27/02/2026 reseauinternational.net  6min #306101

De Hippone à Gaza-Hashim : La visite du pape en Algérie et le déplacement du centre moral du monde

par Laala Bechetoula

"La paix est la tranquillité de l'ordre". ~ Saint Augustin d'Hippone

Le monde brûle - et les choix ne sont jamais innocents.

Gaza brûle.

La Méditerranée engloutit ceux qui fuient le désespoir.

Le droit international se plie sous le poids de la sélectivité.

Les institutions parlent le langage des valeurs tout en pratiquant l'arithmétique des rapports de force.

Et au cœur de cette fracture, une annonce : le pape se rendra en Algérie.

En un tel moment, il n'existe pas de décision simplement protocolaire.

L'Algérie n'a pas été choisie parce qu'elle était disponible.

Elle l'a été parce qu'elle est capable.

Ce n'est pas une escale.

C'est un signal.

C'est un repositionnement dans la géographie du pouvoir moral mondial.

Les anciens centres occidentaux d'autorité morale, longtemps considérés comme incontestables, montrent aujourd'hui des signes d'érosion. Non pas tant par perte de puissance matérielle que par affaiblissement de leur crédibilité normative. Ce qui vacille n'est pas la force, mais la cohérence. Or aucune supériorité militaire ou économique ne peut durablement compenser un déficit de légitimité.

Un vide s'ouvre.

Et le Sud global n'entend plus rester périphérique à son comblement.

Géographie stratégique, géographie morale

L'Algérie occupe une articulation rare :

Méditerranée sud.

Profondeur africaine.

Espace politique arabe.

À l'heure des blocs figés et des alignements rigides, Alger a préservé une autonomie stratégique singulière. Ni satellite, ni isolée. Capable de dialoguer avec l'Europe sans s'y dissoudre. Engagée en Afrique sans renoncer à son ancrage arabe. Non-alignée dans un monde où l'alignement est devenu une monnaie d'échange.

Cet équilibre confère une crédibilité.

Une visite pontificale dans un pays majoritairement musulman, dans ce contexte précis, signifie une chose : le dialogue mondial ne relève plus exclusivement des capitales occidentales. Le Sud cesse d'être une marge pour devenir une plateforme.

L'Algérie se situe désormais à la charnière.

Hippone : la mémoire comme fondement

Au cœur de cette visite, il y a Annaba - l'antique Hippone - où vécut et écrivit saint Augustin.

Augustin était africain avant d'être européen. Sa pensée est née sur cette terre nord-africaine. Se tenir à Hippone, c'est rappeler que l'architecture intellectuelle du christianisme s'est aussi construite sur la rive sud de la Méditerranée.

Mais quelle "tranquillité de l'ordre" peut être invoquée lorsque le monde contemple des enfants sous les décombres ? Quel ordre mérite encore ce nom s'il ne protège pas les plus vulnérables ?

Augustin écrivait également :

"L'espérance a deux filles : l'indignation devant ce qui est injuste, et le courage de le changer".

L'indignation est partout.

Le courage est plus rare.

Évoquer Augustin en Algérie n'est pas un exercice mémoriel. C'est une remise en perspective. La philosophie morale n'a jamais été l'apanage d'un hémisphère. La justice n'a jamais appartenu à une seule civilisation.

De Hippone, la mémoire devient argument.

Gaza-Hashim : l'épreuve du siècle

Gaza - souvent appelée historiquement Gaza-Hashim, en référence à Hāshim ibn ʿAbd Manāf, ancêtre du Prophète de l'islam enterré dans la ville - n'est pas seulement un théâtre d'opérations militaires. Elle est un espace chargé de filiation, de mémoire et de profondeur symbolique dans l'histoire arabe.

Aujourd'hui, elle est devenue un révélateur.

Elle révèle la fragilité des normes internationales.

Elle expose l'élasticité du discours humanitaire.

Elle met à nu l'écart entre universalité proclamée et application sélective.

