
Par Vijay Prashad, le 23 février 2026
Alors que le gouvernement américain publie davantage d'e-mails et de messages échangés avec Jeffery Epstein, de plus en plus de preuves viennent corroborer les déclarations des jeunes filles qui affirment avoir été violées par Epstein et son entourage. Ceci confirme la pertinence du travail d'investigation acharné de Julie Brown (Miami Herald), dont la série d'articles "Perversion of Justice" publiée en 2018 a révélé les accords conclus entre Epstein et des personnalités influentes de Floride. Brown, qui a débuté son enquête début 2017, s'est entretenue avec quatre-vingts victimes potentielles, dont certaines n'avaient que treize ans. Les récits recueillis l'ont guidée jusqu'à Virginia Giuffre, qui avait émigré en Australie. Giuffre est devenue la porte-parole des jeunes filles exploitées par le réseau d'Epstein, dont faisait partie Andrew Mountbatten (le prince déchu). Le livre de Brown, Perversions of Justice: The Jeffrey Epstein Story(2021), et celui de Giuffre, Nobody's Girl: A Memoir of Surviving Abuse and Fighting for Justice (2025), sont des documents essentiels, au même titre que la multitude d'e-mails et de messages échangés par Epstein. Ils nous racontent l'histoire des jeunes filles qui ont subi les atrocités commises dans le réseau d'Epsstein.
Les violences sexuelles ont un impact profond et durable sur les jeunes enfants, conditionnant non seulement leur enfance, mais aussi le cours de leur vie une fois adultes. De nombreuses survivantes doivent vivre avec de profondes séquelles émotionnelles, notamment la peur, la honte, la culpabilité et une perte de confiance en les autres, souvent aggravées par le silence ou le scepticisme de leur entourage. Avec l'âge, ces expériences peuvent entraÎner de graves problèmes de santé mentale tels que la dépression, l'anxiété, le syndrome de stress post-traumatique et un risque accru d'automutilation ou de toxicomanie. Une enquête a révélé qu'un tiers des femmes victimes de viol ont envisagé de se suicider, et le taux de suicide chez les victimes de violences sexuelles pendant l'enfance est nettement plus élevé que chez celles qui n'ont pas subi de tels abus. Virginia Giuffre, qui s'est suicidée à l'âge de 41 ans, n'a pas fait exception. Les séquelles des violences sexuelles sur les enfants ne s'estompent pas spontanément avec le temps ; sans soutien ni justice, la plupart des jeunes enfants portent ce traumatisme jusqu'à l'âge adulte.
Les victimes apparaissent dans les documents gouvernementaux sous le nom de Jane Doe, anonymes afin de protéger leur identité. Mais elles savent qui elles sont. Elles sont comme Virginia, Courtney Wild ou Jennifer Araoz, confrontées à des obstacles insurmontables pour faire connaître et entendre leur histoire, et pour avoir le sentiment que quelque justice a été rendue contre les criminels qui ont brisé leur vie. La plupart du temps, peu de gens les écoutent, peu les croient, et le système judiciaire ferme les yeux lorsque des personnages influents sont impliqués.
D'autres enfants, ailleurs, sont confrontés à d'autres Epstein encore en liberté. Il n'y a jamais qu'un seul Jeffery Epstein. Ce n'est pas un monstre hors du commun. Epstein n'était qu'un tyran ordinaire, capable de manipuler les gens pour l'argent et le pouvoir, et de leur fournir mille occasions de violer l'innocence des adolescents. Si on faisait la liste de tous les coupables de crimes similaires à travers le monde, elle serait plus longue encore (y compris ceux qui, dans les zones de guerre, s'en prennent aux jeunes enfants juste par jeu, et ceux comme Charles "Abbey" Mwesigwa et Christiana "Christy Gold" Uadiale qui faisaient passer des jeunes femmes vers les pays du Golfe, ou encore les réseaux de trafic sexuel en Europe de l'Est et en Asie du Sud-Est). Les jeunes filles et garçons enfermés dans des conteneurs métalliques, dans des hôtels délabrés ou dans des maisons luxueuses de Dubaï, confrontés à des expériences qu'ils n'auraient jamais pu imaginer et qu'ils n'auraient jamais dû vivre - nous ne connaîtrons jamais leurs noms, ni ceux de leurs Epstein et Andrews.
Une élite de lâches
Où qu'elle soit, dans quel univers que ce soit, Virginia a dû se réjouir d'avoir vu le voyou Andrew horrifié à la perspective d'être placé en détention (son lointain ancêtre, dix générations plus tôt, Charles Ier, a été décapité en 1649). Son visage dans la voiture, les yeux rougis par les larmes, est une image qui rend justice à tous les enfants maltraités.
Andrew continue de nier toute implication. Comme tous les autres individus impliqués d'une manière ou d'une autre dans l'univers d'Epstein. Le ministère américain de la Justice refuse de divulguer les e-mails potentiellement compromettants, et la plupart des victimes sont bien trop effrayées pour témoigner clairement et de manière cohérente sur les violences subies. Les autorités de Miami ayant mis fin à leur enquête en 2008 en raison de l'accord de plaidoyer conclu avec Epstein, aucun complice n'a fait l'objet de poursuites. Epstein et Maxwell ont apparemment payé comptant - pas de traces écrites, pas de corroboration, pas d'enquête supplémentaire.
