11/03/2026 lesakerfrancophone.fr  6min #307376

Les États-Unis forcent l'Inde à jouer dans un cirque

Par M.K. Bhadrakumar - Le 8 mars 2026 - Source Indian Punchline

Un outil bien rodé dans la boîte diplomatique des États-Unis consiste à frotter le nez de ses États vassaux dans la poussière, de temps en temps, pour leur rappeler qu'ils sont une forme de vie inférieure, tout en proclamant au monde entier qu'un État vassal restera toujours un État vassal. Le sabotage du gazoduc allemand Nord Stream en septembre 2022 en est un exemple flagrant. Plus récemment, l'Inde a été également soumise par les États-Unis à un traitement sévère similaire.

Des déclarations et des remarques exceptionnellement grossières ont afflué des responsables de l'administration Trump exigeant que l'Inde se conforme au diktat américain de mettre fin à ses importations de pétrole en provenance de Russie. L'alibi étant que le commerce du pétrole indien générait des revenus supplémentaires pour la Russie, ce qui aidait à financer la guerre en cours du Kremlin en Ukraine.

L'administration Trump sait que c'est un argument manifestement absurde, mais cette décision remplit un triple objectif : premièrement, inverser la courbe ascendante du commerce russo-indien et éroder les relations entre les deux pays dans la période actuelle de transformation de la politique internationale ; deuxièmement, remplacer le pétrole russe par des approvisionnements américains (à des prix beaucoup plus élevés) sur le lucratif marché indien qui sera un énorme consommateur d'énergie pour les décennies à venir et, ainsi, également prendre le contrôle de la sécurité énergétique de l'Inde, ce qui aura bien sûr d'énormes implications stratégiques ; troisièmement, démontrer que la fanfaronnade des élites dirigeantes indiennes actuelles affichant une attitude ultra-nationaliste et auto-proclamant être un État de civilisation - "Vishwaguru" [l'enseignant du monde] et tout cela, n'est que de la poudre aux yeux car l'autonomie stratégique et les politiques étrangères indépendantes que le gouvernement indien prétend avoir ne sont en réalité qu'un jargon très valorisant.

En termes simples, les États-Unis ont montré que l'élite dirigeante indienne actuelle n'est composé que de fraudeurs et d'éléments compradores - essentiellement des lâches et des cyniques. À un moment donné, lorsque la théâtralité de Trump a atteint son apogée, il s'est même vanté de pouvoir "mettre fin" à la carrière politique du Premier ministre Narendra Modi.

Il est, de même, humiliant de rappeler ce que tous les hauts responsables de Trump comme le secrétaire au Trésor Scott Bessent, le Secrétaire au Commerce Howard Lutnick et le conseiller principal pour le commerce et la fabrication Peter Navarro ont crié presque quotidiennement sur les toits pour menacer le gouvernement Modi et rabaisser l'Inde. Dans tout cela, l'imprimatur de Trump n'a jamais fait de doute ; une stratégie calculée pour matraquer le moral de l'élite dirigeante indienne.

De même, Trump, un grand pratiquant de l'Illusion de la Vérité - "Répétez un mensonge assez souvent et il devient la vérité", une citation souvent attribuée au nazi Joseph Goebbels - s'est vanté d'avoir fait pression sur l'Inde et le Pakistan pour éviter une guerre nucléaire. Pas plus tard qu'à la fin février, dans son discours sur l'État de l'Union devant le Congrès américain, Trump déclarait à l'élite que 35 millions de personnes dans le sous-continent "seraient mortes sans mon implication."

Franchement, les Indiens patriotes qui sont extrêmement fiers de l'histoire postcoloniale de leur pays se demandent aujourd'hui s'il n'y aurait finalement pas un soupçon de vérité dans l'affirmation persistante de Trump.

Autrement dit, derrière l'écran de fumée de la défiance stratégique, Delhi s'est discrètement soumise au diktat américain en renonçant à l'importation de pétrole russe. C'est en partant de sous-entendus énoncés par des responsables américains que nous avons commencé à sentir que les dirigeants indiens s'étaient soumis.

