03/03/2026 arretsurinfo.ch  6min #306541

 Zakharova : Les déclarations sur l'empoisonnement de Navalny avec du poison de grenouille constituent un « coup médiatique » de l'Occident

Navalny et la grenouille équatorienne - Par Guy Mettan


© Valeriy Melnikov

Par Guy Mettan

Le sketch sur l'empoisonnement de Navalny continue. Le 14 février, à l'occasion de la dernière Conférence sur la sécurité de Munich, cinq pays européens - Suède, France, Grande-Bretagne, Allemagne et Pays-Bas - ont estimé urgent d'annoncer qu'ils étaient "assurés" que la Russie avait empoisonné le dissident russe avec une toxine hyper-mortelle provenant d'une grenouille équatorienne. Les médias européens se sont immédiatement embrasés : gros titres, commentaires scandalisés, ONG droits-de-l'hommistes indignées. Et puis flop, deux jours après, plus rien.

Ainsi vogue l'information dans nos pays hautement démocratiques. Une opération de communication rondement menée - déclarations officielles, agences de presse et médias immédiatement mobilisés, réseaux d'experts stipendiés en appui - et hop, c'est reparti pour une bonne campagne d'intoxication publique.

Car le plus intoxiqué dans cette affaire n'est pas le pauvre Alexis Navalny - que son âme repose en paix - mais bel et bien notre opinion publique tirée à hue et à dia par les pseudo-révélations fracassantes.

Il est vrai que le scénario des empoisonnements russes est bien rôdé. Pendant la guerre froide, nous avions eu le parapluie bulgare. En 1978, le dissident bulgare Georgi Markov aurait été assassiné à Londres à l'aide d'un pistolet déguisé en parapluie, lequel aurait servi à décocher une capsule de ricine dans la cuisse de la victime. Une histoire digne des meilleurs James Bond et qui fit beaucoup de bruit à l'époque, mais qui ne réussit jamais à être prouvée. Après 35 ans d'enquête, la justice britannique classa l'affaire en 2013 sans "qu'aucune action concrète" n'ait été entreprise contre quiconque...

Au début des années 2000, le décor a changé mais pas le script. En novembre 2006, une substance hautement radioactive, et donc super-mortelle, le polonium 210, aurait empoisonné l'ancien espion russe Alexandre Litvinenko et mis en danger la vie de 33 000 passagers de l'aéroport de Heathrow après avoir été retrouvée dans deux avions. En 2016, dix ans après les faits, l'enquête conclut que le transfuge a été "très probablement tué dans une opération spéciale du FSB avec sans doute l'autorisation de son directeur et du président russe." Je vous laisse juger de la solidité des preuves et de l'argumentation.

A la manœuvre, on trouve le fameux Christopher Steele, l'agent du MI6 qui sera à l'origine du Russian Gate déclenché contre Donald Trump la même année, et qui pilotera l'enquête lors de l'affaire Skripal en 2018. On notera aussi, mais ce n'est sans doute qu'une pure coïncidence, que toutes ces affaires d'empoisonnement ont lieu à quelques kilomètres du grand centre britannique de recherches sur les armes chimiques et biologiques de Porton Down... où travaillait d'ailleurs M. Skripal.

En mars 2018, toujours en Grande-Bretagne, éclate donc l'affaire Skripal. Les Russes, décidément infatigables, auraient empoisonné Sergei Skripal, un ancien officier du renseignement militaire russe réfugié au Royaume-Uni, et sa fille Youlia, au novitchok, un neurotoxique si puissant qu'il suffit d'en effleurer quelques microgrammes pour tomber raide mort. Cet empoisonnement présumé va tenir en haleine tous les médias d'Occident pendant des mois, aboutissant à l'expulsion de dizaines de diplomates et à une pluie de sanctions antirusses. Les versions ne cesseront de diverger, le poison ayant été disposé tantôt sur une poignée de porte, tantôt sur un banc public. Mais au diable les détails !

