantastique. La logique, le goût et l'odeur se veulent authentiquement brésiliens et correspondant à un moment historique précis."

Le scénario a été écrit pendant la pandémie, sous le gouvernement Bolsonaro. "C'est en l'écrivant que j'ai réalisé à quel point le conservatisme brésilien du XXIe siècle était une version idéalisée et nostalgique de la dictature civile-militaire du XXe siècle. Non seulement cette dictature a retardé le développement de la société brésilienne d'au moins trente ans, mais elle a aussi plongé des millions de Brésilien·es dans le brouillard quant à ce que signifie vivre dans un pays aux valeurs morales et démocratiques. La logique du Brésil de l'époque demeure inchangée à différents niveaux de notre vie nationale, et cinquante ans ne suffisent pas à nous éloigner de ce qui nous est si intimement lié".

"L'Agent secret" est, en définitive, un film sur la mémoire du Brésil - la mémoire historique et réelle que la plupart d'entre nous connaissons mais que certains tentent de nier - mêlée aux souvenirs individuels, ceux qui échappent à cette logique historique. L'avenir nous dira si la démocratie brésilienne reste suffisamment forte pour empêcher que les épisodes les plus sombres de l'histoire du pays ne se répètent.

Marcelo Oliveira

Source : Agência Publica, " Além do Globo de Ouro : a ditadura e o poder civil exibidos ao mundo por"O Agente Secreto"", par Marcelo Oliveira, 12 janvier 2026
Traduction : Bertrand Carreau pour  Autres Brésil
Notes :

[1] Le DOI-CODI (Détachement d'opérations d'information - Centre d'opérations de défense intérieure) était le principal organe de répression de la dictature militaire brésilienne (1964-1985). Il s'agissait d'un réseau centralisé de centres de renseignement et d'opérations illégales, connu pour la torture, l'emprisonnement et l'assassinat d'opposants politiques.

[2] Ensemble géographique que l'on considère généralement constitué de l'Argentine, du Chili, du Brésil, de l'Uruguay et du Paraguay. À l'époque où se déroule le film, tous ces pays étaient sous dictature

La source originale de cet article est  Agência Publica

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