
par Jorge Enrique Jerez Belisario
Nous savons que lorsque les médias traditionnels commencent à chanter la même chanson, c'est que quelqu'un aiguise ses couteaux.
Le monde s'est réveillé ce week-end avec la nouvelle de l'opération Epic Fury. Ce nom, aussi grandiloquent que vide de sens, ne pouvait masquer la brutalité des événements : des bombes s'abattant sur Téhéran, des centaines de morts et d'innombrables bâtiments civils détruits. Mais comment en est-on arrivé là ?
Ce qui s'est passé, et qui n'était en aucun cas un accès de colère, reposait invariablement, dans son essence, sur une opération beaucoup plus discrète et, à sa manière, tout aussi efficace qu'un attentat à la bombe : l'opération médiatique.
Aux États-Unis, la machine de propagande ne s'arrête jamais. Et elle n'en a pas besoin. Depuis des mois, les principaux médias occidentaux font office d'avant-garde pour le Pentagone. Ils ont mis en œuvre ce que certains analystes appellent une "distorsion de la perception" : présenter chaque action défensive de l'Iran comme une menace offensive, ignorer le contexte historique et saturer l'espace médiatique du refrain selon lequel le programme nucléaire iranien représente un danger existentiel pour le monde.
Dans le discours de ces médias, des verbes comme "bombarder" ou "attaquer" sont employés pour décrire les agresseurs, les associant à des actions précises et tactiques, donc susceptibles de justification stratégique. La mention d'"objectifs militaires" renforce l'idée d'une guerre propre et rationnelle. Parallèlement, des expressions telles que "lancer un barrage" et "pluie de missiles" sont utilisées pour décrire la riposte des victimes, évoquant une violence incontrôlée, la barbarie et une menace existentielle.
On omet systématiquement de mentionner que ces missiles frappent également des installations militaires ou de renseignement, ce qui laisse supposer que l'attaque iranienne était aveugle et dirigée contre des civils. Cette asymétrie engendre une inversion morale : l'agresseur (qui bombarde le premier) est présenté comme un acteur rationnel et défensif, tandis que celui qui riposte est dépeint comme une bête irrationnelle.
Les médias occidentaux ont perfectionné l'art de déshumaniser l'ennemi en le réduisant à une simple étiquette. Les alliés régionaux de l'Iran sont systématiquement qualifiés de "mandataires", niant ainsi leur statut de mouvements ancrés dans la société et dotés de leurs propres objectifs politiques. Le Corps des gardiens de la révolution islamique est dépeint comme une "structure de pouvoir parasitaire". L'objectif est de présenter l'Iran non comme un État-nation aux intérêts légitimes, mais comme une "tête d'hydre" qu'il faut éliminer pour que la région retrouve son équilibre.
Et c'est là que réside le piège. Le journalisme sérieux explique ; la propagande, en revanche, étiquette. En répétant sans cesse que l'Iran est un "régime terroriste" ou une "théocratie maléfique", on déshumanise une nation de 85 millions d'habitants. Sa poésie, son cinéma, son histoire millénaire sont effacés d'un seul coup, et, surtout, tout crime commis contre elle est justifié d'avance.
Ce système opère non seulement dans les médias, mais aussi dans les centres de recherche et les revues académiques comme Foreign Affairs. On y produit des analyses qui, sous couvert d'objectivité, préparent le terrain à l'interventionnisme. Les manifestations internes en Iran sont présentées comme la preuve d'un "effondrement imminent", sans que soit mentionné le rôle des puissances extérieures dans le financement et l'organisation de ces troubles. Le gouvernement iranien est qualifié d'"illégitime", tandis que sa capacité à survivre à des décennies de sanctions, de guerre et d'ingérence - preuve d'une remarquable résilience institutionnelle - est passée sous silence.
L'histoire, obstinée, a tendance à se répéter, d'abord comme une farce, puis comme une tragédie. Ceux d'entre nous qui ont vécu les années 2000 se souviennent comment les mêmes méthodes - fausses informations, "armes de destruction massive" inexistantes et presse complice - ont ouvert la voie à l'invasion de l'Irak. Cette guerre a fait un million de morts et a dévasté un pays. Personne n'a payé pour ces titres mensongers. Personne ne s'est excusé. Et nous voici de nouveau au cœur de la même histoire, prêts pour la prochaine représentation.
Il n'y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir ; aussi, lorsque les bombardements furent ordonnés, le terrain était déjà préparé. Quelques jours auparavant, l'empire avait évoqué des missiles iraniens capables d'atteindre les États-Unis, une affirmation réfutée même par les analystes occidentaux, mais utile pour ce qui importait vraiment : préparer l'opinion publique, et notamment ses plus fidèles soutiens, à ce qui allait inévitablement se produire.
La stratégie est perverse, et pourtant simple : un monstre est créé dans la fiction, puis la solution est présentée comme une réalité. Les erreurs de l'Iran sont amplifiées, les provocations d'Israël sont passées sous silence, et une hiérarchie de la souffrance est instaurée où les victimes de "l'autre" ne sont que des numéros, tandis que "les nôtres" méritent des biographies et des condoléances officielles.
Tout cet appareil narratif porte un nom : la guerre psychologique. L'objectif est clair : démoraliser la population iranienne, lui faire croire à un isolement total et à un destin funeste ; désinformer l'opinion publique occidentale afin qu'elle accepte comme nécessaires des mesures qui seraient autrement rejetées ; et préparer le terrain à une action militaire, en instaurant un consensus autour de l'idée qu'"il n'y a pas d'autre choix" que d'attaquer.
À Cuba, nous le savons. La différence, c'est que nous avons appris à décrypter les non-dits, à chercher la vérité à contre-courant des grands monopoles. Nous savons que lorsque les médias traditionnels se mettent à répéter la même chose, c'est que quelqu'un prépare ses coups bas.
Aujourd'hui, l'Iran est la cible. Demain, quel pays sera déshumanisé à la une des grands journaux ? L'encre qui alimente la poudre ne fait aucune distinction entre les nations, elle obéit simplement.
source : Granma via China Beyond the Wall