04/03/2026 reseauinternational.net  11min #306611

L'Amérique, forteresse assiégée : plongée au cœur de l'hubris

par Isaac Bickerstaff

Dans un premier article, nous avons découvert comment le discours de Donald Trump enferme ses auditeurs dans une "double contrainte", entre prophétie divine et gestion technique.
Mais cette forteresse idéologique cache quelque chose de plus profond.
Elle est érigée contre une menace qu'on n'ose nommer : l'effondrement.
Explorons ensemble les soubassements psychologiques et politiques de cette construction.

La forteresse et ce qu'elle protège

Repartons de notre métaphore. Une forteresse, cela protège quelque chose. Mais quoi ?
Et surtout, contre quoi ?

Les murs que nous avons identifiés - le registre théologal et le registre technique - ne sont pas là par hasard. Ils protègent un noyau fragile, une vérité que le discours ne peut pas dire.
Car si cette vérité était dite, tout s'effondrerait.

Quelle est cette vérité ?

•  L'Amérique n'est pas immaculée.

Son histoire est faite de génocides (Amérindiens), d'esclavage, d'interventions impérialistes (Iran, 1953, par exemple). Reconnaître cela, c'est briser le mythe de la nation vertueuse.

•  L'Amérique n'est pas toute-puissante.

Son hégémonie décline face à la Chine, aux BRICS, aux contestations multiples. L'admettre, c'est accepter une forme de castration collective.

•  L'Amérique est contradictoire.

Elle prêche la paix et prépare la guerre ; elle vante la liberté et impose la domination. Voir ces contradictions en face, c'est perdre la cohérence du récit national.

Ces trois vérités, si elles étaient pleinement reconnues, plongeraient le sujet collectif (la nation, ses citoyens, ses alliés) dans une angoisse insupportable. C'est cette angoisse que la forteresse est chargée de tenir à distance.

La menace : l'effondrement psychotique

Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut emprunter un concept à la psychanalyse :
celui d'effondrement psychotique.

Dans la psychose, le sujet perd la capacité à organiser le réel de manière cohérente.
Les frontières s'effacent entre le dedans et le dehors, entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux. L'angoisse devient envahissante, le monde devient menaçant, le sujet se sent persécuté ou, au contraire, tout-puissant.

Transposé au plan collectif, l'effondrement psychotique serait la dissolution du récit national. L'Amérique ne saurait plus qui elle est, ni pourquoi elle agit. Ses contradictions deviendraient insoutenables. Le monde extérieur apparaîtrait comme une menace diffuse. La confiance en soi s'effondrerait.

C'est exactement ce que le discours de Trump cherche à éviter à tout prix.

La forteresse : une architecture contre l'effondrement

Revoyons maintenant chaque élément de notre forteresse à la lumière de cette menace.

Les deux murs : théologal et technique

•  Le mur théologal sacralise la nation.

En se disant "élue de Dieu", "nation indispensable", l'Amérique se place hors d'atteinte des critiques historiques et morales. Peu importe ce qu'elle a fait ou fera, elle agit au nom d'un destin supérieur. Ce mur empêche l'effondrement du sens en fournissant une réponse à tout : la volonté divine.

Les échecs deviennent des épreuves, les guerres des croisades, la domination un service rendu à l'humanité.

•  Le mur technique ancre cette sacralisation dans le concret.

Les missiles, les budgets, les pourcentages sont les preuves tangibles que la puissance est réelle. Ils rassurent : nous sommes forts, donc nous existons, donc nous avons raison. Ce mur empêche l'effondrement du réel en produisant sans cesse des faits qui confirment le discours.

Le fossé : la double contrainte

Entre les deux murs, un fossé :
la double contrainte que nous avons décrite.
Elle neutralise quiconque tenterait d'attaquer la forteresse. Mais elle a aussi une fonction interne : elle empêche ceux qui sont à l'intérieur (les citoyens, les alliés) de voir la contradiction entre les deux murs. Prisonniers du fossé, ils ne peuvent pas pointer l'incohérence sans tomber dans le piège.

Ainsi, la forteresse est verrouillée de l'intérieur comme de l'extérieur. Personne ne peut en sortir, personne ne peut y entrer pour la dénoncer.

L'architecte : une logique perverse

Qui a conçu cette forteresse ?
Une logique perverse - non pas au sens courant de "méchant", mais au sens psychanalytique.

La perversion, dans ce cadre, est une défense contre l'effondrement psychotique.
Le sujet pervers (ici, le discours collectif) organise le réel pour éviter d'être submergé par l'angoisse. Comment ?

1. Le déni :
il sait et ne veut pas savoir.
Trump connaît-il l'histoire du coup d'État de 1953 en Iran ?
Probablement ou pas. Mais il l'ignore publiquement, et cette ignorance est active.
C'est un refus de voir ce qui dérange.

