06/03/2026 elucid.media  39min #306812

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire

publié le 06/03/2026 Par  Olivier Berruyer ,  Carla Costantini

Alors, nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi, avec l'insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute, vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop : par son ampleur et sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l'histoire des relations internationales.

Que les choses soient claires : personne ici ne prétendra que la République islamique d'Iran est une démocratie modèle. Les atteintes aux droits de l'homme, multiples, systématiques, documentées, qui jalonnent l'histoire de ce pays, sont indéniables et condamnables. Mais ce constat, aussi accablant soit-il, ne saurait servir de blanc-seing à une opération dont les implications dépassent infiniment le cadre d'un conflit entre d'une part l'Iran, et d'autre part Israël et les États-Unis.

Tout est insensé dans ce qui se déroule sous nos yeux. Les agresseurs, qui se présentent en victimes, ne prennent même plus la peine de s'encombrer de propagande pour emporter l'adhésion populaire à une guerre qui affectera pourtant, profondément et durablement, les populations occidentales dans les années à venir. Ils font ce qu'ils veulent, pour la simple et bonne raison qu'ils peuvent le faire, et parce que nous les laissons faire.

Nous venons de glisser dans un monde parallèle : celui de la violence brute, hors du droit et de la raison, dans une vision stratégique enfantine déconnectée des véritables enjeux politiques, économiques, et sociaux.

Dans cet article important, nous tenterons de dresser une analyse de la situation, pour contrebalancer le narratif médiatique dominant, complaisant quand il n'est pas ouvertement malhonnête. Les choses restent nébuleuses et évoluent à une vitesse vertigineuse. Mais il est fondamental de comprendre, dès aujourd'hui, ce qui se joue, et de s'y préparer.

I. Une opération d'une violence rare

"Couper la tête du serpent" ?

L'opération militaire "Epic Fury" (Fureur Épique, alias " La paix par la force") a débuté le 1er mars 2026, avec un objectif pour le moins bancal et versatile, comme l'a rappelé  Mark Warner, le principal démocrate du Comité du renseignement du Sénat : "Il s'agissait de la capacité nucléaire iranienne, quelques jours plus tard, il s'agissait de détruire les missiles balistiques, c'était alors - selon les propres mots du Président - un changement de régime... et maintenant on entend dire qu'il s'agit de couler la flotte iranienne."

C'est au final une "neutralisation" du commandement stratégique du pays qui nous a été dévoilée ce weekend, les responsables israéliens et américains ayant employé le terme de "décapitation" ("couper la tête du serpent"), pour qualifier la nature de leur mission. La liste des personnes visées et tuées est absolument vertigineuse : le Guide suprême Ali Khamenei, sa fille, son gendre, son petit-fils et sa belle-fille ; le chef d'état-major des armées Abdolrahim Mousavi ; le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh ; le chef du renseignement de Khatam-al Anbiya Salah Asadi ; le commandant en chef des Gardiens de la Révolution (CGRI) Mohammad Pakpour ; le chef du bureau militaire Mohammad Shirazi ; le conseiller spécial Ali Shamkhani ; le commandant de la force aérospatiale du CGRI Majid Mousavi ; les responsables de la recherche en armement (SPND) Hossein Jabal-Amelian et Reza Mozafari-Nia.

Au total, près de cinquante personnes ont été tuées dans le cadre de cette seule opération de "décapitation", sans compter les pertes civiles collatérales.

Cela constitue une forme de violence dont on peine à trouver des précédents dans l'histoire moderne. Il s'agit de l'élimination physique, systématique et coordonnée, de l'ensemble de l'appareil dirigeant d'un État souverain reconnu par les Nations Unies, le tout sans la moindre déclaration de guerre.

L'élément le plus stupéfiant de cette opération, et celui qui en révèle le mieux sa nature profonde, est l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei. Dans la hiérarchie symbolique et religieuse du chiisme, le Guide suprême est bien davantage qu'un chef d'État, sa fonction se rapproche davantage de celle d'une sorte de "pape" que d'un président ; il est aussi reconnu comme étant un descendant direct du Prophète Mahomet. Quels que soient ses crimes, assassiner un tel personnage, ainsi que sa femme et des membres de sa famille, revient à déclencher quelque chose qui dépasse infiniment le cadre d'une opération militaire classique.

Khamenei en avait d'ailleurs parfaitement conscience. Il aurait pu s'enfuir (c'était son  plan B en cas de chute du régime), mais selon les informations disponibles, il aurait refusé de partir et même de s'abriter dans un bunker. D'après le  Financial Times, "Khamenei [...] ne vivait pas caché. [... Il] avait évoqué publiquement la possibilité d'être tué. [...] Certains experts affirment qu'il s'attendait à devenir un martyr", ce qui est finalement peu surprenant pour un haut-leader du chiisme, qui  valorise le martyr, a fortiori de la main de l'ennemi ultime en plein ramadan.

Sa fonction hautement symbolique décuplant l'impact de son assassinat sur la communauté chiite mondiale, Khamenei a probablement fait de sa mort une arme politique et religieuse contre l'Occident. C'est un assassinat d'autant plus inepte que Khamenei, âgé et souffrant  d'un cancer, avait une espérance de vie limitée.

