12/03/2026 reseauinternational.net  18min #307514

 Le piège persan de Washington : la grande erreur américaine, les leçons pour l'Aes et le basculement du monde

La suite du piège persan de Washington : la guerre que les États-Unis ne peuvent plus gagner comme ils l'avaient imaginée, et ce qu'elle annonce pour l'Afrique et l'Aes

par Dr Eloi Bandia Keita

Il est des moments où l'Histoire change de visage sans demander la permission à personne. Elle ne prévient pas. Elle ne sonne pas à la porte des chancelleries. Elle surgit, tranche, emporte les certitudes d'hier, puis laisse derrière elle des cartes géopolitiques froissées, des doctrines devenues soudain obsolètes, des empires encore debout en apparence mais déjà entamés dans leur substance. La guerre qui se déploie autour de l'Iran appartient à cette catégorie de ruptures. Elle n'est pas seulement un épisode supplémentaire du chaos moyen-oriental. Elle n'est pas seulement une confrontation entre l'Iran, Israël et les États-Unis. Elle est en train de devenir autre chose : un révélateur mondial, un accélérateur historique, peut-être même l'un des laboratoires les plus brutaux de l'après-hégémonie occidentale.

Car ce qui se joue ici dépasse infiniment la destruction de quelques sites, la neutralisation de quelques radars, l'intensité de quelques salves de missiles ou les rodomontades de dirigeants persuadés que le langage de la force remplace encore l'intelligence stratégique. Ce qui se joue ici, au fond, c'est la rencontre entre une puissance impériale qui croyait encore pouvoir dicter seule les règles du jeu, et un monde devenu trop dense, trop fragmenté, trop fatigué, trop armé et trop lucide pour continuer à obéir au vieux scénario. Washington voulait une guerre punitive, brève, démonstrative, pédagogiquement terrifiante pour les autres. Il se retrouve face à une guerre d'endurance, de saturation, de coûts, d'usure, de nerfs, de logistique, de profondeur stratégique, c'est-à-dire précisément le type de guerre qu'une superpuissance hypertrophiée technologiquement mais contrainte industriellement finit par redouter plus qu'aucune autre.

La faute américaine n'est pas seulement militaire. Elle est d'abord intellectuelle. Elle repose sur une erreur de civilisation stratégique. Washington a continué de croire que la supériorité technologique suffisait à tout résoudre : neutraliser la géographie, compresser le temps, contourner l'industrie, absorber la saturation, briser la volonté de résistance et imposer ensuite une issue politique conforme à ses intérêts. C'est exactement cette illusion qui se fracasse aujourd'hui contre le réel. Car la guerre moderne ne se réduit plus à l'écrasement vertical de l'adversaire par la précision, l'électronique et la supériorité aérienne. Elle se décide de plus en plus dans le rapport entre le coût de l'attaque et le coût de la défense, entre la cadence de feu et la cadence de remplacement, entre la profondeur du territoire et la fragilité des lignes d'approvisionnement, entre l'endurance politique d'une société et l'usure intérieure d'un bloc dirigeant. Une puissance peut encore dominer le ciel et perdre pourtant la guerre du temps.

C'est là que le piège persan prend tout son sens. Le piège n'est pas seulement militaire ; il est systémique. Il consiste à attirer l'adversaire dans un espace où sa force devient chère, lente, dispersée, politiquement lourde, industriellement vulnérable et stratégiquement contre-productive. Les États-Unis ont cru entrer dans une opération de maîtrise ; ils sont en train de découvrir une guerre de démaîtrise. Ils pensaient piloter l'escalade ; ils doivent désormais courir derrière ses conséquences. Ils imaginaient imposer une hiérarchie claire entre centre et périphérie ; ils se heurtent à un théâtre où chaque périphérie se met à parler au centre, où chaque frappe possède une résonance énergétique, commerciale, financière, psychologique et diplomatique mondiale. Le Golfe n'est pas seulement un espace militaire. C'est une articulation décisive du capitalisme mondial. Quiconque y introduit une instabilité durable n'ouvre pas une simple crise régionale ; il injecte une secousse dans les artères mêmes de l'économie internationale.

