13/03/2026 reseauinternational.net  13min #307614

Le cadeau antisioniste du général Franco

par José alberto Nino

Les réactionnaires célèbrent l'autoritarisme de Francisco Franco mais ignorent son orientation pro-arabe méconnue.

"Il ne s'agit pas de légitime défense... il s'agit de l'extermination d'un peuple sans défense".

Par ces mots prononcés le 8 septembre 2025, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez est devenu l'un des plus hauts dirigeants européens à accuser formellement Israël de génocide à Gaza. Il  a annoncé un ensemble de neuf mesures d'envergure, dont un embargo total sur les armes, officialisant les restrictions en vigueur depuis octobre 2023, l'interdiction d'accoster dans les ports espagnols pour les navires transportant du carburant destiné à l'armée israélienne, la fermeture de l'espace aérien espagnol aux aéronefs transportant du matériel de défense vers Israël et une interdiction d'entrée sur le territoire espagnol pour les personnes "directement impliquées dans des actes de génocide, des violations des droits de l'homme et des crimes de guerre", ce qui pourrait potentiellement concerner Benjamin Netanyahou et des membres de son gouvernement.

Le Parlement espagnol a formellement  ratifié l'embargo sur les armes par un vote de 178 voix contre 169 le 8 octobre 2025. Madrid  a annulé en juin 2025 un contrat de 285 millions d'euros avec le fabricant d'armes israélien Rafael pour des lanceurs de missiles antichars SPIKE LR2. Lorsque le ministre israélien des Affaires étrangères a accusé Sánchez d'antisémitisme, l'Espagne  a rappelé son ambassadeur de Tel-Aviv pour consultations.

Sanchez a même  plaidé pour l'exclusion d'Israël des compétitions sportives internationales, demandant : "Pourquoi la Russie a-t-elle été expulsée après avoir envahi l'Ukraine, alors qu'Israël n'est pas expulsé après avoir envahi Gaza ?" Il a exprimé sa "profonde admiration" pour les manifestations massives pro-palestiniennes qui ont contraint les organisateurs à interrompre la dernière étape du Tour d'Espagne, saluant "une société espagnole qui se mobilise contre l'injustice et défend ses idées pacifiquement".

Pour les observateurs peu familiers avec l'histoire espagnole, les actions de Sánchez pourraient apparaître comme l'expression politique singulière d'un gouvernement progressiste. Il n'en est rien. Le Premier ministre espagnol s'inscrit dans une trajectoire civilisationnelle et politique profondément enracinée, s'étendant sur des siècles, et qui a trouvé son expression moderne la plus marquante à travers une figure inattendue.

Cet individu n'était autre que Francisco Franco lui-même. Quoi que l'on pense du dirigeant espagnol, il a maintenu un refus catégorique de reconnaître l'entité sioniste durant tout son règne, une position si inflexible que l'Espagne n'a établi de relations avec Israël qu'en 1986, plus de dix ans après la mort de Franco.

Le gouvernement de Franco rejeta la création de l'État d'Israël en 1948. En 1949, peu après la fondation d'Israël, Franco aurait proposé d'établir des relations diplomatiques avec le nouvel État, mais le Premier ministre israélien David Ben Gourion rejeta cette proposition en raison des liens étroits qu'entretenait l'Espagne avec l'Allemagne nazie pendant la guerre, selon le  Centre pour l'éducation sur Israël. Israël vota ensuite contre la levée des sanctions de l'ONU contre l'Espagne à l'Assemblée générale des Nations unies, en raison de la sympathie et du soutien matériel apportés par le régime franquiste aux puissances de l'Axe, selon  Jewish Currents. Ce refus poussa Franco à s'aligner définitivement sur le bloc arabe.

Franco a fait bien plus que simplement refuser de reconnaître l'Israël. Selon les  recherches de la Palestine Land Society, le gouvernement franquiste a cultivé des liens étroits avec des pays arabes, notamment l'Égypte, l'Irak et la Libye, dans le cadre de sa stratégie visant à rompre l'isolement international de l'Espagne après la guerre. L'Organisation de libération de la Palestine  a maintenu un bureau de représentation informel à Madrid depuis 1972 sous le régime franquiste.