La (dé)raison de la guerre

Mais alors pourquoi cette opération destructrice intervient maintenant ? Qu'est-ce qui a justifié ces bombardements illégaux, sans déclaration de guerre ni sommations ?

Intéressons-nous au timing de l'attaque. Des négociations entre l'Iran et les États-Unis étaient en cours à Oman et avaient considérablement progressé au cours de la semaine précédant les frappes. Le vendredi 27 février, le ministre des Affaires étrangères d'Oman avait  indiqué que "les négociations ont jusqu'à présent permis des progrès substantiels, importants et sans précédent", et qu'"un accord était à  portée de main". Celui-ci a évidemment été " consterné" par les bombardements commencés le lendemain, alors même que le prochain cycle de négociation avait été fixé par les parties, et devait se dérouler la semaine suivante.

 Cet accord prévoyait des concessions majeures de l'Iran : la destruction de leur stock d'uranium enrichi actuel, l'interdiction de tout futur stockage d'uranium enrichi sur le territoire iranien, la limitation des centrifugeuses, l'engagement de ne plus poursuivre qu'un programme nucléaire civil, et la reprise des inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique). Autrement dit, l'Iran était sur le point de céder sur l'essentiel de ce que les Occidentaux réclamaient.

Lancer une guerre au moment où un accord historique est sur le point d'être conclu défie toute logique, sauf si on admet que le nucléaire n'était manifestement pas au centre des préoccupations réelles. L'objectif était autre. Selon les informations disponibles, ce serait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui aurait initialement poussé à l'action lors d'une réunion au Bureau Ovale le 11 février 2026, dans l'objectif de saboter les négociations nucléaires américano-iraniennes en cours.

 Selon Axios, la décision finale de l'attaque avait été prise lors d'un appel entre Trump et Netanyahu le 23 février 2026, soit 5 jours avant. Netanyahu y avait partagé l'information cruciale que "Khamenei et ses conseillers se réuniraient en un seul lieu le samedi matin 28 février".

 Les pourparlers de Genève ne visaient "qu'à laisser passer le temps jusqu'à la nouvelle date de frappe, en faisant croire sciemment aux Iraniens que la diplomatie restait la voie principale de Trump".

Ce qui étonne, c'est que Trump a délibérément ignoré les avertissements de ses conseillers militaires, notamment ceux du général  Dan Caine sur les lourdes pertes américaines prévisibles et la déstabilisation régionale que cela risquait d'engendrer. Pire encore, pour aller dans le sens de la volonté israélienne, Trump est allé jusqu'à  déformer l'évaluation du général Caine en la présentant comme l'annonce d'une "victoire facile" sur son réseau  Truth Social.

Dès lors, il apparait évident que l'objectif d'Israël est avant tout la destruction, sinon de l'État iranien lui-même, du moins de toute forme de menace militaire que pourrait représenter l'Iran.

C'est une vision existentielle, qui anime la politique israélienne depuis le début, et qui rend illusoire toute tentative de paix. Le fait que Donald Trump emboîte le pas, suivant son allié dans cette impasse mortifère alors qu'il n'en a guère intérêt, dépasse l'entendement. Mais nous y reviendrons.

La paix n'est en aucun cas la finalité de cette attaque. C'est d'autant plus évident dès lors que tous les responsables iraniens avec lesquels des négociations étaient en cours ont été assassinés. A travers cette opération, le message envoyé au monde entier est le suivant : négocier avec les États-Unis est dangereux, puisque les négociations ne sont qu'une ruse destinée à abaisser la garde de l'adversaire avant de le frapper.

II. Droit de la guerre : place à la barbarie

Une prohibition millénaire de l'assassinat et de la perfidie

Imaginons un instant que, pendant des négociations, l'Iran ait envoyé des drones et assassiné le président Trump, la moitié du gouvernement américain, les chefs d'état-major, le directeur de la CIA, quelques gouverneurs, et en prime, George Bush dans son ranch et Bill Clinton chez lui. Imaginons ensuite que, le lendemain, l'Iran propose de se mettre autour d'une table pour négocier un cessez-le-feu. Que dirait-on ? Comment le monde réagirait-il ? La réponse est claire : ce serait considéré comme un acte de barbarie absolue, un casus belli justifiant une riposte totale, une violation de toutes les normes de civilisation.

Dès l'Antiquité, il existait une distinction entre tuer un ennemi au combat et l'assassiner par ruse ou traîtrise. Cicéron évoquait l'idée que même envers l'ennemi, certains devoirs subsistent, et que la guerre doit être menée avec une certaine  bonne foi. "Il est aussi des devoirs à remplir envers ceux de qui nous avons reçu quelque injure ; car la punition et la vengeance ont des bornes."