Voilà pourquoi cette guerre ne peut pas être lue comme une simple succession de frappes et de répliques. Elle doit être comprise comme une lutte entre deux conceptions du temps, deux conceptions de la souveraineté, deux conceptions de l'ordre mondial. D'un côté, les États-Unis et leur dispositif israélien raisonnent encore dans la logique de la punition exemplaire, de la supériorité qualitative, de la coercition par le choc, de la domination narrative appuyée sur l'épuisement psychologique de l'adversaire. De l'autre, l'Iran semble avoir choisi une autre grammaire : celle de l'endurance, de l'usure, de la résilience idéologique, du coût croissant imposé à l'ennemi, de la saturation progressive de ses défenses, de l'extension du risque à l'ensemble de l'architecture régionale qui soutient l'offensive contre lui. Autrement dit, Washington parlait encore le langage des guerres hiérarchiques ; Téhéran répond dans celui des guerres systémiques.

La question centrale n'est donc pas de savoir si l'Iran peut vaincre les États-Unis dans un affrontement symétrique total. Cette formulation rassure artificiellement ceux qui veulent encore croire que la puissance brute suffit à clore l'analyse. La vraie question, beaucoup plus grave pour Washington, est celle-ci : l'Iran peut-il rendre le prix de la guerre supérieur à l'intérêt politique, stratégique, économique et psychologique de sa poursuite ? Dès lors que cette interrogation est posée honnêtement, le problème change de nature. Si le prix du pétrole s'envole, si les chaînes logistiques se tendent, si le gaz devient plus cher, si l'assurance maritime se durcit, si les marchés paniquent, si les alliés commencent à douter, si les intercepteurs se raréfient, si les dispositifs de défense doivent être dispersés sur plusieurs fronts, si l'Indo-Pacifique se trouve mécaniquement partiellement dégarni, si l'Europe paie l'énergie plus cher, si l'Asie importatrice voit ses coûts exploser, alors la "victoire" militaire perd une grande partie de sa valeur politique. Une guerre qui secoue durablement Ormuz n'est jamais locale. C'est un prélèvement mondial sur la production, sur l'inflation, sur les monnaies fragiles, sur les budgets publics et, au bout du compte, sur la stabilité sociale de dizaines de pays.

Le plus accablant pour Washington est que cette vulnérabilité n'est plus seulement dénoncée par ses adversaires ; elle est désormais inscrite dans la matière même des choses. La défense antimissile la plus sophistiquée du monde n'échappe ni au coût des intercepteurs, ni aux délais industriels, ni aux goulets d'étranglement logistiques, ni aux effets de saturation. Le bombardier le plus redoutable n'abolit pas la profondeur stratégique de l'adversaire. La rhétorique la plus agressive n'annule pas la fatigue des marchés. Le récit le plus martial ne neutralise pas l'effet boomerang d'une flambée énergétique mondiale. Le problème de l'empire américain n'est pas qu'il serait soudain devenu faible ; il est qu'il reste extraordinairement puissant dans un monde où la puissance ne suffit plus à garantir le contrôle.

C'est là, sans doute, le signe le plus net du déclin hégémonique. L'hégémonie véritable n'est pas seulement la capacité de frapper. C'est la capacité de frapper sans se fragiliser soi-même, sans paniquer ses alliés, sans ruiner la crédibilité de son récit, sans accélérer la recherche mondiale d'alternatives. Or c'est précisément ce qui semble se produire : chaque jour de guerre supplémentaire pousse une partie croissante de la planète à tirer des conclusions que Washington aurait voulu retarder encore dix ans. Les États-Unis ne sont plus perçus comme le garant évident d'un ordre, mais de plus en plus comme un producteur de désordre systémique. Ils ne sont plus seulement vus comme une superpuissance ; ils apparaissent aussi, désormais, comme un facteur de volatilité planétaire. C'est un basculement immense.

