28/02/2026 ssofidelis.substack.com  9min #306174

« La voix de Hind Rajab », le film qu'ils s'efforcent de ne pas vous montrer

Reaper Madness - by M. Fish

Par  Chris Hedges pour ScheerPost, le 27 février 2026

New York : "The Voice of Hind Rajab" ["La Voix de Hind Rajab"], comme toutes les grandes œuvres d'art, raconte une histoire simple - la lutte pour sauver la vie d'une fillette de six ans, Hind Rajab, coincée dans une voiture à Gaza, entourée des membres de sa famille assassinés - et l'élève au rang de mythe. Cette histoire est aussi éternelle que le monde. Elle est au cœur de toute la littérature religieuse et moraliste. Elle oppose la cruauté et la barbarie du pouvoir à l'empathie et à la compassion des plus démunis. Elle nous interroge sur le genre de vie que nous voulons mener. Une vie dictée par l'orgueil, la domination et la violence ? Ou une vie de compassion, de justice et de sacrifice de soi ? Ce sont des questions morales, pas politiques.

Soutenir, préserver et protéger la vie de ceux que la guerre diabolise revient aujourd'hui à être qualifié de traître, de personne subversive, d'ennemi. C'est prendre le risque de perdre la vie. La guerre, et en particulier le génocide, est l'expression par excellence de ce que Sigmund Freud  appelait Thanatos, l'instinct de mort qui pousse les êtres humains à détruire les autres et, parfois, s'auto-détruire. Ceux qui se battent pour Eros, pour la vie, sont éliminés. Ce schisme est au cœur du film. C'est la lutte entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres. Et, comme cela se produit souvent en temps de guerre, c'est Thanatos qui l'emporte. Cette défaite quasi inéluctable confère une noblesse incontestable à ceux qui défient les forces de la mort.

Israël et ses adeptes ne veulent pas que le monde extérieur voie la machine bureaucratique qui perpétue son massacre de masse. Ils ne veulent pas non plus que le monde voie l'humanité des Palestiniens qui résistent.

Il a été difficile de trouver une projection du film. J'ai roulé pendant plus d'une heure pour aller le voir au Film Forum de New York, qui ne proposait qu'une seule séance, à 16 h 45. J'ai compris pourquoi. Malgré les éloges de la critique, un réalisateur nominé aux Oscars et des poids lourds de l'industrie cinématographique tels que Brad Pitt et Joaquin Phoenix, le film, réalisé par la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania, a  eu toutes les peines du monde à trouver un distributeur américain, apparemment par "crainte" et désaccord "avec la politique du film",  selon un rapport de Deadline.

Ce film est non seulement bouleversant, mais c'est aussi un chef-d'œuvre cinématographique. Il dissèque toutes les stratégies rhétoriques et de propagande pour révéler l'affrontement fondamental entre l'occupant israélien et les populations occupées. Cette lutte porte certes sur le vol des terres palestiniennes. C'est aussi un conflit lié à une occupation violente et meurtrière, qui s'est muée en véritable génocide à Gaza. Mais c'est aussi la lutte ancestrale entre les forces de la vie et de la mort.

Pour qui suit les massacres perpétrés par Israël à Gaza, l'histoire de Hind Rajab est tristement célèbre. Le 29 janvier 2024, l'armée israélienne a  ordonné l'évacuation du quartier de Tel al-Hawa, à Gaza. Six membres de la famille Hamadeh, accompagnés de leur nièce de 6 ans, Hind, se sont entassés dans une Kia noire et ont tenté de fuir. Ils ne sont pas allés bien loin.

Un char israélien a ouvert le feu sur la voiture, tuant tous ses occupants, à l'exception de Hind et de sa cousine Layan, âgée de 15 ans. Layan a pu contacter la Société du Croissant-Rouge palestinien (PRCS) avec le téléphone de son père tué dans l'attaque.