Au début, on avait tendance à y voir de la désinformation ! Mais l'incrédulité s'est estompée et la vérité est que le gouvernement indien ne contrôle plus l'autonomie de ses politiques de sécurité énergétique. Dans le monde actuel, pour utiliser une métaphore, c'est comme perdre sa chasteté. Tu le perds une fois, et tu l'as perdu pour toujours. La sécurité énergétique est si centrale dans l'économie politique d'un pays comme l'Inde, qui dépend de manière critique des importations de pétrole, qu'on pourrait tout aussi bien la confondre avec l'indépendance nationale elle-même.

Il est évident que l'avenir de l'Inde en tant que pays doté d'une politique étrangère indépendante ancrée sur l'autonomie stratégique est sérieusement mis en doute.

La fierté nationale est meurtrie quand on entend le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, dire avec désinvolture dans une interview à Fox Business, vendredi dernier : "Le monde est très bien approvisionné en pétrole. Hier, le Trésor a accepté de laisser nos alliés en Inde recommencer à acheter du pétrole russe qui était déjà embarqué sur des bateaux". [Souligné par l'auteur.]

"Les Indiens ont été de très bons joueurs. Nous leur avions demandé d'arrêter d'acheter du pétrole russe sanctionné cet automne. Ils l'ont fait. Ils allaient le remplacer par du pétrole américain. Mais pour réduire l'écart temporaire de pétrole dans le monde,  nous leur avons donné la permission d'accepter le pétrole russe." [Souligné par l'auteur.]

Bessent a ajouté qu'il y avait des centaines de millions de barils de brut russe sanctionnés déjà embarqués, et en substance, "en ne les sanctionnant pas, le Trésor peut créer de l'approvisionnement. Et nous examinons cela. Nous allons maintenir une cadence d'annonces de mesures pour soulager le marché pendant ce conflit [iranien]."

Le secrétaire américain à l'Énergie, Chris Wright, a déclaré dans un message publié vendredi sur X, "Nous avons mis en œuvre des mesures à court terme pour aider à maintenir les prix du pétrole à la baisse. Nous permettons à nos amis en Inde de prendre du pétrole qui se trouve déjà sur des navires, de le raffiner et de mettre rapidement ces barils sur le marché. Un moyen pratique de faire circuler l'approvisionnement et de soulager la pression." [Souligné par l'auteur.]

La mère de toutes les ironies est que Trump, qui a dicté plus tôt que pour mettre fin à la guerre en Ukraine, l'Inde devrait mettre fin à ses achats de pétrole à la Russie, "autorise" maintenant Delhi à passer de nouvelles commandes au cours de la prochaine période de 30 jours, il peut s'approvisionner en pétrole russe pour que sa guerre contre l'Iran se déroule sans heurts. Reliance aurait donc repris son lucratif commerce de pétrole avec la Russie, avec lequel elle a réalisé des profits exceptionnels, jusqu'à ce que la fête se termine avec le diktat de Trump.

Comme un lion obéissant dans le chapiteau du cirque, au son du claquement du fouet, nous avons été entraînés à obéir. Il ne semble y avoir aucun sentiment de honte de la part de nos élites dirigeantes d'être traitées si ouvertement et effrontément devant le public mondial comme les courtiers d'un État vassal qui est aux ordres de Washington.

Qu'est-ce que Gandhi ferait de tout cela ? Est-ce le "rendez-vous avec le destin" dont Nehru rêvait autrefois ? Pour la pure liberté de fabriquer du sel, Gandhiji a affirmé sa volonté, à Dandi dans l'État du Gujarat.

Les dirigeants actuels de l'Inde devraient également exercer leur prérogative de prendre des décisions indépendantes. Mais, pour que cela se produise, comme l'a écrit Rabindranath Tagore, l'esprit doit d'abord être sans peur et la tête haute.

M.K. Bhadrakumar

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

 lesakerfrancophone.fr