L'autre grande erreur américaine a été psychologique. Les stratèges de Washington et leurs relais ont trop souvent présumé que la pression maximale, l'humiliation verbale, les menaces de capitulation et la démonstration technologique suffiraient à disloquer le système politique iranien ou à le pousser vers une négociation de faiblesse. C'était méconnaître profondément la logique de légitimation de la République islamique et, plus généralement, de tout État qui se vit comme assiégé par une puissance extérieure. Lorsqu'un système politique fonde une part de sa cohésion sur la résistance, la menace existentielle ne produit pas mécaniquement l'effondrement ; elle peut produire au contraire le raidissement, la centralisation, la montée en discipline, l'acceptation sociale de coûts très élevés et la sanctuarisation symbolique du refus de céder. Autrement dit, là où Washington croyait manier la dissuasion, il a peut-être surtout activé la consolidation adverse.

Si ces tendances se confirment, le conflit ouvre alors sur un horizon beaucoup plus vaste : celui de la recomposition du système international. Non pas encore un ordre stable, cohérent, déjà institutionnalisé, mais un entre-deux historique où l'ordre ancien continue d'imposer ses réflexes tandis que l'ordre nouveau accumule ses matériaux sans avoir encore trouvé sa forme définitive. Nous entrons dans un monde où l'Occident collectif ne peut plus tout imposer, où le dollar reste central mais plus incontesté, où la puissance américaine demeure immense mais moins dissuasive qu'autrefois, où la Russie, la Chine, l'Iran et d'autres acteurs du Sud global ne cherchent pas nécessairement à remplacer un empire par un autre, mais à empêcher qu'un seul centre puisse encore décider pour tous. C'est cela, peut-être, que cette guerre révèle le plus brutalement : la fin progressive du monopole occidental sur la définition du réel.

Dans cette perspective, la bataille autour de l'énergie devient décisive. Car derrière les missiles, derrière les frappes, derrière les discours enflammés, une question souterraine travaille le système : qui contrôle les routes, les prix, les devises, les flux, les assurances, les capacités de stockage, les corridors et, en dernière instance, la norme du commerce énergétique mondial ? Depuis des décennies, la puissance américaine a été consolidée non seulement par ses bases et ses flottes, mais par l'architecture monétaire et financière qui permettait d'absorber les revenus du pétrole, de structurer les échanges en dollars, de recycler les excédents dans l'espace financier atlantique et de faire de la centralité du billet vert une arme de puissance autant qu'un mécanisme économique. Toute guerre majeure au cœur de cet espace pose donc nécessairement la question de la dédollarisation, non comme slogan, mais comme tendance historique. À mesure que l'usage politique du dollar se durcit, l'incitation à s'en émanciper grandit. À mesure que la coercition devient visible, le désir de diversification monétaire cesse d'être théorique.

Il ne s'agit pas ici d'annoncer naïvement l'effondrement immédiat du système dollar. Les structures de domination ne meurent pas en un jour. Elles se fissurent, se réajustent, se défendent, se prolongent souvent bien au-delà de ce que leurs critiques imaginent. Mais il serait tout aussi naïf de ne pas voir que chaque crise de ce type accélère les raisonnements souverainistes dans le Sud, renforce les stratégies de contournement, encourage les paiements hors dollar, pousse à la constitution de blocs plus autonomes et fragilise le consentement implicite à la tutelle monétaire américaine. La guerre autour de l'Iran n'ouvre donc pas seulement une crise militaire ; elle contribue à user les fondements économiques invisibles de l'hégémonie.

Dans un tel contexte, les options américaines apparaissent moins comme des solutions que comme des variations sur un même dilemme. Le cessez-le-feu négocié serait la voie la plus rationnelle, car il permettrait de sauver ce qui peut encore l'être : le temps industriel, les stocks, la disponibilité pour d'autres théâtres, une part de la crédibilité diplomatique, un minimum de stabilité énergétique. Mais cette option suppose une discipline politique rare : accepter de sortir sans appeler cela une défaite. Or les empires supportent mal les retraits lucides. L'escalade, elle, flatterait l'instinct de puissance et rassurerait momentanément les plus faucons ; mais elle porterait avec elle le risque d'une contre-escalade plus large, d'un embrasement régional plus profond et d'un coût mondial bien supérieur encore. Le redéploiement depuis d'autres théâtres, notamment asiatiques, ouvrirait des vulnérabilités que Pékin observerait avec le plus grand intérêt. Quant à la régionalisation accrue du fardeau, elle ne changerait rien à l'arithmétique fondamentale : déléguer davantage aux alliés ne reconstitue ni les stocks ni les délais ni la cohérence stratégique perdue.