Ces principes seront repris et systématisés au fil des siècles, jusqu'à Hugo Grotius, souvent considéré comme le père du droit international, qui, dans son ouvrage de 1625  Du droit de la guerre et de la paix, expliquait qu'on pouvait tuer, mais jamais par perfidie, ou en rompant un engagement. On en retrouve même la trace dans les Instructions de 1863 du Président Lincoln pour les armées en campagne des États-Unis ( Lieber Code) :

"Le droit de la guerre n'autorise pas de proclamer un individu appartenant à l'armée hostile, ni un citoyen, ou un sujet du gouvernement hostile, un hors-la-loi pouvant être tué sans procès [...] pas plus que le droit moderne de la paix [...] Les nations civilisées regardent avec horreur les offres de récompenses pour l'assassinat d'ennemis comme des rechutes dans la barbarie."

Aux États-Unis, l'assassinat est d'ailleurs toujours prohibé par  l'Executive Order 12333 de Ronald Reagan. Elles seront finalement encadrées dans le droit international contemporain à travers :

  • les Conventions de La Haye de 1899 ( 22 et 23b): "Les belligérants n'ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l'ennemi. [...] Il est notamment interdit : [...] de tuer ou de blesser par trahison des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie."
  • et les Conventions de Genève de 1949 ( Protocole I) : "Article 37 - Interdiction de la perfidie. Il est interdit de tuer, blesser ou capturer un adversaire en recourant à la perfidie. Constituent une perfidie les actes faisant appel, avec l'intention de la tromper, à la bonne foi d'un adversaire [comme par exemple] a) feindre l'intention de négocier".

Ces règles existent depuis des siècles pour une bonne raison : elles sont le dernier rempart pour éviter que l'Humanité ne sombre dans la barbarie. Sans un minimum de confiance entre dirigeants, il n'y a tout simplement  pas de paix possible.

Après 1945, l'Humanité s'était engagée dans un projet de construction d'un ordre international destiné à éviter cette barbarie. La Charte des Nations Unies pose, dès ses premiers articles, le principe fondamental de l'interdiction du recours à la force dans les relations internationales. Le crime d'agression (le fait pour un État d'attaquer un autre État souverain sans mandat du Conseil de sécurité et en dehors du cadre de la légitime défense) est considéré, depuis les procès de Nuremberg, comme le "crime suprême" :

"La guerre est un mal dont les conséquences ne se limitent pas aux seuls États belligérants, mais affectent le monde tout entier. Déclencher une guerre d'agression n'est donc pas seulement un crime d'ordre international ; c'est le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre que du fait qu'il les contient tous." [ Jugement du tribunal de Nuremberg, 1946]

Ce qui se joue dans cette guerre contre l'Iran, c'est à l'inverse une lecture totalement enfantine du monde. Une régression vers un schéma très américain où il y a "le gentil" et "le méchant", et où il suffit de tuer le méchant pour que tout s'arrange. Cette "Géopolitique Walt Disney" est une conception manichéenne, appliquée à des problèmes d'une complexité vertigineuse. L'Iran est un pays de 90 millions d'habitants avec une société complexe, une histoire millénaire et des dynamiques internes qui échappent largement à la compréhension des commentateurs occidentaux. Nous vous renvoyons à notre entretien de 2025 avec Thierry Coville particulièrement éclairant sur ce point :

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Tout ceci est mis de côté, et remplacé par un récit simple et confortable, ou nos intérêts matériels et la bonne morale se rencontre mécaniquement, et où parfois, la seule conviction d'être les ambassadeurs du bien et de la vérité sur terre suffit à faire couler le sang.

La barbarie, dans son sens le plus clair, désigne un état où la seule loi qui s'applique est celle du rapport de force. Si l'on accepte qu'un État puissant puisse décider unilatéralement d'éliminer les dirigeants d'un autre État sans déclaration de guerre, sans mandat international et sans aucune forme de légitimité juridique, alors plus que le droit international, c'est la civilisation qui s'effondre.

"On le fait parce qu'on le peut" : même plus besoin de propagande !

On est passé d'un monde où la propagande était nécessaire pour justifier la guerre à un monde où on ne voit même plus le problème. En 1991, pour déclencher la guerre du Golfe, les Américains avaient eu recours à des agences de relations publiques pour fabriquer l'histoire des  couveuses de bébés koweïtiens. L'opinion publique américaine  ne voulait pas de cette guerre ; il fallait la convaincre. Lors du  bombardement de Belgrade, lors de la  guerre d'Irak de 2003, il y avait encore des efforts de propagande, des gros mensonges, des tentatives d'au moins respecter les apparences. Aujourd'hui, ce n'est visiblement même plus nécessaire. Le changement de mentalité est tel que la déshumanisation de l'adversaire est totalement intériorisée.

Cette déshumanisation s'accompagne d'une duplicité confondante. D'un côté, on pleure à raison le sort des femmes iraniennes, injustement traitées, et de l'autre on se cache les yeux lorsque des processus de paix, sabotés au grand jour, risquent de conduire à la guerre civile.

En outre, les violations dans cette affaire ne se limitent pas au droit international. Le droit constitutionnel américain lui-même a été bafoué. La Constitution des États-Unis dispose que le Congrès doit approuver toute entrée en guerre : le " War Powers Act" des années 1970, adopté après le traumatisme du Vietnam, exige au minimum une information du Congrès dans les 48 heures suivant le déclenchement d'hostilités. Rien de tout cela  n'a été respecté.

