27/02/2026 arretsurinfo.ch  12min #306061

Une seule puissance peut empêcher la fin de l'humanité. Mais ensuite, il faut parler.

Par BettBeat Media

Alors que Netanyahou entraine l'Inde dans son "cercle d'alliances" et que la confrontation entre États-Unis et Iran atteint un point critique, le monde court à la catastrophe, sous l'œil attentif de la Chine.

Le temps presse. Ce n'est pas une métaphore. Ce n'est pas une figure de style. Le temps presse, car nous nous approchons de la crise la plus dangereuse à laquelle l'humanité ait été confrontée depuis la crise des missiles de Cuba, si ce n'est pire.

Comme  l'a souligné l'International Crisis Group, en près de cinq décennies d'antagonisme mutuel, les États-Unis et l'Iran n'ont jamais été aussi proches d'une guerre majeure — les risques de surenchère rendent toute perspective de conflit périlleuse pour toutes les parties concernées. Une confrontation militaire entre Washington et Téhéran pourrait débuter dans les prochains jours et se muer en plusieurs semaines d'opérations intensives, malgré les pourparlers diplomatiques en cours,  ont averti des sources. Et pourtant, le monde dort, les rues sont vides et l'unique puissance susceptible de changer la donne, la Chine, se fait attendre.

Les fondements de l'Armageddon

Pour bien comprendre les enjeux, une vue d'ensemble est nécessaire, sans se limiter au Moyen-Orient, mais en prenant en compte le réseau d'alliances délibérément mis en place pour faire d'une guerre régionale un conflit mondial.

Alors que le Premier ministre indien Narendra Modi atterrissait en Israël pour une visite officielle de deux jours, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a présenté une proposition géopolitique ambitieuse : une alliance de six pays qu'il a appelée  "hexagone d'alliances", positionnant l'Inde comme un pilier central aux côtés d'Israël, de la Grèce et de Chypre, avec la possibilité d'intégrer certains pays arabes, africains et asiatiques.

Clarifions d'emblée ce dont il s'agit.  Ce bloc devrait présenter une forte dimension sécuritaire, avec pour objectif central de contrer l'Iran. Netanyahou a lui-même  déclaré :

"L'intention est de créer un axe de nations partageant la même vision de la réalité, des défis et des objectifs face aux axes radicaux, tant celui des chiites radicaux, que nous avons durement touchés, que celui des sunnites radicaux émergents".

Relisez attentivement ces lignes. Il ne s'agit pas d'un accord commercial. Il ne s'agit pas non plus d'un corridor économique. Il s'agit de la mise en place délibérée d'une guerre de civilisation — "chiites radicaux" d'un côté, "sunnites radicaux" de l'autre — avec l'Inde, une puissance nucléaire de 1,4 milliard d'habitants, au centre de la ligne de mire.

Israël et l'Inde ont annoncé, lors de la visite de Modi, une nette amélioration de leurs relations, qui sont désormais qualifiées de  "relations stratégiques spéciales". Modi  a lui-même qualifié les liens de défense et de sécurité entre les deux pays de "pierre angulaire" du partenariat, affirmant que la coopération en matière de défense et de sécurité entre l'Inde et Israël revêt une importance capitale dans le contexte actuel d'incertitude mondiale. Simultanément,  l'Inde a publié un communiqué appelant tous ses ressortissants à quitter l'Iran par tous les moyens de transport disponibles, un signal inquiétant qui témoigne des craintes de New Delhi pour l'avenir.

Pékin a toujours affiché sa volonté d'absorber les contrecoups économiques à court terme, pourvu que l'équilibre stratégique à long terme lui soit favorable.

Si tel est effectivement le calcul de Pékin, il ne s'agit pas d'une stratégie. C'est un suicide par inertie.

L'effet domino vers la guerre mondiale

C'est là que le danger se propage au-delà du Moyen-Orient.

En septembre 2025,  L'Arabie saoudite et le Pakistan ont officialisé un accord de défense mutuelle stratégique, souvent décrit par les analystes comme une "OTAN islamique", et auquel la Turquie a manifesté de l'intérêt. Si l'Inde est entraînée dans une confrontation militaire en raison de son alignement croissant avec Israël contre l'Iran, le Pakistan, doté de son propre arsenal nucléaire, se retrouvera dans le camp adverse. Il ne s'agit pas de spéculation, mais d'une inéluctable évolution structurelle.