Plus profondément encore, cette guerre exhibe une vérité que beaucoup de peuples du Sud pressentaient déjà : les grands discours occidentaux sur le droit international, sur les règles, sur la morale universelle, sur la protection des civils et sur la hiérarchie des violences ont cessé de convaincre hors de leurs cercles d'autolégitimation. Le monde voit. Il voit les indignations sélectives, les silences calculés, les brutalités justifiées, les morts surmédiatisés et les morts invisibilisés. Il voit un système de discours qui prétend défendre l'universel mais continue de classer implicitement les vies. Il voit que certaines invasions sont absolues, que d'autres deviennent des débats. Il voit que certaines occupations scandalisent et que d'autres se gèrent en langage procédural. Il voit, enfin, que le droit est souvent brandi contre les adversaires de l'Occident et relativisé quand les alliés de l'Occident le violent. Cette faillite morale pèse elle aussi dans la recomposition du monde.

L'Europe, dans cette séquence, apparaît d'ailleurs comme le miroir d'une impuissance qui se croyait encore normative. Elle n'a ni la liberté stratégique de dire non pleinement à Washington, ni la force politique d'imposer une architecture de paix indépendante, ni même parfois le courage d'assumer que son dernier grand capital international devrait être justement la défense cohérente du droit. À force de se taire quand le droit l'embarrasse et de parler quand il l'arrange, elle entame ce qui lui restait d'autorité morale. Une Europe qui ne défend plus l'universalité du droit, mais son usage variable selon l'auteur de la violation, n'est plus qu'un appendice discursif d'un ordre qu'elle ne contrôle plus.

Mais pour nous, Africains, et plus particulièrement pour l'Alliance des États du Sahel, la vraie question commence là où beaucoup d'analyses s'arrêtent. Que signifie cette guerre pour l'Afrique ? Que dit-elle du monde dans lequel grandiront nos enfants ? Que doit comprendre l'AES dans ce tumulte ? Voilà l'essentiel. Car regarder ce conflit comme un spectacle lointain serait une faute grave. Il faut au contraire le lire comme une leçon stratégique à ciel ouvert, une radiographie brutale des vulnérabilités qui attendent tous les ensembles politiques faibles, dépendants, désarticulés ou naïfs.

La première leçon est qu'aucune souveraineté n'existe réellement sans profondeur matérielle. Avoir un drapeau, un hymne, un siège aux Nations unies et des discours patriotiques ne suffit pas. Un peuple qui ne maîtrise ni son énergie, ni ses corridors, ni ses stocks, ni sa chaîne alimentaire, ni ses infrastructures critiques, ni sa maintenance industrielle, ni sa capacité de paiement, ni sa narration stratégique, demeure vulnérable à des formes de domination beaucoup plus sophistiquées que l'occupation classique. Les guerres contemporaines punissent moins la faiblesse militaire brute que l'absence de profondeur systémique. Elles frappent les nœuds logistiques, les dépendances invisibles, les budgets, les réseaux, les psychologies, les circuits d'approvisionnement et les imaginaires collectifs.

La deuxième leçon est que l'arme décisive n'est pas toujours celle qui détruit le plus ; c'est souvent celle qui épuise le plus sûrement. Pour l'AES, cela signifie que la sécurité ne peut plus être pensée seulement en termes d'hommes en armes, de frontières et d'équipements. Elle doit être pensée comme une architecture totale : énergie, routes, rail, stockage, finance régionale, télécommunications, cyberdéfense, renseignement, formation technique, agriculture, industrie de maintenance, doctrine informationnelle et capacité de décision rapide. Un ensemble qui dépend des autres pour produire, transporter, réparer, assurer, financer et raconter ne commande pas vraiment son destin.