Nous savons que des jeunes filles ont été victimes de crimes terribles. C'est ce que les faits révèlent. Nous savons que des hommes influents ont commis ces crimes ou, à tout le moins, en étaient informés (comment auraient-ils pu se rendre au domicile new-yorkais d'Epstein sans voir les preuves accrochées aux murs - comme des œuvres d'art ?). Nous avons lu des e-mails et des messages dans lesquels ces hommes plaisantaient sur les abus commis sur des jeunes filles ("les jolies filles sont bien réelles" écrivait Deepak Chopra, et Epstein écrivait à propos de Bill Gates et des "filles russes"). Mais aucun de ces hommes, pas un seul, n'a admis avoir participé aux abus commis sur les jeunes filles. L'équipe de Gates a déclaré que cette allégation était "absolument absurde et totalement fausse", tandis que Chopra a déclaré avoir fait preuve d'un "mauvais dosage dans le ton" de son e-mail. Andrew a dû subir un interrogatoire, principalement pour avoir divulgué des secrets d'État à Epstein, mais peut-être - nous le saurons bientôt - que les enquêteurs l'interrogeront au sujet des filles. Personne d'autre ne fera l'objet d'une enquête, car les preuves sont des ouï-dire, aucune victime n'allègue de crimes spécifiques et les preuves corroborantes ont disparu. Epstein est mort et sa complice Ghislaine Maxwell garde le silence en prison.
Epstein, dit-on, s'est suicidé. Il s'agit d'une vieille tradition parmi les élites au pouvoir, depuis le suicide de Sénèque le Jeune (en 65 après J.-C.) pour avoir conspiré contre l'empereur, jusqu'au suicide de Wei Zhongxian (en 1627) pour corruption contre la dynastie Ming en Chine, en passant par le suicide d'Asano Naganori (en 1701), le daimyo du domaine d'Ako qui s'est tué sur ordre du shogun Tokugawa, et à bien d'autres encore. Peut-être la mort d'Epstein ressemble-t-elle davantage à celle des vizirs disgraciés de la cour ottomane, qui étaient étranglés en silence avec un cordon de soie et enterrés à la hâte dans la noirceur de la nuit (ou bien il est en Israël, comme le suggèrent certains sur le web). Mais qu'importe, Epstein n'est plus parmi nous.
Les autres sont lâches. Ils croient, comme ils sont censés le croire, qu'ils s'en tireront et qu'ils finiront par être blanchis. Comme Bill Gates, le grand humanitaire, Deepak Chopra, le grand guérisseur, Bill Clinton, le grand charmeur.
J'aimerais louer un satellite. Et y installer un haut-parleur géant à portée mondiale. Pour diffuser le poème de Patricia Lockwood, Rape Joke, publié en 2013, ou du moins ces derniers vers :
"La blague sur le viol, c'est quand on lui demandes pourquoi il l'a fait. La blague sur le viol, c'est quand il répond qu'il ne sait pas, comme si une blague sur le viol pouvait en dire plus. La blague sur le viol dit que c'est VOUS qui étiez ivre, et la blague sur le viol dit que vos souvenirs sont imprécis, ce qui vous a fait éclater de rire une seconde interminable. Les vins mousseux n'étaient pas des Bartles & Jaymes, car la blague sur le viol aurait été plus drôle avec ces vins. Ce sont des vins au goût de mangue et de fruits de la passion, ou de fraise écrasée, que vous avez bus sans poser de questions et en toute confiance au cœur de Cincinnati, dans l'Ohio."La question est de savoir si les blagues sur le viol peuvent être drôles.
"Une partie de la blague sur le viol peut-elle être drôle ? À la fin - haha, je plaisante ! Même si tu as rêvé pendant des années de tuer la blague sur le viol, de la vider de son sang et de raconter la chute.
"La blague sur le viol réclame à grands cris le droit d'être racontée.
"La blague sur le viol, c'est que les choses se sont passées exactement comme ça.
"La blague sur le viol, c'est que le lendemain, il t'a offert Pet Sounds. Franchemen,. Pet Sounds. Il s'est excusé, puis il t'a offert Pet Sounds. Allez, c'est quand même plutôt marrant.
"Admets-le".
L'auditeur est invité à admettre que le cadeau Pet Sounds est drôle. Mais cette phrase s'adresse également à quelqu'un d'autre. À la "blague sur le viol". Admettez ce que vous avez fait. Dites-le simplement. Dites-le une fois, pas pour vous-même, mais pour celle que vous avez violée. Ayez le courage de l'admettre. Mais vous ne le ferez pas, car vous êtes issu d'une caste dirigeante de lâches qui n'admettent jamais rien.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Vijay Prashad est directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Son dernier ouvrage (coécrit avec Grieve Chelwa) s'intitule How the International Monetary Fund Suffocates Africa (publié chez Inkani Books).