
par Dr. Eloi Bandia Keita
Nous vivons un moment étrange, presque obscène.
L'humanité n'a jamais été aussi équipée technologiquement, jamais aussi connectée, jamais aussi capable de prévoir, de modéliser, d'anticiper. Et pourtant, jamais elle n'a semblé aussi proche de replonger, presque mécaniquement, dans les vieux réflexes de domination, de peur et d'escalade.
La crise entre les États-Unis et l'Iran n'est pas un simple épisode géopolitique.
Elle est le révélateur d'un paradoxe majeur : plus le monde devient technologique, plus il devient instable.
On parle de missiles comme on parlait hier de contrats.
On parle de "fenêtres de tir" comme on parlait de négociations.
On parle de "crédibilité stratégique" comme on parlait de diplomatie.
On est contraint de constater que le langage a changé, mais me fond, lui non.
Le théâtre du bord du gouffre
Ce qui se joue aujourd'hui au Moyen-Orient n'est pas seulement une confrontation entre Washington et Téhéran. C'est une mise en tension globale du système international.
Car lorsqu'une puissance militaire majeure entre dans une logique d'escalade, le reste du monde ne regarde pas : il encaisse.
Les routes énergétiques tremblent.
Les marchés anticipent.
Les alliances s'ajustent.
Les opinions publiques se crispent.
Et surtout, la machine de guerre moderne s'enclenche selon sa propre logique : accumulation de moyens, démonstration de force, montée de la pression, réduction progressive de la marge diplomatique.
L'histoire nous a appris que ce type de dynamique ne s'arrête pas par volonté morale.
Elle s'arrête par coût.
La grande illusion de la guerre "propre"
Depuis trente ans, les puissances militaires ont vendu une idée : celle de la guerre chirurgicale, propre, technologique, maîtrisée.
Une guerre sans chaos, sans imprévu, sans débordement, c'est une fiction.
Car la guerre moderne n'est pas seulement militaire.
Elle est énergétique, monétaire, logistique et informationnelle.
Un drone tiré dans le Golfe peut faire monter le prix du carburant à Bamako.
Un blocus maritime peut ralentir l'arrivée de médicaments à Niamey.
Une escalade régionale peut provoquer une inflation alimentaire à Dakar.
Le XXIe siècle n'a pas supprimé les guerres, il a supprimé les frontières de leurs conséquences.
Russie et Chine : la patience stratégique
Dans ce type de crise, certains acteurs n'interviennent pas frontalement.
Ils observent. La Russie voit dans l'Iran un pivot stratégique. La Chine voit dans chaque crise occidentale une accélération des recompositions économiques mondiales.
Ni l'une ni l'autre ne cherche nécessairement l'embrasement.
Mais toutes deux savent qu'un monde instable affaiblit les architectures dominantes et ouvre des espaces de manœuvre.
La guerre n'est pas toujours un objectif, parfois, le simple déséquilibre suffit.
L'absurdité technologique
Le paradoxe du siècle est là : nous avons créé des systèmes d'armes, de surveillance et d'intelligence artificielle d'une précision extrême... mais nous avons réduit le droit à l'erreur.
La vitesse dépasse la sagesse, la capacité dépasse la réflexion, la puissance dépasse la maîtrise. Dr. Eloi Bandia KEITA
Un signal mal interprété, un drone mal identifié, une décision prise sous pression - et l'engrenage devient irréversible. La technologie a augmenté la force mais elle n'a pas augmenté la maturité.
Et l'Afrique dans tout cela ?
Chaque crise majeure au Moyen-Orient a une constante : l'Afrique paie.
Elle paie sans avoir décidé, sans avoir voté, sans avoir participé.
Elle paie :
- par le carburant plus cher,
- par l'inflation importée,
- par les ruptures logistiques,
- par la pression sécuritaire indirecte,
- par la dépendance structurelle.
Car la dépendance est la vraie arme du XXIe siècle.
Un pays dépendant d'une seule route commerciale est vulnérable,
Un pays dépendant d'une seule monnaie est fragile.
Un pays dépendant d'un seul fournisseur est exposé.
Et le jour où la crise éclate, cette dépendance se transforme en sanction sans décret.
L'erreur africaine : commenter au lieu de construire
Le piège permanent est là : observer les conflits du monde comme un spectacle, prendre parti émotionnellement et se positionner verbalement ; mais ne rien transformer structurellement.
Or la vraie question n'est pas de savoir qui a raison entre Washington et Téhéran.
La vraie question est : que devient l'Afrique dans un monde de chocs permanents ?
Si elle ne produit pas l'essentiel, elle subira.
Si elle ne sécurise pas ses flux, elle tremblera.
Si elle ne protège pas ses données, elle sera manipulée.
Si elle ne diversifie pas ses partenaires, elle sera prise en otage.
L'AES : une logique souvent mal comprise mais stratégiquement cohérente
Dans ce monde de recomposition brutale, la ligne portée par l'Alliance des États du Sahel - rétablir la capacité de décision, réduire les dépendances, reprendre la main sur les priorités nationales - n'est pas idéologique, elle est structurelle.
La souveraineté n'est pas un slogan, c'est une assurance-vie.
La question n'est pas de choisir un camp dans les rivalités des grandes puissances, elle est de ne plus être le terrain de compensation de leurs crises.
Le Mali face au siècle
Pour un pays comme le Mali, la leçon est claire :
- sécuriser l'énergie,
- produire progressivement les médicaments essentiels,
- protéger les infrastructures critiques,
- diversifier les routes commerciales,
- investir dans la résilience plutôt que dans la dépendance.
Car la prochaine crise n'attendra pas., elle viendra ailleurs, autrement, mais elle viendra.
Le vrai visage du monde technologique
La crise actuelle révèle une vérité que beaucoup refusent de regarder : la civilisation technologique n'a pas aboli la barbarie, elle l'a rendue efficace. Les empires d'hier marchaient au canon, ceux d'aujourd'hui marchent au drone, au satellite, à l'algorithme et à la monnaie. Ainsi, dans cet univers, la naïveté coûte cher.
Chute
Le monde n'est pas au bord d'une guerre, il est au bord d'un basculement.
Dans un monde où les puissants testent leurs limites, où les alliances se redessinent et où la dépendance devient une faille stratégique ; l'Afrique a encore le choix : rester spectatrice ou devenir sujet stratégique.
Car au bout du compte, la véritable puissance ne réside pas dans la capacité de détruire l'autre, mais dans celle de ne plus dépendre de lui pour survivre. Et dans le siècle qui s'ouvre, c'est peut-être là que se joue la seule souveraineté réelle.
Enseignant-Chercheur & Ingénieur Responsable Pédagogique - Analyste des dynamiques géopolitiques et de souveraineté africaine.