13/03/2026 mondialisation.ca  13min #307656

De Gaza au Liban et à l'Iran : la normalisation des atrocités

Par  Walid Al Houri

Nous n'avons pas cessé, ces deux dernières années, alors que le  génocide de Gaza se déroulait en direct sous les yeux du monde entier, de tirer le signal d'alarme. Cela fait des décennies, que nous  documentons l'hypocrisie qui sous-tend le droit international et l'indignation sélective qui caractérise les réactions internationales aux conflits, un double standard qui contribue à les alimenter.

Aujourd'hui, nos craintes se concrétisent sous nos yeux dans toute l'Asie occidentale, où il devient clair que les crimes de guerre normalisés à Gaza servent désormais de modèle pour de nouveaux théâtres de destruction au Liban et en Iran.

Des images prises par un drone montrent des rangées de tombes fraîches à Minab, en Iran, où 175 écolières ont été tuées par une frappe aérienne américaine. - Photo : capture vidéo

Gaza comme précédent

La guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza n'était pas un incident isolé. Il s'agissait du développement extrême d'une doctrine extrémiste qui se déploie depuis des décennies en toute impunité.

La " doctrine Dahyieh" d'Israël, mise en œuvre dans la capitale libanaise pendant la guerre de 2006, visait explicitement à détruire les infrastructures civiles ou à commettre un " domicide" afin de faire pression sur les gouvernements par le biais de punitions collectives infligées à la population civile.

Cette doctrine, qui tire son nom de la banlieue sud de Beyrouth connue sous le nom de "Dahyieh" (littéralement "banlieue"), a créé un dangereux précédent : la punition collective des populations civiles peut désormais être présentée au public comme une stratégie militaire légitime sans conséquences.

Gaza représentait la  version extrême de cette approche. Aujourd'hui, avec les guerres menées par les États-Unis et Israël contre le Liban et l'Iran, nous observons le même schéma. Les tactiques sont familières, la rhétorique se tient et la réponse internationale — ou plutôt l'absence de réponse — est, comme on pouvait s'y attendre, totalement déséquilibrée, pour ne pas dire en dessous de tout.

Un schéma dangereux

Le Liban est devenu le  deuxième théâtre d'opérations majeur en 2024, puis à nouveau en 2026, reproduisant le scénario de Gaza, mais avec quelques adaptations régionales.

Le déplacement des populations de Dahyieh, du sud du Liban et de la vallée de la Bekaa, soit près d'un  million de personnes, suit la même stratégie d' "ingénierie démographique" que celle observée à Gaza : forcer les populations civiles, en l'occurrence principalement la communauté chiite, à fuir, puis détruire le territoire, y compris les infrastructures, les maisons et  empoisonner les sols afin que la vie ne puisse plus y revenir.

Le personnel médical au Liban a été la  cible d'attaques délibérées, comme l'ont montré des reportages faisant état de menaces contre des hôpitaux et de leur évacuation.

Cela fait écho aux attaques systématiques contre les infrastructures de  santé à Gaza, où les ambulances, le personnel médical et les hôpitaux ont été fréquemment pris pour cibles.

Les attaques israéliennes contre les casques bleus des Nations-Unies dans le sud du Liban constituent une autre escalade dangereuse, qui porte atteinte au droit international humanitaire et à la protection accordée aux forces de maintien de la paix, mais qui, là encore, n'a pas eu de conséquences pour les agresseurs.

En Iran, les attaques contre les infrastructures civiles ont provoqué des catastrophes environnementales aux proportions catastrophiques. Le  bombardement des installations de stockage de pétrole à Téhéran et dans d'autres villes iraniennes a déclenché des crises environnementales qui affecteront plusieurs générations.

Ces attaques contre les infrastructures civiles —  usines de dessalement, installations pétrolières, médias, services publics, entre autres — constituent des violations flagrantes du droit international humanitaire et n'ont également eu que peu de conséquences pour les agresseurs.

L'article 54 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève  interdit explicitement les attaques contre des biens indispensables à la survie de la population civile, notamment les denrées alimentaires, les récoltes, le bétail, les installations d'approvisionnement en eau potable et les ouvrages d'irrigation.

La rhétorique de la terreur

Le plus inquiétant est peut-être la rhétorique publique des responsables américains et israéliens.