L'Espagne a systématiquement voté en faveur de l'OLP aux Nations unies. Lors de la guerre du Kippour d'octobre 1973, Franco  a pris la mesure décisive d'empêcher les États-Unis d'  utiliser leurs bases militaires en Espagne pour ravitailler Israël en armes. Le 22 novembre 1974, l'Espagne a voté en faveur des résolutions 3236 et 3237 de l'Assemblée générale de l'ONU, qui  reconnaissaient le droit du peuple palestinien à l'autodétermination et accordaient à l'OLP le statut d'observateur. Le premier gouvernement post-franquiste, dirigé par Adolfo Suárez,  a déclaré qu'il ne reconnaîtrait pas Israël tant que ce dernier ne se retirerait pas de Cisjordanie et n'autoriserait pas la création d'un État palestinien.

L'orientation pro-arabe de Franco était autant motivée par des calculs pragmatiques que par l'idéologie. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Espagne franquiste fut condamnée et  exclue des Nations unies en raison de ses liens avec l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste. Incapable d'intégrer les institutions d'Europe occidentale, Franco  mit en œuvre ce que les historiens appellent des "politiques de substitution", cultivant des relations avec l'Amérique latine et le monde arabe pour sortir de son isolement diplomatique.

Il  tissa des liens étroits avec les monarchies de Jordanie, d'Arabie saoudite, d'Égypte, d'Irak, de Libye et du Maroc. S'appuyant sur des liens historiques, culturels et politiques, Franco  s'est efforcé de se présenter comme le protecteur autoproclamé des intérêts arabes et de dépeindre l'Espagne comme un pont essentiel entre l'Europe et les pays arabes. Après l'adhésion de l'Espagne à l'ONU en 1955, dans un contexte de Guerre froide qui lui était favorable, Madrid  a continué de rejeter plusieurs offres israéliennes d'établissement de relations diplomatiques et a, au contraire, approfondi ses alliances arabes.

Plusieurs facteurs ont renforcé ce rapprochement. Contrairement à la Grande-Bretagne et à la France, l'Espagne n'avait pas d'ambitions coloniales au Moyen-Orient, ce qui en faisait un partenaire occidental plus acceptable pour les gouvernements arabes. La pierre angulaire de l'amitié hispano-arabe était la  non-reconnaissance d'Israël. Comme  l'a déclaré le ministre espagnol des Affaires étrangères, Fernando María Castiella : "Le fait que nous n'entretenions pas de relations diplomatiques avec Israël joue en notre faveur auprès des Arabes".

La mort de Franco en 1975 ne modifia pas immédiatement la position de l'Espagne. Le gouvernement de transition d'Adolfo Suárez  maintint la politique de non-reconnaissance, craignant des représailles du monde arabe. Suárez déclara que l'Espagne ne reconnaîtrait pas Israël tant que ce dernier ne se retirerait pas de Cisjordanie et n'autoriserait pas la création d'un État palestinien. Le 13 septembre 1979, Suárez devint le  premier dirigeant d'Europe occidentale à recevoir officiellement Yasser Arafat, président de l'OLP, ce qui provoqua  de vives protestations de la part de la communauté juive d'Espagne. L'OLP  disposait d'un bureau de représentation informel à Madrid depuis 1972, sous Franco, et ce bureau continua de fonctionner sous le nouveau gouvernement démocratique.

Ce n'est qu'après l'adhésion de l'Espagne à l'OTAN et sa candidature à la Communauté économique européenne que le Premier ministre Felipe González a entrepris d'établir des relations diplomatiques avec Israël. L'effort diplomatique israélien coordonné, liant l'admission de l'Espagne à la CEE à la normalisation des relations, a été le  principal moteur de ce changement. Comme  l'a reconnu le ministre espagnol des Affaires étrangères, Francisco Fernández Ordóñez, dans une interview accordée au Diario 16 en mars 1986 : "Une fois membre de la CEE, il était intenable de ne pas maintenir de relations diplomatiques avec Israël". Le 17 janvier 1986, l'Espagne est devenue la dernière nation d'Europe occidentale, après le Vatican, à reconnaître formellement Israël. Felipe González et le ministre israélien des Affaires étrangères, Shimon Peres, se sont rencontrés à la résidence d'État néerlandaise à La Haye. L'Espagne a simultanément publié une déclaration, la Déclaration de La Haye,  réaffirmant sa "non-reconnaissance de toute mesure visant à annexer les territoires arabes occupés depuis 1967, ou à modifier unilatéralement la nature ou le statut de la ville de Jérusalem".

