
par Philippe Rosenthal
La guerre menée par l'axe américano-israélien et ses alliés contre l'Iran porte un coup fatal à l'industrie en Europe et menace de provoquer de nouvelles fermetures d'industries et d'entreprises.
La guerre contre l'Iran "porte un coup dur à l'industrie chimique européenne, déjà fragilisée, et aggrave une situation d'urgence critique pour les secteurs énergivores, notamment en Allemagne. L'escalade des tensions a fait flamber les prix du gaz naturel (jusqu'à environ 56 €/MWh) et du pétrole, menaçant de nouvelles fermetures d'usines chimiques confrontées à des coûts de production insoutenables", signale Bloomberg.
Le conflit a perturbé les voies d'approvisionnement essentielles, ce qui a entraîné une hausse des coûts de production des industries énergivores. Par exemple, d'après le quotidien financier anglophone, les factures de gaz mensuelles d'opérateurs comme InfraLeuna (l'un des principaux sites chimiques d'Europe) pourraient passer de 6 millions d'euros à environ 17 millions d'euros, ce qui pourrait conduire à des fermetures d'usines.
"InfraLeuna constitue l'épine dorsale de plus de 100 entreprises implantées sur place, garantissant une production efficace et optimisée en termes de coûts", sou l igne le site du groupe. Infraleuna est un fournisseur d'énergie, réalisant l'exploitation de centrales électriques (centrales à cycle combiné) pour la production d'électricité et de vapeur.
Plusieurs secteurs, comme pour le raffinage du pétrole, sont concernés par le groupe : "Les catalyseurs figurent parmi les produits traditionnels de Leuna. Le premier catalyseur y a été fabriqué au début des années 1920. Shell Catalysts & Technologies Leuna GmbH produit des catalyseurs d'hydrogénation et d'hydrogénation sélective pour le raffinage du pétrole, ainsi que des catalyseurs conçus sur mesure". Infraleuna impacte également la raffinerie TotalEnergies d'Allemagne centrale, l'une des usines de traitement de pétrole brut les plus modernes, les plus grandes et les plus économes en énergie d'Europe.
Infraleuna est stratégique aussi pour les techniques de gaz et d'eau : Fourniture de gaz industriels, d'air comprimé et traitement de l'eau. le complexe chimique de Leuna est particulièrement vulnérable et constitue un exemple flagrant d'économie dépendante des importations d'énergie et de matières premières.
La fermeture ou la perturbation du détroit d'Ormuz a fait craindre d'importantes pénuries de matières premières, affectant les 30 à 40% du pétrole brut européen destiné à la production de naphta qui provient du Golfe. Le naphta est un mélange liquide d'hydrocarbures légers, c'est-à-dire de molécules constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène (en faible nombre). C'est l'enjeu principal du raffinage du pétrole brut et c'est le premier matériau utilisé en pétrochimie.
Le secteur chimique allemand, déjà touché par les répercussions de la guerre en Ukraine, est confronté à une crise qui s'aggrave et qui menace son rôle de pilier industriel, avec des craintes de rupture de la production industrielle. La hausse des prix de l'énergie n'augmente pas seulement les coûts de production, mais devrait également freiner la demande globale de produits chimiques, accentuant ainsi la pression sur les fabricants qui fonctionnent déjà avec de faibles marges.
Pour rappel, pour le transit du pétrole,en 2025, près de 15 millions de barils par jour (Mb/j) de pétrole brut et 5 Mb/j supplémentaires de produits pétroliers ont en moyenne transité via le détroit d'Ormuz, selon les données de l'Agence internationale de l'énergie (AIE).
Au total, ce détroit est emprunté par près de 25% du transport maritime mondial de pétrole (brut et produits raffinés), selon l'AIE. Le pétrole transporté via le détroit d'Ormuz provient principalement de 4 pays : l'Arabie saoudite (31,4% des volumes en 2025), l'Irak (18,3%), les Émirats arabes unis (16,3%), l'Iran (12,1%) et le Koweït (11,9%). L'essentiel du pétrole transitant par ce détroit est destiné aux pays asiatiques, la Chine, l'Inde et le Japon étant les principaux importateurs. La Chine et l'Inde ont en particulier compté pour 44% des livraisons de pétrole brut de la région passant par ce détroit (contre seulement 4% vers l'Europe), selon l'AIE.
Pour le transit du gaz naturel liquéfié, "la quasi-totalité des livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar (second exportateur mondial avec plus de 112 milliards de m3 exportés en 2025) et des Émirats arabes unis (7 milliards de m3 exportés l'an dernier) transitent par le détroit d'Ormuz. Au total, presque 20% du GNL transporté dans le monde circule via ce détroit", note le site Connaissance des Énergies, précisant : "Comme pour le pétrole, les livraisons de GNL qatari et émirati sont très majoritairement destinées aux marchés asiatiques" (pour presque 90% l'an dernier).
La guerre des États-Unis et d'Israël soutenue essentiellement par la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, provoque la flambée des coûts de l'énergie, les perturbations historiques de la chaîne d'approvisionnement, et la réduction de la demande globale de produits chimiques. Pour le Detroit News, la situation est décrite comme un scénario "sans lumière au bout du tunnel" pour les producteurs de produits chimiques qui étaient déjà confrontés à des coûts élevés suite à la crise énergétique de 2022.
Selon Jérôme Sabathier, chef du département Économie et évaluation environnementale chez IFP Energies nouvelles, "dans une économie mondiale, nous sommes confrontés à énormément de volatilité et d'incertitudes" sur la durée du conflit. "Pour l'heure, le baril de Brent a sans surprise dépassé les 80 dollars, tandis que les cours du gaz se sont envolés de façon très rapide et plus surprenante pour les analystes", est-il conclu.
La fermeture d'InfraLeuna, qui assure l'exploitation des infrastructures et des processus clés du site chimique de Leuna, aurait de graves conséquences pour l'industrie chimique allemande, l'économie régionale de Saxe-Anhalt et l'approvisionnement en produits chimiques mais aussi en France. Le lien entre InfraLeuna (société exploitante du site chimique de Leuna en Allemagne) et la France est principalement visible à travers les entreprises chimiques internationales ayant des racines ou des liens avec la France qui produisent sur le site, ainsi que par son intégration dans des groupes chimiques européens. Cela montre la vulnérabilité de l'industrie européenne.
source : Observateur Continental