Dans un récent  message publié sur Truth Social, le président américain Donald Trump a menacé de "détruire des cibles facilement destructibles qui rendront pratiquement impossible la reconstruction de l'Iran en tant que nation — la mort, le feu et la fureur s'abattront sur eux".

De telles déclarations ne constituent pas seulement une rhétorique incendiaire, mais aussi des menaces claires de punition collective.

Ce n'est pas un cas isolé ; nous entendons par exemple le ministre de la Guerre Pete Hegseth  déclarer que "les seuls qui doivent s'inquiéter sont les Iraniens qui pensent qu'ils vont survivre".

Ou encore le sénateur américain de Caroline du Sud Lindsey Graham, l'un des plus proches conseillers de Trump et fervent partisan d'Israël, qui a déclaré : "Nous avons rasé Berlin, nous avons rasé Tokyo. Avons-nous eu tort de larguer une bombe atomique pour mettre fin au règne de terreur japonais ?... Si j'étais Israël, j'aurais probablement fait la même chose."

Cela s'ajoute aux  innombrables déclarations documentées de responsables israéliens annonçant ouvertement leur intention de commettre un génocide et, plus récemment,  affirmant explicitementleur intention de reproduire les crimes qu'ils ont commis à Gaza, cette fois à Beyrouth et à Téhéran.

Ces déclarations publiques ne sont pas de simples fanfaronnades ; elles préparent le terrain à des violations intentionnelles.

Lorsque des responsables annoncent leur intention de rendre les conditions de vie d'un groupe de personnes insupportables, ils admettent que leurs plans d'action violent les principes fondamentaux du droit international et, notamment, la  définition du génocide, à savoir "le fait d'infliger délibérément à un groupe des conditions de vie calculées pour provoquer sa destruction physique totale ou partielle".

Nous avons vu cela se produire à maintes reprises à Gaza, puis au Liban et maintenant aussi en Iran, les responsables israéliens et américains se vantant des crimes qu'ils s'apprêtent à commettre.

Indignation sélective

Alors que l'Iran et le  Hezbollah sont  condamnés avec une régularité d'horloge, que des  sanctionsleur sont imposées et que les armes  se déchaînent contre eux, un silence assourdissant enveloppe les agresseurs responsables d'avoir non seulement déclenché la guerre en cours, mais d'avoir commis des crimes de guerre infiniment plus massifs et certainement plus meurtriers.

Cela inclut le  meurtre de plus de 175 Iraniennes, pour la plupart des petites écolières, le premier jour des attaques américaines.

L'indignation sélective de la dite communauté internationale révèle l'hypocrisie qui sous-tend le soi-disant "ordre international fondé sur des  règles" et ne fait qu'encourager ceux qui ne se sentent pas protégés par ce système à chercher d'autres moyens de se protéger.

Ce qui rend ce double standard particulièrement flagrant, c'est le calcul économique qui motive le silence. Tout ce qui compte, semble-t-il, c'est de maintenir le  détroit d'Ormuz ouvert afin que le pétrole continue de couler et que l'argent continue de changer de mains.

La vie des civils au Liban et en Iran, et ailleurs dans la région, semble être totalement secondaire par rapport aux intérêts économiques.

La fin de la façade du droit international

Ce à quoi nous assistons n'est pas seulement l'escalade du conflit, c'est la mort du droit international en tant que contrainte effective, aussi relative soit-elle en ce qui concerne les États puissants.

Lorsque les crimes de guerre sont annoncés à l'avance et commis ouvertement, lorsque le déplacement des civils devient un objectif déclaré et que la destruction de l'environnement est considérée comme un dommage collatéral, nous avons dépassé le domaine des zones grises juridiques pour entrer dans un monde où la loi du plus fort prévaut.

L'inaction de la communauté internationale, sa condamnation sélective et sa complicité économique mènent toutes à la même conclusion.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et la haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, ont  ouvertement reconnul'effondrement de l'ordre juridique international lorsqu'elles ont appelé l'Europe à s'adapter à un "ordre mondial chaotique et coercitif" dans un contexte de "violations croissantes du droit international".