Les  briefings du Pentagone au Congrès ont contredit les affirmations de la Maison-Blanche concernant l'existence d'une menace imminente iranienne. Le Pentagone a explicitement affirmé que l'Iran ne préparait aucune frappe contre les intérêts américains et n'attaquerait pas les États-Unis à moins qu'Israël ne frappe en premier. La CIA et le Pentagone avaient d'ailleurs alerté sur les  hauts risques de l'attaque, avertissant que le  changement de régime ne fonctionnerait probablement pas, et qu'il y avait de graves conséquences imprévisibles qui pourraient faire dégénérer de manière incontrôlable au Moyen-Orient.

 Tous les voyants étaient au rouge : pendant que le vice-président JD Vance plaidait pour une stratégie de type "frapper fort et vite", Tucker Carlson de son côté avait rencontré Trump à trois reprises pour argumenter contre la guerre, citant les risques pour le personnel américain, les prix de l'énergie et la dépendance problématique des États-Unis à l'égard d'Israël. La CIA anticipait en cas de guerre une succession de "durs à cuire" à la tête de l'Iran, des soulèvements populaires, ou un contrôle pragmatique du pays par les Gardiens de la Révolution. Aucun de ces scénarios n'était de nature à encourager l'action qui a été conduite.

Les communications du président Trump depuis les frappes révèlent sans surprise un  brouillard stratégique total. Au Washington Post, l'objectif était la "liberté" du peuple iranien. Au New York Times, il s'agissait de sélectionner de nouveaux leaders. À ABC, il promettait une guerre courte. À Axios, il évoquait des options allant d'une fin rapide à une prise de contrôle totale du pays.

Pour bien percevoir l'état de déliquescence du pouvoir américain, on peut citer le  correspondant d'ABC:

"Le président Trump m'a dit ce soir que les États-Unis avaient identifié des candidats possibles pour prendre le contrôle de l'Iran, mais qu'ils avaient été tués dans l'attaque initiale."L'attaque a été si réussie qu'elle a éliminé la plupart des candidats", m'a dit Trump."Ce ne sera personne à qui nous pensions parce qu'ils sont tous morts. Le deuxième et le troisième choix sont morts.""

À côté de Trump, G.W. Bush passerait presque pour un Président honnête et tempéré.

Le camp républicain a rencontré toutes les difficultés du monde à défendre une position cohérente, surtout lorsque l'on sait qu'en 2025 le renseignement américain  avait jugé que l'Iran ne fabriquait pas d'arme nucléaire. Le sénateur républicain  Lindsey Graham a par exemple déclaré : "C'est une guerre de religion et nous déterminerons le cours du Moyen-Orient pour mille ans." C'est comme si c'était fait !

Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a fini par vendre la mèche, avant de tenter de démentir son propos : "Il y avait absolument une menace imminente. Et la menace imminente était que nous savions que si l'Iran était attaqué - et nous pensions qu'il serait attaqué [ndr. : par Israël] - il s'en prendrait immédiatement à nous."

Par ailleurs, cela revient donc à qualifier de "menace"... la légitime défense de l'État agressé. Il semble qu'Israël bénéficie depuis longtemps d'une conception bien plus favorable de l'article 51 de la charte de l'ONU, mais bon, après tout, on s'en fiche du droit, ce n'est pas ça qui va chasser "les méchants".

Du côté démocrate au Congrès, des voix se sont élevées et la question d'un impeachment pourrait sérieusement se poser si les choses tournent mal. La guerre étant manifestement inconstitutionnelle, si la situation venait à se dégrader (inflation, troisième choc pétrolier, problèmes d'approvisionnement et crise économique) la procédure de destitution deviendrait un scénario crédible. Précisions en ce sens que les Démocrates sont sortis effarés du briefing du gouvernement de ce mardi, en constatant que l'exécutif n'avait tout simplement aucun plan :

La question se pose alors de savoir combien de républicains soutiendront dans le futur une guerre manifestement contraire aux promesses de campagne de Trump...

III. Naufrage médiatique complet

Avant de déplorer le traitement médiatique misérable de cette affaire, il faut rappeler le poids de l'Histoire. Depuis le  renversement de Mossadegh en 1953  par la CIA et le MI6, qui a brisé la démocratie naissante iranienne au profit des intérêts pétroliers, l'Occident n'a cessé de détruire ce qu'il prétend promouvoir. Le soutien à la dictature du Shah a engendré le ressentiment menant à la  Révolution islamique de 1979. Et cette semaine, l'opération de "décapitation" renforce à son tour le réflexe patriotique et étouffe la société civile sous la loi martiale. Chaque intervention est justifiée par les conséquences de la précédente, formant un cercle vicieux où l'Occident sabote, génération après génération, les conditions mêmes de la démocratie iranienne.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ces scénarios se retrouvent dans le sillon de toutes les actions impérialistes américaines : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, etc. On n'apporte pas la démocratie par la guerre. C'est un non-sens, une négation de toute vision matérialiste, historique et anthropologique sérieuse. Il n'y a guère que les néoconservateurs fanatiques à la BHL pour adhérer encore à ces récits puérils et dangereux.

Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a su condamner à la fois les frappes et les actions de représailles iraniennes et appelé à la cessation immédiate des hostilités, dans un  communiqué impeccable, qui fait honte à la plupart des leaders européens - à l'exception de  l'Espagne.

Parmi les évènements les plus tragiques de cette opération, le bombardement de l'école primaire pour filles Shajarah Tayyebeh, située à Minab, se distingue par son horreur. Des missiles ont  détruit l'établissement, tuant entre 165 et 180 personnes, dont des dizaines de fillettes âgées de 7 à 12 ans, et blessant une centaine d'autres. Les images montrant la dévastation puis les funérailles ont fait le tour du monde.

Pire encore,  les enquêtes ont révélé que la frappe était possiblement due à un  renseignement obsolète (une simple carte qui n'avait pas été mise à jour). L'UNESCO a  immédiatement condamné la frappe en invoquant le droit international humanitaire, qui interdit formellement les attaques contre les institutions éducatives et les enfants.  Malala Yousafzai, prix Nobel de la paix et symbole mondial du droit à l'éducation des filles, s'est dite dévastée et a appelé à la responsabilité et à la désescalade. S'en est hélas suivi la litanie tristement classique  d'écoles et  d'hôpitaux bombardés.

Et pourtant, la couverture de cette "bavure" a été expéditive dans les médias audiovisuels, et largement minimisée par rapport au catéchisme de rigueur : "nous avons tué le dictateur, les Iraniens pleurent de joie, et les femmes sont sauvées".

La formule la plus martelée était sans doute la suivante : "personne ne pleurera Khamenei" (notons encore l'emploi du registre émotionnel pour toute analyse). En Occident, peut-être, mais dans le reste du monde, c'est faux.

Ici, un rappel fondamental est nécessaire. En assassinant le Guide suprême, l'opération a transformé ce qui aurait pu rester un conflit géopolitique "classique" en un conflit religieux d'une tout autre nature. C'est là la différence fondamentale avec les bombardements de sites nucléaires menés neuf mois auparavant. Dans le chiisme, le martyre occupe une place centrale, enracinée dans les origines mêmes de cette branche de l'islam, depuis le massacre de Karbala et la mort de l'imam Hussein. La mort de Khamenei résonne dans l'inconscient collectif chiite comme un écho direct de la  tragédie fondatrice de Karbala.

Dans les heures qui ont suivi l'opération, au moins trois grands ayatollahs (Naser Makarem  Shirazi, qui est une des principales figures religieuses d'Iran, Nouri  Hamedani et Kamal  al-Haydari) ont lancé des fatwas indiquant que "venger le sang du dirigeant martyr de la révolution [Khamenei] est le devoir religieux de tous les musulmans dans le monde" ; ils visent explicitement les États-Unis et Israël, contre lesquels  Al-Haydari a "déclaré le djihad".

Le drapeau rouge a été hissé sur les mosquées sacrées, signe chiite traditionnel d'appel à la vengeance du sang versé. Ce signal, d'une puissance symbolique considérable, n'a quasiment pas été évoqué dans nos médias. Pourtant, il signifie que l'Occident est désormais aux yeux d'une partie significative du monde musulman chiite, la cible d'un appel à la violence.

Face à cela, le ministre israélien de la Défense a  publiquement indiqué que l'armée avait déjà reçu l'ordre d'assassiner le prochain Guide suprême dès son élection ; pour perturber cette dernière, l'armée a d'ailleurs  bombardé le bâtiment où étaient comptés les votes. Dès lors, les experts en terrorisme "mettent en garde contre de possibles vagues d'attentats en Europe". Ce "risque relativement élevé" d'escalade terroriste devrait tous nous alerter.

La communauté chiite mondiale représente environ 200 millions de personnes. Même en supposant que la moitié seulement se sente directement concernée par l'assassinat du Guide suprême, cela représente 100 millions d'individus profondément affectés. Des manifestations ont déjà eu lieu en  Iran, mais aussi au  Liban, au  Yémen, en  Irak, à  Bahreïn, au  Pakistan, et même dans le  nord de l'Inde.

En ne montrant que des images  d'Iraniens heureux de la mort de Khamenei (ce qu'on comprend bien), les médias dissimulent une part importante de la vérité. L'accent particulier mis sur les célébrations de quelques membres de la diaspora à Washington, Londres et Paris en ce sens est particulièrement manipulatoire dès lors que ce contexte n'est pas posé, et que l'autre versant de la réalité n'est pas dévoilé.

La phrase "personne ne pleurera ces gens-là", répétée dans les médias occidentaux et par d'anciens présidents comme François Hollande, ne tient que dans la bulle médiatique occidentale. Dans le reste du monde, des millions de personnes pleurent et réclament vengeance. Cette déconnexion entre la perception occidentale et la réalité du terrain ne fait qu'aggraver le problème.

