
par Amal Djebbar
Nous sommes en guerre, paraît-il. C'est la phrase qui claque. Une phrase simple, efficace, prête à être imprimée en gros caractères sur les T-shirts.
"Nous sommes en guerre". Comme si le dire suffisait à créer l'unité. Comme si le répéter suffisait à justifier le reste et à taire les rumeurs.
Mais moi, je ne veux pas la guerre.
Je ne veux pas m'habituer aux images d'enfants arrachés à la vie par des bombes qui ne connaissent ni leur nom ni leur âge. Je ne veux pas apprendre à détourner le regard avec élégance, à commenter les destructions comme on commente la météo. Je ne veux pas qu'on m'explique, avec un sérieux professoral, que ces morts sont nécessaires, que ces ruines sont stratégiques, que ces sacrifices sont regrettables mais inévitables.
Je refuse cette langue-là. Elle est trop propre pour ce qu'elle recouvre.
On nous parle d'ennemis monstrueux. On nous dit qu'ils menacent nos valeurs, notre sécurité, notre avenir. Mais qui les a nourris, financés, armés hier encore ? Qui a soutenu les régimes utiles avant de les dénoncer quand ils devenaient encombrants ? Qui a retracé des cartes à la règle et au compas, puis s'est étonné que les lignes saignent ? On fabrique des incendies, puis on se proclame pompier.
Et nous, pendant ce temps, nous payons nos factures...
En France. Les prix flambent. Les loyers étranglent. Les salaires stagnent. La vie quotidienne est une lutte, sans drapeau ni fanfare. On serre les dents au supermarché, on calcule à la pompe, on renonce à des vacances, à des soins, à des projets. Mais ce n'est pas cela qu'on appelle la guerre. Non. Cela, c'est l'effort. Cela, c'est la conjoncture. Cela, c'est la responsabilité.
Alors on nous demande de comprendre. De nous serrer la ceinture pour une cause plus grande que nous. D'accepter que des milliards s'envolent vers des arsenaux pendant qu'on nous explique qu'il n'y a pas d'argent pour l'hôpital, pour l'école, pour la dignité ordinaire. On nous dit que la liberté a un prix. Étrange liberté qui exige toujours les mêmes sacrifices.
Et pourtant, la vie continue. Les terrasses se remplissent dès que le soleil revient. On parle du match, des promotions, des projets du week-end. On sirote des bières pendant que d'autres enterrent leurs morts. Il y a quelque chose de dérangeant dans ce décalage. Une distorsion du temps. Là-bas, tout brûle. Ici, rien ne semble se passer. Là-bas, chaque minute compte. Ici, les jours s'étirent, engourdis.
On apprend à cohabiter avec l'horreur à distance. On fait défiler les images, puis on passe à autre chose. L'oubli est devenu une compétence sociale.
Alors, si nous rentrons en guerre, que se passera-t-il vraiment ?
Il y aura des discours. Beaucoup de discours. On invoquera l'honneur, la sécurité, la nécessité. On désignera des traîtres parmi ceux qui doutent. On appellera à l'unité derrière le chef. La nuance sera suspecte. La critique deviendra indécente. En temps de guerre, on n'a pas le luxe de penser trop fort.
Il y aura des contrats signés dans des bureaux feutrés. Des profits discrets. Des carrières accélérées. La guerre est aussi une économie. Elle fait tourner des usines, grimper des actions, prospérer des industries. Elle transforme la peur en opportunité.
Et puis il y aura des corps. Des soldats qui reviendront brisés, ou qui ne reviendront pas. Des civils pris entre deux feux qui n'étaient pas les leurs. Des villes amputées de leur mémoire. On parlera de dommages collatéraux. On parlera de stabilisation. On parlera de reconstruction. Les mots viendront panser ce qu'ils ne peuvent pas réparer.
Ici, peut-être, nous sentirons enfin le choc. Peut-être que la guerre cessera d'être un écran pour devenir une réalité. Peut-être que les budgets militaires ne seront plus des lignes abstraites mais des absences concrètes dans nos écoles et nos hôpitaux. Peut-être que la peur changera de visage.
Ou peut-être pas.
Peut-être que nous continuerons à vivre en parallèle, entre les alertes d'information et les apéritifs au soleil. Peut-être que nous apprendrons à intégrer la guerre comme un bruit de fond permanent, comme une donnée du monde. Nous sommes adaptables. C'est notre force et notre faiblesse.
Mais je persiste : je ne veux pas la guerre.
Je veux qu'on s'occupe d'abord de la vie, ici et ailleurs. Je veux qu'on cesse de fabriquer des ennemis pour justifier des dépenses qui nous appauvrissent moralement et matériellement. Je veux qu'on arrête de confondre puissance et justice.
On nous dit que la guerre est inévitable. Je crois surtout qu'elle est commode. Elle simplifie les débats. Elle soude les foules. Elle détourne les colères.
Refuser la guerre, ce n'est pas être naïf. C'est refuser que la violence devienne un réflexe politique. C'est refuser que nos peurs soient instrumentalisées. C'est refuser de croire que bombarder des enfants prépare un monde plus sûr.
Nous sommes en guerre, disent-ils.
Moi, je dis que nous sommes essentiellement à la croisée des chemins. Et que la vraie bataille, peut-être, est celle que nous menons contre notre propre résignation.
Illustration : Nicolas-Bernard Lépicié, Allégorie de la paix, 1772.