- "Ils nous tirent dessus. Le char est juste à côté de moi", a déclaré Layan à Omar Alqam, un secouriste de la PRCS basé à Ramallah. - "Vous êtes cachées ?" demande Omar, interprété par l'acteur palestinien Motaz Malhees. - "Oui, nous sommes dans la voiture, le char est juste à côté de nous", répond Layan. - "Vous êtes dans la voiture ?" demande Omar.

On entend des coups de feu - 62 en six secondes - tandis que Layan hurle.

La ligne est coupée.

- "Allô ? Allô ?" dit Omar.

Pas de réponse.

La PRCS rappelle dans l'instant.

Hind décroche. Elle informe Omar que Layan a été touchée par une balle et que tout le monde dans la voiture semble endormi. Hind est coincée dans l'habitacle, entourée de ses proches, morts et couverts de sang.

Il pleut.

Pendant les trois heures qui suivent, les secouristes affolés demandent aux autorités israéliennes l'autorisation d'emprunter un itinéraire afin qu'une ambulance, située à huit minutes de là, puisse venir secourir la fillette. Le film se concentre sur la frustration, le sentiment d'impuissance et l'espoir des secouristes qui tentent de surmonter l'obstacle insurmontable de l'occupation israélienne.

Au lieu de dépeindre l'horreur vécue par une petite fille terrifiée, piégée dans une voiture avec les corps ensanglantés de ses proches morts à côté d'elle, le film utilise l'enregistrement de la voix d'Hind - affichée à l'écran sous forme de spectrogramme - pour raconter l'histoire.

Le film s'attache à retracer les efforts des travailleurs du Croissant-Rouge qui tentent de rassurer et de réconforter Hind. Ils supplient alors la Croix-Rouge, puis le ministère palestinien de la Santé, qui servent d'intermédiaires auprès de la Coordination des activités gouvernementales israéliennes dans les territoires (COGAT), afin d'obtenir un passage sûr pour l'ambulance dans une zone désignée comme zone réglementée. La ligne téléphonique avec Hind est coupée à plusieurs reprises. Les travailleurs du Croissant-Rouge, affolés, craignent le pire.

La frustration et le traumatisme des secouristes impuissants, qui vivent sous le contrôle humiliant et répressif de l'occupation israélienne, sont accablants.

Les secouristes  publient l'enregistrement audio des appels et des photos d'Hind sur les réseaux sociaux, avec des sous-titres en anglais, dans l'espoir de susciter une indignation internationale. Mais, comme pour le génocide, les gouvernements occidentaux sont indifférents au massacre des Palestiniens, y compris des enfants.

Pendant que Hind est au téléphone, nous entendons des rafales de coups de feu.

Rana al-Faqih, une autre opératrice interprétée par l'actrice palestino-canadienne Saja Kilani, assure à Hind qu'elle sera secourue. Elle l'aide à réciter des versets du Coran pour tenter de la réconforter.

- "J'ai si peur", dit Hind. "S'il vous plaît, venez me chercher".

La voiture est garée près de la station-service Fares. Le soleil se couche. La ville de Gaza est plongée dans l'obscurité.

- "J'ai peur du noir", dit Hind à Rana. - "Y a-t-il des tirs autour de toi ?", demande Rana. - "Oui", répond Hind. "Venez me chercher, s'il vous plaît".

Trois heures plus tard, l'armée israélienne autorise les ambulanciers à secourir Hind et leur fournit une carte indiquant l'itinéraire à emprunter.

- "Hind !", annonce Omar au téléphone, "la voiture sera là dans une minute. Elle progresse lentement".

Les ambulanciers Ahmed al-Madhoun et Yusuf Zeino s'approchent de la zone. Ils se trouvent à 50 mètres du véhicule.

- "Vous voyez la voiture ?", demande un répartiteur. - "Je ne vois rien", répond l'un des ambulanciers. - "Avez-vous mis la sirène et les gyrophares ?" demande le coordinateur. - "Juste les gyrophares, pas la sirène... Ah si, la voilà".

On entend soudain des coups de feu et une explosion.