La troisième leçon est que la fédération sahélienne n'est plus un supplément d'âme ni un rêve romantique : elle devient une nécessité historique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne peuvent plus se permettre la lenteur institutionnelle, les coopérations symboliques, les sommets sans mécanismes contraignants, les ambitions sans appareil. L'heure exige une profondeur commune. Une profondeur de défense, bien sûr, mais aussi une profondeur énergétique, minière, agricole, financière, éducative, informationnelle et industrielle. Ce qui se joue dans la guerre du Moyen-Orient montre qu'un État isolé peut résister héroïquement et rester néanmoins structurellement exposé ; un bloc organisé, lui, peut transformer sa vulnérabilité en négociation. L'AES ne sera crédible que si elle devient rapidement une machine de capacité, pas seulement une parole de souveraineté.

Cela implique une doctrine simple et dure : coopération partout, subordination nulle part. Il ne s'agit pas pour l'AES de remplacer une tutelle par une autre, ni de passer d'une dépendance occidentale à une dépendance orientale, ni de se griser de slogans multipolaires sans construire les instruments matériels de sa liberté. Le monde nouveau ne fera pas de cadeau aux naïfs. Il exigera de chaque bloc qu'il sache ce qu'il veut protéger, ce qu'il veut produire, ce qu'il veut transformer, ce qu'il refuse de céder et ce qu'il est prêt à payer pour rester debout. Le partenariat n'a de sens que lorsqu'il augmente la capacité propre. Toute relation qui nourrit la dépendance au lieu de la réduire prépare la prochaine vulnérabilité.

La quatrième leçon est que l'éducation redevient stratégique au sens le plus dur du terme. Une région sans ingénieurs, sans logisticiens, sans énergéticiens, sans géologues, sans métallurgistes, sans techniciens de maintenance, sans analystes de données, sans stratèges civils, sans économistes patriotes et sans école de commandement ne peut pas soutenir longtemps une souveraineté réelle. Il faudra former massivement. Former vite. Former utile. Former pour produire, pour réparer, pour organiser, pour anticiper, pour protéger, pour penser par nous-mêmes. Le monde qui vient ne respectera pas les peuples qui parlent beaucoup de dignité tout en important l'essentiel de ce qui les fait vivre.

La cinquième leçon, enfin, est morale et civilisationnelle. Alors que la mondialisation de la peur, des bombes, des écrans et des intérêts tend à banaliser l'écrasement des faibles, l'Afrique a le devoir de rappeler une évidence que les impérialismes de toutes les époques ont toujours piétinée : une vie humaine n'a pas moins de valeur parce qu'elle naît au Sud, parce qu'elle prie autrement, parce qu'elle n'appartient pas au bon camp médiatique, parce qu'elle ne sert pas la bonne géopolitique. Ce monde hiérarchise les morts. Il monnaye la compassion. Il distribue l'indignation à géométrie variable. Nous ne devons jamais l'accepter. La souveraineté africaine sera aussi une bataille pour rétablir l'égale dignité des vies contre les empires qui parlent de civilisation tout en exportant le chaos.

Dès lors, la question qui devrait hanter les responsables africains n'est pas de savoir qui, de Washington ou de Téhéran, remportera tel ou tel épisode tactique. La vraie question est : quel monde de demain voulons-nous laisser à nos enfants ? Un monde où l'Afrique restera périphérie énergétique, réserve minière, marché captif, théâtre d'influences, consommatrice de récits étrangers et victime collatérale des guerres des autres ? Ou un monde où elle commencera enfin à convertir sa lucidité historique en architecture de puissance, son expérience des prédations en doctrine de vigilance, son désir d'émancipation en institutions solides ?

