06/03/2026 reseauinternational.net  5min #306871

Si l'Iran « gagnait » : l'hypothèse d'un basculement géopolitique

par Amal Djebbar

Dans les conflits contemporains, la victoire n'est plus ce qu'elle était. Les guerres du XXIe siècle ne se concluent que rarement par une capitulation nette ou un traité fondateur. Elles produisent plutôt des équilibres instables, des zones grises et des recompositions stratégiques durables. Imaginer une "victoire" iranienne - qu'elle se traduise par la survie consolidée du régime, l'échec militaire d'Israël et/ou des États-Unis, ou par l'affirmation décisive de l'influence de Téhéran dans la région - revient donc moins à penser une fin de guerre qu'à envisager un basculement dans l'architecture du système international.

À court terme, une telle issue renforcerait considérablement la légitimité du pouvoir iranien. Dans un régime dont la stabilité repose en partie sur la résistance face aux pressions extérieures, un succès stratégique serait immédiatement mobilisé comme preuve de sa capacité de résistance historique. Mais l'effet le plus significatif se situerait à l'échelle régionale : une victoire perçue comme telle donnerait un nouvel élan à l'arc d'influence iranien, de l'Irak au Liban en passant par la Syrie, et renforcerait les acteurs politiques et militaires qui gravitent dans cette sphère.

Au-delà du Moyen-Orient, l'impact serait également idéologique. Dans plusieurs régions du monde, notamment au sein de pays critiques de l'ordre occidental, un tel événement serait interprété comme le signe d'un affaiblissement de la puissance stratégique des États-Unis et de leurs alliés. Le récit d'un "monde post-occidental" trouverait alors un terrain fertile, alimentant les discours qui annoncent depuis plusieurs années l'érosion de l'hégémonie américaine.

Mais c'est sur le terrain de la sécurité internationale que les conséquences seraient les plus immédiates. Une victoire iranienne perçue comme telle accélérerait probablement une course régionale aux armements. Les États du Golfe, déjà engagés dans une modernisation rapide de leurs capacités militaires, pourraient intensifier leurs investissements stratégiques. Dans ce contexte, la question nucléaire redeviendrait centrale. L'Iran dispose déjà de stocks importants d'uranium enrichi et maîtrise des technologies sensibles. Si l'équilibre stratégique régional se modifiait en sa faveur, plusieurs puissances - notamment l'Arabie saoudite, la Turquie ou l'Égypte - pourraient être tentées de franchir à leur tour le seuil nucléaire afin de restaurer une forme de dissuasion.

À ces tensions sécuritaires, s'ajouterait un choc économique, potentiellement mondial. Le Moyen-Orient demeure un pivot énergétique de l'économie globale. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part considérable du commerce pétrolier mondial, constitue l'un des points névralgiques de cette architecture. Toute perturbation durable dans cette zone entraînerait une hausse brutale du prix de l'énergie, susceptible d'alimenter une nouvelle vague inflationniste et de fragiliser des économies déjà soumises à des tensions structurelles.

À plus long terme, l'hypothèse d'une victoire iranienne s'inscrirait dans une transformation plus profonde de l'ordre mondial. Les analyses prospectives réunies dans The World Ahead 2026 décrivent un système international en voie de fragmentation, marqué par la montée d'un monde multipolaire dans lequel les alliances deviennent plus fluides et les rivalités plus diffuses. Dans ce contexte, un Iran renforcé pourrait trouver sa place dans une constellation stratégique associant la Russie, la Chine et plusieurs puissances régionales cherchant à limiter l'influence occidentale.

Un tel réalignement ne signifierait pas nécessairement la formation d'un bloc homogène. Il traduirait plutôt une convergence d'intérêts entre États désireux de redéfinir les règles du jeu international. L'enjeu central ne serait plus seulement militaire, mais aussi technologique, financier et informationnel. Les conflits contemporains prennent désormais des formes hybrides : cyberattaques, guerre des infrastructures, contrôle des routes énergétiques, manipulation de l'information et compétition pour les technologies critiques.

Pour l'Europe, et pour la France en particulier, les implications seraient multiples. Sur le plan économique, une hausse durable des prix de l'énergie exercerait une pression supplémentaire sur des économies déjà confrontées à des défis structurels : transition énergétique, dette publique élevée et ralentissement de la croissance. Sur le plan stratégique, l'Europe serait confrontée à une question devenue centrale depuis plusieurs années : celle de son autonomie stratégique. Entre le maintien de l'alliance transatlantique, la nécessité de renforcer ses capacités de défense et la volonté de préserver son indépendance diplomatique, le continent devrait naviguer dans un environnement international de plus en plus instable.

Enfin, les répercussions seraient également politiques à l'intérieur des sociétés européennes. Dans un contexte marqué par la polarisation politique et les incertitudes économiques, les débats autour de la sécurité, de la politique étrangère, de l'OTAN ou du rôle de l'Europe dans le monde pourraient s'intensifier.

Il convient toutefois de rappeler que les conflits contemporains produisent rarement des victoires nettes et rapides. Les scénarios les plus plausibles restent ceux d'une guerre prolongée par acteurs interposés, d'un cessez-le-feu fragile ou d'un équilibre militaire sans vainqueur clairement identifié.

Mais si l'Iran devait apparaître comme le grand gagnant d'une confrontation majeure, ce ne serait pas seulement une victoire régionale. Ce serait le symptôme d'une mutation plus profonde : l'entrée du système international dans une phase de recomposition où l'ordre hérité de la fin de la guerre froide laisserait place à un monde plus fragmenté, plus conflictuel et plus incertain.

 Amal Djebbar

llustration : École de Rubens, Petrus Paulus (Siegen (Westphalie), 1577 - Anvers, 1640), Trois têtes de vieillards

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