Les 27 dirigeants européens, ou du moins les plus importants d'entre eux, le "trio" France-Angleterre-Allemagne, sont incapables de dire une vérité pourtant élémentaire : Israël a agressé l'Iran, tout comme la Russie a agressé l'Ukraine. Mais où sont donc les sanctions contre Israël ?

Cette idée semble être devenue un tabou absolu de tous les médias et de toute la classe politique, de l'extrême droite jusqu'au Parti socialiste. Même les écologistes, autrefois pacifistes, sont devenus les premiers à soutenir la plupart des interventions militaires au nom de "valeurs morales" de façade.

IV. La guerre de trop : l'Histoire entame un bien sombre chapitre

L'Iran ne cédera pas facilement

L'Iran n'est pas la Libye de Kadhafi ni un petit régime fragile appuyé sur quelques Bédouins. C'est un pays qui fait 3 fois la taille de la France,  la vingtième puissance industrielle mondiale, avec une forte concentration dans le secteur militaire. Si on ne considère que l'industrie militaire des missiles, l'Iran se situe probablement parmi les sept ou huit premières puissances mondiales. L'idée qu'un tel État va s'effondrer simplement parce qu'on a tué quelques dizaines de ses dirigeants relève du fantasme.

L'Iran dispose d'au moins une  quinzaine de modèles de missiles différents,  produits en série depuis des décennies pour sa défense,  son stock étant estimé à 2 500 missiles. Le pays fabrique environ 100 missiles balistiques par mois, contre seulement 6 à 7 intercepteurs du côté américain, une disparité  soulignée publiquement par le secrétaire d'État Marco Rubio lui-même.

 On assiste à un combat entre des drones iraniens à 20 000 $ contre des missiles américains à 4 000 000 $. L'Iran possède aussi des dizaines de milliers de drones (certaines estimations vont jusqu'à  80 000 drones en stock et une production de 400 par jour), dont l'efficacité a été démontrée par leur utilisation en Ukraine au profit de la Russie.

Le pays dispose enfin d'une vaste population d'ingénieurs, tout à fait capable de soutenir un effort de guerre prolongé. Se poseront, certes, les conséquences de bombardements massifs sur les sites iraniens, qui ne disposent pas d'une grande  maitrise de leur ciel. Mais leur ciel est grand et les armes de précision américaines sont en stock limité. Sauf surprise, c'est une vraie guerre d'attrition qui risque bien de se jouer.

Dès lors, la stratégie iranienne est redoutablement simple : envoyer d'abord un grand nombre de missiles peu coûteux pour forcer l'adversaire à consommer ses intercepteurs Patriot, dont chacun coûte plusieurs millions d'euros, jusqu'à ce qu'au bout de quelques jours,  les stocks d'intercepteurs s'épuisent.

La nouveauté ici est que l'Iran emploie des modèles de  missiles intermédiaires qui  échappent plus facilement aux  systèmes d'interception. Des images ont montré des séquences où  neuf voire  quinze intercepteurs  manquent un même missile iranien. Si dix intercepteurs sont gaspillés pour chaque missile lancé, et que l'Iran en envoie une centaine, le calcul est vite fait : en une dizaine de jours, Israël pourrait se retrouver sans intercepteurs et donc à la merci des bombardements.

Les États-Unis ont utilisé bien plus d'intercepteurs Patriot en 3 jours de conflit (800) qu'ils n'en ont fourni à l'Ukraine en  4 ans de conflit. Ils sont donc en train de  rapatrier d'Asie leurs moyens de défense pour se protéger, ce qui est en train de créer des tensions avec la Corée du Sud, qui voit s'envoler les promesses américaines de protection, qui avaient tendu ses relations avec la Chine lors de leur déploiement en 2017.

De plus, la géographie joue également en faveur de l'Iran. Déjà, c'est un territoire dont la topographie est particulièrement difficile, avec de nombreux déserts et montagnes. Ensuite, contrairement à l'Ukraine attaquée à sa frontière par la Russie, l'Iran est éloigné de ses agresseurs. Israël est un petit État situé à distance, et les États-Unis doivent projeter leur force à 10 000 kilomètres.

À cette position favorable de l'Iran, il faut ajouter que la République islamique a  activé sa doctrine dite de "défense mosaïque décentralisée" (DMD). Le principe, élaboré à partir de  20 ans d'analyse des échecs américains en Irak et Afghanistan : en cas de première frappe décapitant le commandement, des ordres préétablis sont suivis par les unités militaires, qui passent alors en mode autonome et continuent à se battre sans avoir besoin d'ordres provenant d'un commandement central qui n'existe plus (cela ressemble aux protocoles de la " main morte" de la guerre froide). Le ministre des Affaires étrangères a d'ailleurs confirmé que les militaires étaient désormais en  autonomie partielle et que le pouvoir politique  ne les maîtrisait plus entièrement. Cela signifie qu'il y a actuellement  31 petites armées autonomes en Iran, chacun pouvant déterminer sa stratégie. Les États-Unis ont bien coupé "la tête du serpent" mais c'était l'Hydre de Lerne : quand on coupe une tête, deux nouvelles repoussent. Cette situation rend le conflit extrêmement imprévisible, et surtout historiquement dangereux. Mais c'est ainsi : quand on tue les dirigeants, le pays est moins bien dirigé...