Si l'Inde et le Pakistan se retrouvent dans des camps opposés lors d'un conflit autour de l'Iran, les répercussions ne se limiteront pas à l'Asie du Sud. La Chine, qui partage une frontière et un partenariat stratégique avec le Pakistan, le Japon et la Corée du Sud liés aux États-Unis par un traité, les Philippines, déjà empêtrées dans les tensions indo-pacifiques : c'est toute l'architecture des alliances mondiales qui commencera à réagir. L'Europe, par le biais de l'OTAN, leur emboîtera le pas. C'est une réédition de la logique de 1914, mais avec la menace nucléaire en prime.

L'ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett a déjà  décrit la Turquie comme étant le  "nouvel Iran", incitant les dirigeants politiques israéliens à se préparer à une confrontation simultanée avec Téhéran et Ankara. Il suggère ainsi que les préoccupations stratégiques d'Israël englobent désormais également les mouvements islamistes sunnites. Lorsqu'une nation se prépare à entrer en guerre simultanément contre le monde chiite et le monde sunnite, que reste-t-il d'autre qu'une guerre contre la civilisation elle-même ?

La stratégie Netanyahou

Une guerre avec l'Iran permettrait de détourner l'attention des  problèmes intérieurs de Netanyahou : l'enquête sur les défaillances du gouvernement liées à l'attaque du 7 octobre, et sa tentative d'affaiblir le pouvoir judiciaire et ses procès pour corruption en cours. Comme l'a  clairement souligné un analyste :

"Israël sait que l'Iran n'acceptera pas les conditions proposées. En les exigeant, Israël affirme que la guerre est son unique option. Le gouvernement actuel n'hésite plus à recourir à la force militaire pour parvenir à des accords politiques ; la guerre est devenue un but en soi".

 Netanyahu a fait valoir en privé à Trump que tout accord avec l'Iran est vain, position qui, selon les observateurs, est censée entraîner les États-Unis dans une guerre directe avec Téhéran. Netanyahou, qui fait l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale, a mené, selon l'évaluation de la Cour internationale de justice, de l'ONU et de la grande majorité des nations du monde, des opérations militaires dévastatrices et génocidaires à Gaza pendant plus de deux ans. Et maintenant, depuis les ruines de Gaza, il vise encore plus, toujours plus.

Où en est la Chine ?

Et nous voici face à la question qui devrait hanter toute personne soucieuse de la survie de la civilisation humaine: où en est la Chine ?

Compte tenu des événements dramatiques récents,  la réaction prudente et relativement discrète de la Chine, partenaire économique et politique le plus important de l'Iran, a surpris de nombreux observateurs.

Alors que Téhéran est confronté à une vague de troubles fomentés par les services du renseignement de divers pays occidentaux et à la menace de frappes américaines, Pékin a jusqu'à présent refusé de montrer son soutien à la République islamique, se contentant de déclarations évasives. Lors d'une conférence de presse du 12 janvier,  le ministère chinois des Affaires étrangères a appelé le gouvernement iranien et les manifestants à apaiser les tensions et à rétablir la stabilité — un soutien timide qui témoigne de la volonté de Pékin de prendre ses distances avec Téhéran alors que le régime vit des heures difficiles.

Dans une récente déclaration,  le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré espérer que "toutes les parties résoudront leurs différends par le dialogue et maintiendront conjointement la paix et la stabilité dans la région".

Juste de vains espoirs. Le plus grand déploiement militaire au Moyen-Orient depuis 2003 est en cours, un système d'alliances nucléaires se met en place pour mener une guerre civilisationnelle, et la Chine espère.

Pékin a en effet refusé à plusieurs reprises d'apporter son soutien direct à Téhéran lors de crises précédentes. Tout en offrant à Téhéran un soutien rhétorique et en accusant Israël et les États-Unis d'attiser les tensions pendant la guerre de douze jours, Pékin  la Chine n'a notamment pas proposé d'envoyer en urgence des systèmes de défense aérienne ou d'autres armes à l'Iran, après que les systèmes russes du pays ont été neutralisés.

Ce schéma est dévastateur de par sa persistance. La Chine s'est tue lorsque le Venezuela a été pris d'assaut et que son président kidnappé par les forces américaines. Elle n'a pas réagi lorsque la Syrie est tombée, son allié Assad étant renversé par des groupes contre lesquels la Chine a longtemps mis en garde. La Chine a été silencieuse pendant les bombardements de Gaza. Et aujourd'hui, alors qu'un État membre des BRICS est confronté à la perspective d'une attaque militaire américaine à grande échelle — avec  deux groupes aéronavals, des bombardiers stratégiques au Qatar et environ 40 000 à 50 000 soldats répartis dans 19 bases régionales —, la Chine publie des communiqués de presse sur le "dialogue".