2. Le clivage :
le monde est coupé en deux.
Il y a le Bien absolu (l'Amérique, ses alliés dociles) et le Mal absolu (l'Iran, etc.).
Cette séparation simplifie l'angoisse : le mal est toujours dehors, jamais dedans.
La violence fondatrice de l'Amérique est ainsi projetée sur les autres.

3. L'instrumentalisation de l'autre :
les alliés, les citoyens, les ennemis sont des objets.
Ils doivent payer, obéir, servir de repoussoir.
Cette instrumentalisation permet de maintenir la toute-puissance :
l'autre n'est jamais un sujet avec lequel il faut composer, mais un rouage qu'on peut manipuler.

Cette organisation perverse est très efficace pour tenir la psychose à distance. Mais elle a un coût.

Le prix de la forteresse

Vivre dans une forteresse a des conséquences.

Une paranoïa grandissante
Pour que le mur théologal tienne, il faut sans cesse désigner des ennemis extérieurs.
L'Iran, la Russie, la Chine, les migrants, les "mauvais alliés"... Plus la menace est grande, plus le mur est justifié. Mais cette menace, la forteresse la produit elle-même en partie.
En se renforçant sans cesse, elle provoque l'hostilité qu'elle redoute.
C'est le cercle vicieux de la paranoïa.

Une fuite en avant

Le mur technique exige toujours plus de preuves. Plus de missiles, plus de budgets, plus d'interventions. Chaque déploiement est présenté comme une réponse à une menace, mais chaque déploiement crée une nouvelle menace (l'Iran se sent acculé, la Russie riposte, etc.).
On ne peut plus s'arrêter, sous peine de voir s'effondrer l'édifice.

Une perte de contact avec le réel

À force de nier les contradictions et de diaboliser les adversaires, on finit par ne plus voir le monde tel qu'il est. Les échecs sont réinterprétés comme des victoires, les avertissements comme des complots. La forteresse devient une prison dorée, coupée de la réalité.

Ce qui menace vraiment la forteresse

Le danger, pour cette construction, ne vient pas tant des ennemis extérieurs que de l'usure interne.

•  Le retour du refoulé :
l'histoire violente de l'Amérique refait surface. Les mémoires amérindiennes, noires, postcoloniales ne cessent de contester le récit officiel.
Les statues tombent, les livres se réécrivent.

•  Les limites de la puissance :
l'enlisement en Ukraine, la résistance iranienne, la montée économique de la Chine rappellent que l'Amérique n'est pas toute-puissante.

•  La lassitude des alliés :
à force d'être instrumentalisés, les partenaires peuvent se réveiller et refuser le jeu.
L'Europe, par exemple, commence à envisager des stratégies autonomes.

•  La lucidité des citoyens :
quand la double contrainte est trop criante, certains finissent par la voir.
Alors, ils peuvent se révolter ou, au contraire, se replier dans l'apathie.

Pourquoi tout cela nous concerne

Vous pensez peut-être : "Tout cela est bien loin de moi. C'est l'affaire des Américains".

Détrompez-vous.

D'abord, parce que cette forteresse produit des effets bien réels sur le monde.
Les missiles déployés en Europe, les guerres préparées contre l'Iran, les exigences envers l'OTAN, tout cela a des conséquences concrètes sur nos vies, notre sécurité, notre économie.

Ensuite, parce que ce mécanisme n'est pas propre aux États-Unis.
On le retrouve, à des degrés divers, dans d'autres discours nationalistes, dans d'autres pays, parfois dans nos propres débats.
Elle est omniprésente en Europe. Observer nos élites politiques, leur vision du monde, leur cynisme, leur mépris à l'égard des peuples et de leur peuple en particulier.
La tentation de la forteresse est universelle.

Enfin, parce que comprendre ce fonctionnement, c'est déjà s'en libérer un peu.
Quand on sait qu'on est pris dans une double contrainte, on peut commencer à chercher une issue. Quand on voit les murs de la forteresse, on peut décider de ne pas y entrer - ou d'en sortir.

Conclusion : la forteresse est-elle condamnée ?

Rien n'est écrit d'avance. Les forteresses idéologiques peuvent tenir longtemps, très longtemps. L'Empire romain a mis des siècles à s'effondrer.

Mais elles portent en elles les germes de leur propre ruine. Car plus elles se renforcent, plus elles provoquent ce qu'elles redoutent. Plus elles nient le réel, plus le réel finit par faire irruption.

La question n'est pas de savoir si cette forteresse s'effondrera un jour, mais quand et comment.
Et surtout : que mettrons-nous à la place ?

Ce second article achève notre exploration. Nous espérons qu'il vous aura aidé à voir plus clair dans ces mécanismes complexes. Car la première liberté, c'est celle de comprendre.