Les ambulanciers ne répondent plus.

Omar demande à Hind si elle a entendu une explosion. Elle répond que oui.

- "J'ai tellement peur, venez vite", supplie-t-elle à plusieurs reprises.

Il y a un long silence.

- "Tu ne parles plus ?", demande Rana à Hind. - "Je ne parle pas parce que ma bouche saigne", répond Hind. - "Essuie-la avec ta main et dis-moi si tu saignes encore", lui dit Rana. - "Je ne veux pas salir ma robe pour ne pas embêter ma maman", répond Hind - "Ce n'est rien, essuie-toi et je laverai ta robe, ma chérie", lui dit Rana. - "D'accord", répond Hind.

C'est la dernière fois qu'elle a parlé.

Wissam, la mère de Hind, attend fébrilement à l'hôpital. Elle scrute chaque ambulance en espérant y découvrir sa fille.

Les Israéliens bouclent Tel al-Hawa. Les Palestiniens ne pourront atteindre la voiture que douze jours plus tard. Lorsqu'ils pénètrent enfin dans la zone, ils découvrent la carcasse calcinée de l'ambulance envoyée pour secourir Hind.

Israël avait déjà  détruit 80 ambulances, tuant généralement leurs équipages.

Plus loin dans la rue, ils découvrent le corps décomposé de Hind à l'arrière de la voiture, avec ses proches.

On dénombre  335 impacts de balles sur la voiture, et les vitres sont brisées.

À quoi Hind a-t-elle pensé avant de mourir ? A-t-elle aperçu les gyrophares de l'ambulance ? A-t-elle cru qu'elle allait être secourue ? A-t-elle vu les obus du char détruire l'ambulance et tuer les ambulanciers ? A-t-elle aperçu les mitrailleuses israéliennes avant qu'elles ne lui tirent dessus ? A-t-elle crié de douleur ? A-t-elle agonisé, ensanglantée et blessée, comme sa cousine Layan ? A-t-elle compris qu'elle ne serait pas sauvée ? A-t-elle prononcé ses derniers mots, seule, dans le noir et l'horreur ?

"The Voice of Hind Rajab" nous rappelle que l'indifférence vaut complicité. L'autrice dénonce la rhétorique de déshumanisation des Palestiniens. Elle démasque la barbarie meurtrière et cynique de l'occupation militaire. Elle illustre l'impuissance, l'indignité et la sauvagerie de l'occupation. Elle expose la nature fondamentale de la guerre et du génocide. Elle discerne le bien du mal.

Elle nous invite à faire un choix.

* Chris Hedges est un journaliste lauréat du prix Pulitzer correspondant à l'étranger pendant quinze ans pour le New York Times, où il a occupé les fonctions de chef du bureau Moyen-Orient et du bureau Balkans pour le journal.

Il a auparavant travaillé à l'étranger pour The Dallas Morning News, The Christian Science Monitor et NPR. Il anime l'émission The Chris Hedges Report.

Il écrit une chronique en ligne pour le site web  ScheerPost. Il a enseigné à l'université Columbia, à l'université de New York, à l'université de Princeton et à l'université de Toronto.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 scheerpost.com

 ssofidelis.substack.com

Commentaire

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Soutenir, préserver et protéger la vie de ceux que la guerre diabolise revient aujourd'hui à être qualifié de traître, de personne subversive, d'ennemi. C'est prendre le risque de perdre la vie. La guerre, et en particulier le génocide, est l'expression par excellence de ce que Sigmund Freud appelait Thanatos, l'instinct de mort qui pousse les êtres humains à détruire les autres et, parfois, s'auto-détruire. Ceux qui se battent pour Eros, pour la vie, sont éliminés. Ce schisme est au cœur du film. C'est la lutte entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres. Et, comme cela se produit souvent en temps de guerre, c'est Thanatos qui l'emporte. Cette défaite quasi inéluctable confère une noblesse incontestable à ceux qui défient les forces de la mort.