Même après la reconnaissance de la Palestine dans le conflit israélo-palestinien, l'Espagne a maintenu sa position singulière. Sous le Premier ministre José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011), les relations se sont à nouveau refroidies. En 2006, Zapatero a prononcé un discours dans lequel il a vivement critiqué Israël, puis  a accepté un keffieh des mains de membres de l'assistance et s'est fait photographier coiffé de son keffieh. Zapatero  a été critiqué pour son manque de retenue dans ses attaques contre la politique israélienne, renforçant ainsi la réputation de l'Espagne comme l'État membre de l'UE le moins favorable à Israël. En septembre 2010, lors d'une réunion de haut niveau entre l'Espagne et l'Autorité palestinienne, l'Espagne  a élevé la représentation diplomatique palestinienne du statut de délégation générale à celui de mission diplomatique à part entière, dotée du  statut d'ambassadeur.

L'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et la campagne militaire israélienne qui a suivi à Gaza ont déclenché une rupture dramatique qui a ramené au grand jour l'orientation historique de l'Espagne.

Sanchez a été parmi les premiers dirigeants de l'UE à critiquer fermement la conduite d'Israël. Lors d'une visite conjointe au point de passage de Rafah avec le Premier ministre belge Alexander De Croo le 24 novembre 2023, il  a dénoncé "le massacre indiscriminé de civils innocents, dont des milliers de garçons et de filles", le qualifiant de "totalement inacceptable" et appelant à un cessez-le-feu humanitaire permanent.

Le 28 mai 2024, l'Espagne, aux côtés de l'Irlande et de la Norvège, a formellement  reconnu l'État de Palestine, devenant ainsi l'une des premières grandes nations d'Europe occidentale à le faire. Sánchez  a qualifié cette reconnaissance de "question de justice historique" et de "seule voie possible vers un État palestinien vivant en paix et en sécurité aux côtés de l'État d'Israël". Le 6 juin 2024, l'Espagne  a annoncé son soutien à la plainte pour génocide déposée par l'Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de Justice. L'Espagne a officiellement déposé sa déclaration d'intervention le 28 juin 2024,  devenant ainsi le premier pays européen à le faire. Sánchez  a déclaré : "Il ne fait aucun doute que l'Espagne restera du bon côté de l'histoire".

En janvier 2026, Sánchez déclinait l'invitation de Trump à rejoindre le "Conseil de la paix" pour Gaza, initiative américaine,  déclarant : "L'avenir de la Palestine dans son ensemble doit être décidé par les Palestiniens". La position de l'Espagne atteint son paroxysme le 28 février 2026, lorsque les États-Unis et Israël  lancent l'"Opération Epic Fury", une opération militaire contre l'Iran. Sánchez a condamné ces frappes, les  qualifiant d'"intervention militaire injustifiée et dangereuse, contraire au droit international", et de guerre "déclenchée sans l'autorisation du Congrès des États-Unis ni du Conseil de sécurité des Nations unies".

Le gouvernement espagnol  a interdit aux États-Unis d'utiliser les bases aériennes de Rota et de Morón de la Frontera, dans le sud de l'Espagne, pour des opérations contre l'Iran. La ministre de la Défense, Margarita Robles, a déclaré qu'"aucune assistance, d'aucune sorte, absolument aucune" n'avait été fournie,  affirmant que les États-Unis et Israël agissaient "unilatéralement, sans le soutien d'une résolution internationale". Les plateformes de suivi des vols  ont enregistré le décollage d'au moins 15 avions militaires américains depuis les deux bases andalouses à destination de Ramstein, en Allemagne, dans les heures qui ont suivi cette annonce.

Dans une allocution télévisée le 4 mars 2026, Sánchez  a averti que Trump jouait "à la roulette russe avec le destin de millions de personnes" et a déclaré : "Nous n'allons pas nous rendre complices de quelque chose qui est nuisible au monde et contraire à nos valeurs et à nos intérêts simplement pour éviter des représailles de la part de quelqu'un".

La résistance de Sánchez l'inscrit dans une longue tradition espagnole qui transcende les catégories politiques conventionnelles. Les admirateurs de Franco à droite ont tendance à célébrer son anticommunisme autoritaire tout en passant sous silence l'hostilité constante de son gouvernement envers le sionisme et ses sympathies pour la cause arabe et palestinienne - une dimension de son règne qui complique toute catégorisation idéologique simpliste. Cette contradiction révèle un point important : l'opposition sérieuse au pouvoir sioniste n'a jamais été l'apanage d'un seul camp politique.

L'histoire, de l'Espagne franquiste à ses successeurs socialistes, révèle qu'il ne s'agit pas d'une position partisane mais d'une position civilisationnelle, et d'un rappel brutal de l'inadéquation de nos étiquettes gauche-droite actuelles.

source :  The Unz Review via  Entre la plume et l'enclume

traduction  Maria Poumier

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