Pour aller plus loin :

Cette analyse s'inspire librement des travaux de Gregory Bateson sur la double contrainte et de psychanalystes comme Paul-Claude Racamier sur la perversion narcissique.
Elle n'a pas pour objet de porter un diagnostic clinique sur une personne, mais d'éclairer le fonctionnement de certains discours politiques.

Pour accompagner ce second article et permettre aux lecteurs d'approfondir les concepts plus complexes que nous avons mobilisés (forteresse contre l'effondrement, structure perverse, hubris comme défense), voici une bibliographie restreinte mais exigeante.

Bibliographie pour aller plus loin

1. Pour approfondir la "double contrainte" et l'école de Palo Alto

•  Jean-Jacques Wittezaele (Dir.), La double contrainte : l'influence des paradoxes de Bateson en sciences humaines, De Boeck Supérieur, 2008.
•  Pourquoi c'est essentiel ?
Cet ouvrage collectif, issu d'un colloque organisé par l'Institut Gregory Bateson, fait le point cinquante ans après la publication de l'article fondateur "Vers une théorie de la schizophrénie". Des spécialistes y explorent la fécondité du concept de double contrainte, non seulement en psychothérapie, mais aussi dans la compréhension plus large des phénomènes humains et sociaux. C'est la porte d'entrée idéale pour mesurer la portée du concept au-delà du cadre clinique.
•  Niveau de difficulté :
Intermédiaire. Accessible à un lecteur motivé, grâce à la diversité des contributions et aux exemples concrets.

2. Pour explorer le concept d'"hubris" et ses pathologies politiques

•  Christopher J. Fettweis, The Pathologies of Power : Fear, Honor, Glory, and Hubris in U.S. Foreign Policy, Cambridge University Press, 2013.
•  Pourquoi c'est utile ?
Cet ouvrage (en anglais) analyse précisément ce que nous avons décrit : comment la peur, la quête d'honneur, la gloire et surtout l'hubris agissent comme des "pathologies" qui déforment la politique étrangère américaine. Fettweis montre comment ces croyances, devenues quasi automatiques, conduisent à des décisions irrationnelles et contre-productives. Une lecture qui rejoint directement notre thèse de la "forteresse" comme système défensif.
•  Niveau de difficulté :
Avancé (ouvrage universitaire), mais les premiers chapitres sont éclairants.
•  Mark E. Button, Political Vices, Oxford University Press, 2016.
•  Pourquoi c'est utile ?
Button propose une théorie des "vices politiques" - ces défauts du caractère collectif qui minent la démocratie. Il consacre notamment un chapitre à l'hubris comme "vice de souveraineté", analysant comment l'orgueil démesuré des puissants érode la responsabilité et l'équité. Une perspective qui élargit la réflexion au-delà du seul cas américain.
•  Niveau de difficulté : Avancé.

3. Pour comprendre la "structure perverse" comme défense (Racamier)

•  Paul-Claude Racamier, Les perversions narcissiques, Payot (collection "Petite Bibliothèque Payot"), 2023 (rééd.).
•  Pourquoi c'est fondamental ?
C'est le texte fondateur. Racamier, psychanalyste, y décrit pour la première fois le fonctionnement du pervers narcissique : sa stratégie du "coucou" (investir le territoire psychique de l'autre pour l'utiliser comme dépositaire de ses propres souffrances), sa "pensée perverse" qui dénie la réalité tout en la manipulant, et sa fonction de défense contre la psychose. Nous avons transposé cette logique au plan collectif ; lire Racamier permet d'en saisir la source clinique avec une précision glaçante.
•  Niveau de difficulté :
Intermédiaire. Le texte est puissant, imagé, clinique, mais reste accessible.
•  Paul-Claude Racamier, "On narcissistic perversion", The International Journal of Psychoanalysis, 2014.
•  Pourquoi c'est utile ?
Il s'agit de la traduction anglaise de l'article séminal de Racamier paru initialement en 1987. Pour les lecteurs anglophones ou ceux qui souhaitent consulter la version originale courte.
•  Niveau de difficulté : Avancé.

4. Pistes complémentaires : psychanalyse et politique

•  Jean Ménéchal, Psychanalyse et politique : le complexe de Thésée, Érès, 2008.
•  Pourquoi c'est intéressant ?
Ménéchal explore les liens entre mythes individuels et constructions collectives, notamment à travers la figure de Thésée. Une réflexion sur la façon dont les sociétés "fondent" leur identité et se défendent contre l'angoisse.
•  Niveau de difficulté : Intermédiaire.
•  Roland Chemama, Pratique psychanalytique et politique, Hermann, 2024.
•  Pourquoi c'est utile ?
Cet ouvrage récent interroge les conditions politiques de possibilité de la psychanalyse, et inversement, ce que la psychanalyse peut dire du sujet contemporain façonné par le néolibéralisme. Une ouverture sur les enjeux actuels.
•  Niveau de difficulté : Intermédiaire.

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