L'AES peut, à cet égard, jouer un rôle historique beaucoup plus grand que sa taille économique actuelle ne le laisse croire. Parce qu'elle se situe au point de rencontre de plusieurs lignes de fracture du XXIe siècle : crise de l'ordre occidental, retour des souverainetés affirmées, lutte pour le contrôle des ressources, affrontement informationnel, nécessité de nouvelles intégrations régionales, épuisement du modèle sécuritaire importé, urgence démographique, urgence éducative et aspiration populaire à une dignité enfin non négociable. Si l'AES comprend cela, elle peut devenir bien davantage qu'une alliance de circonstance : elle peut devenir l'un des laboratoires africains de la souveraineté concrète.

Mais cela demandera une discipline historique. Il faudra sortir du court-termisme, des clientélismes, des vanités de personnes, des dépendances administratives, des bureaucraties stériles et des patriotismes purement oratoires. Il faudra bâtir des corridors sûrs, des réseaux électriques robustes, des politiques minières concertées, des réserves stratégiques, une industrie de maintenance, une politique agricole régionale, une banque de compensation, des écoles techniques de masse, un commandement conjoint de crise, une doctrine commune de guerre informationnelle et une capacité propre de lecture géopolitique. Il faudra aussi, surtout, retrouver l'idée que l'État, lorsqu'il sert réellement la nation, n'est pas un butin mais un instrument de continuité historique.

L'histoire ne récompense jamais les peuples qui avaient raison trop tard. Elle récompense ceux qui se sont préparés pendant que les autres se racontaient encore des histoires rassurantes. Le Moyen-Orient nous envoie aujourd'hui un avertissement gigantesque. Il dit à tous les peuples du Sud qu'aucune dépendance n'est bénigne, qu'aucune tutelle n'est gratuite, qu'aucune faiblesse logistique n'est neutre, qu'aucune illusion sur la bienveillance des empires n'est sans prix. Il dit aussi qu'un monde est en train de finir, non parce qu'un autre serait déjà parfaitement né, mais parce que les instruments de commandement de l'ancien ne produisent plus l'obéissance d'hier.

Ce qui se joue autour de l'Iran n'est donc pas seulement une guerre de plus. C'est une démonstration. Démonstration de ce que vaut une doctrine lorsqu'elle rencontre la matière, de ce que vaut un empire lorsqu'il découvre que sa volonté politique va plus vite que son appareil industriel, de ce que vaut une hégémonie lorsqu'elle commence à se survivre à elle-même, et de ce que vaut une région lorsqu'elle comprend qu'elle n'a plus le droit à la lenteur. La chute de l'hégémonie américaine ne prendra peut-être ni la forme d'un effondrement théâtral ni celle d'une capitulation visible. Elle prendra plus probablement la forme, beaucoup plus historique, d'une érosion cumulative : moins de crédibilité, moins de consentement, moins de marge, plus de coûts, plus de contestation, plus de contournements, plus de fragmentation. C'est ainsi que meurent les centralités excessives : elles ne s'écroulent pas d'un coup, elles cessent peu à peu d'être naturelles.

Pour l'Afrique et pour l'AES, l'impératif est donc limpide. Ne pas subir le nouveau monde ; le préparer. Ne pas attendre que d'autres en écrivent les règles ; construire nos propres capacités de négociation. Ne pas commenter indéfiniment la violence des autres ; faire de nos vulnérabilités un programme d'action. Penser loin. Produire dur. Éduquer massif. Sécuriser intelligent. Intégrer vite. Parler vrai. Refuser les tutelles. Et surtout, comprendre que dans l'âge qui s'ouvre, la préparation n'est plus une précaution : elle est déjà une victoire.

Car au bout de cette guerre, et de toutes celles qui se profilent, la question demeure entière, implacable, décisive : quel monde demain pour nos enfants ? Un monde où l'Afrique regardera encore les empires choisir à sa place, ou un monde où elle décidera enfin qu'aucune puissance étrangère, fût-elle bardée de dollars, de flottes et de récits, ne peut durablement commander des peuples qui ont décidé de se préparer, de s'unir et de se tenir debout ?

L'avenir sera ce que nous aurons eu le courage d'organiser.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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