Certains suggèrent que cette passivité est stratégique.  Une guerre entre les États-Unis et l'Iran accaparerait l'attention des États-Unis au Moyen-Orient, les détournant ainsi de la région indo-pacifique, tout en offrant à la Chine une opportunité stratégique prolongée de gagner en influence.

Pékin a toujours démontré son intention d'absorber les difficultés économiques à court terme, si l'équilibre stratégique à long terme lui est favorable.

Si tel est effectivement le calcul de Pékin, il ne s'agit pas d'une stratégie. C'est un suicide par inertie. Une guerre impliquant l'Inde, le Pakistan, la Turquie et l'Arabie saoudite, et risquant de déstabiliser l'économie mondiale avec la fermeture du détroit d'Ormuz, ne laissera pas à la Chine le temps de réintégrer Taïwan. Elle entraînera la Chine au cœur d'un monde embrasé.

"Il n'y aura pas de"Belt and Road"dans un désert nucléaire. Il n'y aura pas de siècle chinois dans un monde en cendres".

Le temps du leadership

Jamais il n'a été aussi urgent de trouver un contrepoids à l'aventurisme militaire américain depuis la fin de la guerre froide. Le Conseil de sécurité de l'ONU est paralysé. L'Europe est soumise. La Russie est consumée par sa propre guerre et son aspiration profonde à faire partie de la sphère d'influence occidentale. Le Sud global est horrifié, mais n'a pas le pouvoir d'intervenir.

Seule la Chine possède les leviers économiques, la dissuasion militaire, le poids diplomatique et la présence institutionnelle nécessaires pour changer la donne : elle est membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, partenaire commercial de premier plan de pratiquement tous les pays concernés, premier acheteur de pétrole iranien et puissance nucléaire. Elle n'a pas besoin de recourir à la guerre, mais d'adresser une déclaration crédible, publique et sans ambiguïté selon laquelle une attaque américano-israélienne contre l'Iran est inacceptable et que la communauté internationale ne la tolérera pas.

C'est grâce à la médiation  chinoise que les relations diplomatiques entre l'Arabie saoudite et l'Iran en 2023 ont pu être rétablies en 2023, preuve que Pékin peut agir de manière décisive au Moyen-Orient lorsqu'il le souhaite. Ce succès a donné au monde un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler le leadership chinois : ni militariste ni impérialiste, mais diplomatique, pacificateur et fondé sur la conviction que les nations souveraines ne doivent pas s'incliner devant les bombes.

Alors, où en est la Chine aujourd'hui ?

Un appel à la mobilisation, un appel à Pékin

Les peuples du monde ne peuvent se permettre d'attendre que les gouvernements agissent. Chaque ville, chaque capitale, chaque campus universitaire devrait être investi par des citoyens exigeant que cesse ce compte à rebours vers l'apocalypse. Le silence des rues équivaut à une complicité.

Mais les peuples du monde ont également besoin qu'une grande puissance s'engage. Ils ont besoin que la Chine cesse de tergiverser et prenne les choses en main. Ils ont besoin que Pékin comprenne que le monde dont elle espère hériter n'existera plus si cette guerre s'étend. Il n'y aura pas de "Belt and Road" dans un désert nucléaire. Il n'y aura pas de siècle chinois dans un monde en cendres.

L'Iran est membre des BRICS. L'Iran est un partenaire de la Chine. Le principe de souveraineté qu'invoque la Chine pour sa propre intégrité territoriale est sur le point d'être bafoué à Téhéran. Et s'il l'est là-bas, il le sera partout ailleurs.

Comme l'a souligné  l'International Crisis Group, le moyen d'éviter la guerre existe, mais le temps presse.

La Chine peut et doit s'engager sur cette voie. Pas demain. Pas après la prochaine série de "pourparlers". Maintenant.

Le monde observe. L'histoire observe. Et l'horloge continue à tourner, comme elle l'a toujours fait.

La question n'est pas de savoir si nous pouvons prévenir ce qui va se produire. La question est de savoir si ceux qui en ont le pouvoir ont le courage de s'y employer.

Par Karim, 26 février 2026

Source:  bettbeat.substack.com

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