Quid de l'offensive côté Iran ?

La riposte a d'abord visé les bases américaines dans la région, ce qui était prévisible et classique. L'absence de stratégie des États-Unis a fait qu'ils n'ont pu évacuer avant la guerre les  50 000 membres de leur personnel stationnés dans les États alliés. Comme, contrairement à 2025, l'Iran a immédiatement riposté sur les bases, les Américains ont demandé samedi matin à une partie de leur personnel d'aller se réfugier dans des hôtels des villes proches, que  l'Iran a alors attaqués. Les Émirats arabes unis ont été particulièrement touchés, dont Dubaï. Ces États se sont retrouvés transformés en zone de guerre sans l'avoir voulu.

 Les monarchies du Golfe, qui avaient bâti leur sécurité sur l'alliance américaine, se retrouvent dans une situation critique. L'Arabie saoudite, les Émirats et d'autres États commencent à réaliser que la présence américaine, loin de les protéger, les transforme en paratonnerre non relié au sol : elle attire la foudre sans les en protéger. Les Saoudiens protestent  déjà publiquement que "l'Amérique les a abandonnés" : les intercepteurs américains ont été déployés en priorité pour protéger Israël plutôt que leurs alliés du Golfe.

La stratégie iranienne à l'égard des monarchies du Golfe est triple : premièrement, pousser ces États à faire pression sur Trump pour arrêter le conflit ; deuxièmement, se venger de ces États musulmans considérés comme des "infidèles" ayant vendu leur souveraineté aux Américains ; troisièmement, attaquer leur  modèle économique. Et de fait, les images de missiles frappant les tours de Dubaï ne constituent pas exactement une publicité pour l'attractivité de la région...

L'économie des monarchies du Golfe est directement menacée. Dubaï, qui a bâti son modèle sur le tourisme, l'exil fiscal et la sécurité, voit sa prospérité sérieusement menacée.

L'Ennemi de trop : l'Occident achève son déclin

À force de vivre dans une réalité parallèle, composée de récits fantasmés et enfantins, on en oublie qu'une guerre avec un ennemi aussi stratégiquement positionné que l'Iran emporte des conséquences graves sur le commerce mondial. Disons qu'il ne vaut mieux ne pas y aller avec une économie fragile et dépendante.

Eh oui, l'Iran dispose d'une capacité de nuisance considérable. À commencer sur le trafic maritime international grâce à sa position autour du détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial et 20 % du gaz liquéfié.

Les gardiens de la révolution  ont annoncé avoir fermé le détroit d'Ormuz. On peut palabrer sur le fait de savoir jusqu'où cette fermeture est étanche, mais, même sans fermeture officielle, le détroit est de facto difficilement utilisable. Aucun propriétaire de méthanier ou de pétrolier ne risquera de faire passer son navire dans une zone de guerre. Les assureurs ont déjà  cessé de couvrir ces trajets et les compagnies maritimes internationales ont  largement suspendu leur trafic dans la région.

Signe de la gravité, les États-Unis ont annoncé qu'ils réfléchissaient à  escorter militairement les bateaux, et la France a annoncé  construire une coalition dans ce même but. La réaction iranienne risque d'être violente, d'autant que le détroit ne fait que 30 km de large et, peu profond, ne permet des  voies de navigation que de seulement 3 km dans chaque sens. Pour finir, les Iraniens ont toujours les moyens de  miner le détroit avec leurs 6 000 mines et leur vingtaine de sous-marins.

L'Iran a en outre la capacité d'attaquer les champs pétroliers et les raffineries situées à portée de ses missiles dans les États voisins, voire même d'artillerie. Pour le moment, ces attaques restent limitées, mais elles pourraient s'intensifier considérablement si le conflit se prolonge. La destruction des capacités pétrolières du Golfe provoquerait une crise énergétique mondiale sans précédent. Le conflit s'étendrait forcément, mais Khamenei avait été très clair  le 1er février 2026 : "Les Américains doivent savoir que s'ils déclenchent une guerre cette fois, ce sera une guerre régionale."

Si le conflit dure quinze jours, les conséquences pour l'Europe resteront limitées, mais Trump et son ministre de la Défense évoquent déjà un conflit de quatre semaines, ou huit, ou  trois mois. Si la situation se poursuit, la crise pourrait largement  dépasser les chocs pétroliers de 1974 et 1979 qui avaient pourtant profondément marqué les économies occidentales. Et malheureusement, on peine à voir comment tout cela pourrait finir vite et bien, dans la mesure où aucune négociation ne semble possible.

L'arrêt de production de  QatarEnergy en raison de l'instabilité régionale a déjà fait grimper les prix du gaz de plus de 80 % en Europe. Ils pourraient finir par atteindre des prix complètement insoutenables, se répercutant de nouveau en Europe sur l'électricité.