Les appels au cessez-le-feu, à la protection des civils, au respect du droit, résonnent dans les enceintes diplomatiques. Mais la puissance continue souvent de l'emporter sur le principe.

Prononcer un discours de paix depuis le sol algérien modifie sa portée. L'Algérie, par son histoire de solidarité avec la Palestine et par sa position dans les mondes arabe et africain, offre un espace où la parole morale ne peut être immédiatement disqualifiée comme simple prolongement d'un agenda occidental.

C'est là toute la profondeur stratégique du moment :

Un pays musulman accueillant le chef de l'Église catholique devient un lieu où Gaza-Hashim peut être abordée non comme choc de civilisations, mais comme blessure humaine.

Ce déplacement est majeur.

Et dans un contexte où les tensions régionales - notamment autour de l'Iran et de l'arc moyen-oriental - menacent d'embraser davantage l'espace méditerranéen et proche-oriental, la nécessité de plateformes crédibles, non alignées, capables de porter une parole de retenue et de clarté morale, devient cruciale.

La Méditerranée n'est plus seulement un espace maritime. Elle est devenue une géographie morale unique : Gaza-Hashim, les migrations tragiques, les recompositions africaines, les inquiétudes européennes.

Parler depuis la rive sud change l'axe du discours.

Témoignages du désert

La présence chrétienne en Algérie est modeste numériquement, mais immense symboliquement.

La mémoire de Tibhirine demeure : des moines ayant choisi la fidélité au voisinage plutôt que la fuite, la coexistence plutôt que la rupture.

Le diocèse de Laghouat-Ghardaïa, l'un des plus vastes au monde géographiquement, s'étend sur l'immensité saharienne. Il incarne une présence moins institutionnelle que relationnelle : proximité, service, dialogue.

La figure de Charles de Foucauld, au cœur du Sahara, symbolise la fraternité sans domination.

Ces éléments ne sont pas anecdotiques. Ils inscrivent la coexistence dans le réel.

Un pays en équilibre relatif

L'Algérie a connu la fracture. Elle a traversé la violence intérieure et la reconstruction. Elle a retrouvé un équilibre relatif qui lui permet aujourd'hui de s'engager à l'extérieur.

Un pays consumé par ses divisions ne peut servir d'espace de rencontre.

Un pays stabilisé peut accueillir le dialogue.

La visite pontificale constitue une reconnaissance implicite de cette stabilité.

Ce n'est pas décoratif.

C'est géopolitique.

Le Sud avance

L'ordre mondial se reconfigure.

La légitimité morale n'émane plus exclusivement du Nord. Les capitales traditionnelles ne monopolisent plus l'autorité narrative. Un déplacement progressif, mais tangible, s'opère vers le Sud global.

L'Algérie s'inscrit dans ce mouvement.

Elle émerge comme un pont.

Pivot et responsabilité

Être un pivot n'est pas seulement être reconnu. C'est être investi d'une responsabilité.

L'Algérie dispose aujourd'hui d'un capital symbolique susceptible de se traduire en influence réelle. Dans les années à venir, elle est en mesure d'agir non seulement comme pont symbolique, mais comme médiateur crédible à travers les lignes de fracture méditerranéennes, africaines et moyen-orientales, précisément parce qu'elle parle sans être absorbée par un camp.

Sa force réside dans l'équilibre.

De Hippone à Gaza-Hashim

Lorsque le pape se tiendra à Annaba, il se tiendra au point de rencontre de plusieurs histoires : africaine, méditerranéenne, musulmane et chrétienne.

Le centre de gravité se déplace.

Le Sud avance.

Et de Hippone à Gaza-Hashim, dans un monde en combustion, un autre axe de conscience pourrait émerger - non pas fondé sur la domination, mais sur l'utilité envers autrui.

"Le meilleur des hommes est celui qui est le plus utile aux autres". ~ Prophète Muhammad ﷺ

(rapporté par al-Ṭabarānī)

 Laala Bechetoula

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