Résultat : en mai, les deux cibles sortent indemnes de l'hôpital et sont immédiatement soustraites aux questions des journalistes pour être emmenés dans un lieu secret dont ils ne sont pas encore sortis à ce jour. Le miracle de la guérison s'est produit pour les Skripal père et fille - une chance sur un million d'en sortir vivant avait pourtant assuré un "expert éminent en armes chimiques" dans les médias britanniques.

Mais la seule vraie victime de cette affaire n'aura pas cette chance. Fin juin, trois mois après l'empoisonnement des Skripal, une femme qui avait malencontreusement oint son poignet d'un parfum trouvé par hasard dans une poubelle, aurait été empoisonnée au novitchok, nous a-t-on assuré. Pourquoi elle ? Pourquoi trois mois après les Skripal ? On ne sait pas. Sceptique, M. Sturgess, le père de la malheureuse, a porté plainte contre le gouvernement britannique (et non russe) dans l'espoir d'apprendre comment sa fille avait pu être mourir de la sorte. Sans succès évidement. Aujourd'hui, huit ans après les faits, on n'en sait toujours pas plus...

Après la ricine, le polonium, le novitchok, voici donc le tour de l'épibatidine, cette substance tirée de la grenouille amazonienne Epipedobates tricolor.

Mais rappelons d'abord qu'Alexei Navalny n'en était pas à son premier empoisonnement. Il aurait été intoxiqué une première fois au novitchok en été 2020. Tombé dans le coma lors d'un vol de retour vers Moscou, il a été hospitalisé d'urgence à Omsk avant d'être transféré à Berlin. Les hypothèses sur un éventuel empoisonnement ont aussitôt circulé. Ses proches ont d'abord accusé un serveur de l'aéroport d'avoir empoisonné le thé pris avant son envol. Puis cette thèse s'effondrant, ils ont prétendu avoir retrouvé des traces de novitchok dans son slip. Et enfin, en l'absence de preuve convaincante, ils ont affirmé que des agents du FSB auraient injecté du novitchok dans des bouteilles d'eau minérale déposées dans sa chambre d'hôtel. Quant à l'hôpital de Berlin où le dissident a été envoyé par ces même Russes qui souhaitaient si ardemment sa mort, il a publié un rapport d'une si extrême prudence qu'il est impossible d'en conclure quoi que ce soit.

Peu importe, puisque c'est finalement une grenouille équatorienne qui sera accusée d'avoir eu la peau de Navalny. Avec des preuves toujours aussi floues. Lors de leur annonce à Munich, les officiels européens n'ont fourni aucune donnée scientifique. On ne sait pas qui a fait les analyses, ni comment, ni à partir de quels échantillons. On a seulement appris, au détour d'une interview de la veuve de Navalny, que les échantillons auraient été prélevés en catimini sur son corps alors qu'il reposait encore dans sa prison arctique et que ceux-auraient été sortis en cachette de Russie ... pour réapparaitre comme par enchantement deux ans plus tard dans une conférence de presse à Munich.

Même Marco Rubio a semblé se distancer de cette opération, lui qui s'est contenté de faire une déclaration à double sens en disant que le rapport européen était "troublant et qu'il n'avait pas de raison de le mettre en doute". On a connu le secrétaire d'Etat américain beaucoup plus combatif ! Quand il s'agit de s'en prendre à Cuba ou à l'Iran, il ne mâche pas ses mots. Mais sur la mort de Navalny, les Américains n'avaient soudain rien à dire... Le New York Times, lui qui est d'habitude si prolixe quand il s'agit de dénoncer Poutine, s'est montré toit aussi sobre : il a liquidé la nouvelle en quelques paragraphes discrets.

Tirez-en les conclusions que vous voulez mais quant à moi, quand l'invraisemblance le dispute au rocambolesque avec autant de constance, je reste sur mes gardes. En attendant avec impatience le prochain épisode...

Par  Guy Mettan

 arretsurinfo.ch