On peut bien faire toute la dette qu'on veut pour perfuser les dégâts, ça ne suffira pas à remplir le réservoir d'une voiture ou à faire tourner une usine. L'ironie de la situation est que  l'Europe se tourne déjà vers la Russie pour compenser, alors même que le Parlement européen   a voté en décembre 2025 l'interdiction des importations de gaz russe d'ici 2027... Comme quoi les valeurs ont leurs limites.

Mais si, en plus, les États-Unis, qui sont déjà à capacité de  production maximale, cessent d'exporter du gaz face à une pénurie domestique, et que la Russie nous tourne le dos, l'Europe se retrouverait alors dans une crise majeure. Or, Poutine vient de  déclarer que "Des clients ont émergé qui sont prêts à acheter le même gaz naturel à des prix plus élevés, notamment en raison des événements au Moyen-Orient, de la fermeture du détroit d'Ormuz. C'est naturel ; il n'y a pas d'agenda politique - c'est juste du business." et,  au vu du vote du Parlement européen, le gouvernement russe va se réunir prochainement pour  discuter de l'arrêt immédiat des exportations de gaz russe en Europe.

Si le conflit escalade, les choses pourraient tourner gravement au vinaigre. Le Yémen, allié de l'Iran, pourrait  bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, voie d'accès au canal de Suez - impactant l'approvisionnement de l'Europe en... tout. L'Iran pourrait viser les  usines de désalinisation qui font vivre l'Arabie Saoudite. Et il a déjà annoncé qu'il pourrait viser la  centrale nucléaire israélienne de Dimona. Vont-ils longtemps se retenir si la CIA réussit à déclencher une guerre civile en  armant les Kurdes, comme Trump essaie de le faire ?

La Chine de son côté va se retrouver aussi impactée par le conflit, puisque l'Iran est un carrefour fondamental des " Routes de la soie", par où transite une partie de ses échanges commerciaux. Si un  régime pro-occidental venait à s'installer en Iran, il pourrait décider de couper les routes commerciales chinoises en cas de conflit, ce qui représente donc une menace pour la Chine. La perte de contrôle de cette voie, par la guerre ou demain par une exclusion politique, représente désormais un problème de sécurité nationale pour Pékin, incomparablement plus qu'il ne l'était pour les États-Unis.

La Chine ne va donc certainement pas laisser les choses se faire sans réagir. Elle est d'ailleurs déjà en train d'aider discrètement l'Iran, par des livraisons d'armes et de  renseignement, surtout  satellitaire. Elle pourrait demain  faire exactement ce que les Occidentaux font avec l'Ukraine, à savoir, fournir beaucoup plus de matériel et de soutien logistique sans engagement militaire direct. Cela pourrait faire entrer le conflit dans une phase d'attrition prolongée, aux conséquences imprévisibles pour l'ensemble de la région et du monde.

Enfin, une des conséquences les plus immédiates et les plus terrifiantes pour les populations occidentales, nous l'évoquions plus haut, reste le risque terroriste. Les déclarations de djihad lancées par les autorités chiites ne visent pas seulement les États-Unis et Israël. Qui peut croire que la France et les autres pays occidentaux seront épargnés après avoir affirmé leur soutien matériel et moral ?

Une question se pose alors : à quel moment les peuples européens ont-ils été consultés sur une action qui les expose directement à des représailles ? Aucun référendum, aucun vote parlementaire, aucune consultation n'a précédé une opération et des réactions politiques dont les conséquences affectent directement la sécurité quotidienne de centaines de millions d'Européens, et mettent en jeu leur avenir économique et social.

Cette guerre est une impasse à tous les niveaux, et se présente comme le bouquet final d'une civilisation conduite par une politique nihiliste, qui marche sur la tête, comme nous l'a encore récemment expliqué Emmanuel Todd.

Trump, qui se voit comme un deal maker, se retrouve pour la première fois dans une situation où un deal est impossible, car il dépasse désormais de loin le cadre du business. Jusqu'à présent, sa méthode consistait à frapper fort pour forcer la négociation. Mais imagine-t-on seulement les Américains accepter de négocier avec les Japonais deux semaines après Pearl Harbor ?

À ce jour, Le triumvirat désigné pour assurer l'intérim du pouvoir iranien, conformément à la Constitution, a sans surprise fermé la porte à toute discussion avec les États-Unis. Le responsable juridique du trio a déclaré sans ambiguïté qu'il était hors de question de négocier.

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Nous continuerons à suivre de près les évènements sur Élucid, pour vous informer sur ce changement de paradigme majeur. L'époque est pour le moins hallucinante et inquiétante, et plus que jamais l'information est menacée, tandis que nous, citoyens, sommes emportés avec force dans un courant historique qui ne présage rien de bon. Mais comptez sur nous pour ne rien céder à l'absurdité et à la violence. On fera notre part.

Photo d'ouverture : Des militants et des partisans du parti Jamaat-e-Islami scandent des slogans lors d'une manifestation anti-américaine et anti-israélienne à Peshawar, le 2 mars 2026, après la mort du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, lors de frappes américano-israéliennes - ABDUL MAJEED / AFP

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