Dans son discours de mars 2026, Von der Leyen a admis que "nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes mondiaux ni concilier parfaitement nos valeurs et nos intérêts à chaque occasion", ce qui signifie que l'UE accepte la nouvelle réalité post-droit international.

Cette reconnaissance d'impuissance intervient alors que l'Union européenne elle-même porte une responsabilité importante dans la destruction actuelle.

Par des décennies d'apaisement envers les politiques d'occupation israéliennes, de silence complice sur les punitions collectives à Gaza et de priorité accordée à la sécurité énergétique plutôt qu'aux droits humains, l'UE a activement permis la normalisation des crimes de guerre qui se reproduisent aujourd'hui au Liban et en Iran.

Les intérêts stratégiques du bloc, notamment le maintien de l'accès aux flux pétroliers du détroit d'Ormuz, ont constamment pris le pas sur son engagement déclaré en faveur du droit international et, par conséquent, l'appel de Von der Leyen à entériner la nouvelle réalité constitue moins une reconnaissance des circonstances extérieures qu'une admission du rôle joué par l'UE dans le démantèlement du cadre juridique qu'elle prétend défendre.

Dans un  récent discours prononcé lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a appelé ses alliés européens à "ne pas se laisser entraver par la culpabilité et la honte" liées à leur "culture et leur héritage", et a appelé à un retour à "l'ère de la domination occidentale".

Rubio a poursuivi : "C'est ce que nous avons fait ensemble par le passé, et c'est ce que le président Trump et les États-Unis veulent refaire aujourd'hui, avec vous."

Au lieu de susciter l'horreur et la réprobation des dirigeants européens présents dans la salle, ce discours, qui appelle à la résurgence de l'un des siècles les plus brutaux de l'humanité, marqué par le colonialisme et l'esclavage, a été accueilli par une ovation debout.

Un avenir où les atrocités seront la norme

À moins d'un changement radical dans la conscience mondiale et la volonté politique qui inciterait les habitants des pays qui produisent les  armes les plus sophistiquées au monde et déclenchent des guerres à l'étranger à réagir non pas parce que le prix de l'essence augmente, mais parce qu'il est immoral de financer des crimes de guerre commis en leur nom, nous pouvons nous attendre à ce que ce schéma se poursuive.

La  normalisation de ces crimes de guerre a créé un dangereux précédent - ou un retour à une tradition de colonialisme brutal - qui pourrait être appliqué n'importe où, n'importe quand, encore et encore.

Lorsque les États puissants peuvent agir en toute impunité, lorsqu'ils peuvent annoncer leur intention de commettre des atrocités et les commettre sans conséquence, tout le cadre du droit international perd son sens, même en tant qu'écran de fumée.

En lançant, il y a plus de deux ans, l'avertissement selon lequel Gaza serait l'antichambre d'un funeste avenir pour le monde entier, je n'exagérais pas. Il s'agissait d'une observation factuelle de la direction que nous prenions.

Aujourd'hui, cet avenir ne s'est pas seulement rapproché, il est là.

La question n'est plus de savoir si ces actions constituent des crimes de guerre ; nous disposons de suffisamment de preuves pour l'établir.

La question est de savoir si le monde trouvera enfin le courage d'admettre la vérité, de demander des comptes aux puissants, d'imposer des  sanctions aux criminels et de mettre en place des mesures concrètes pour faire pression sur eux, ou s'il continuera à se rendre complice de leurs crimes par son silence et son indignation sélective.

La réponse déterminera non seulement le sort du Liban, de l'Iran et de la Palestine, mais aussi l'avenir d'une planète qui plie sous le fardeau des destructions causées par l'homme.

Walid Al Houri

Article original en anglais :  From Gaza to Lebanon and Iran: The normalization of atrocity, Global Voices, 12 mars 2026

Traduction : Dominique Muselet pour  Chronique de Palestine

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Walid Al Houri est chercheur, journaliste et spécialiste des médias originaire du Liban. Il est cofondateur et rédacteur en chef d' UntoldMag.org, directeur collaboratif d' UntoldStories.media et spécialiste senior des médias et de la communication au Centre d'études libanaises.
Titulaire d'un doctorat en études des médias de l'université d'Amsterdam, Al Houri travaille à la croisée des domaines universitaires, des médias et du plaidoyer, avec un accent particulier sur les mouvements sociaux et politiques, ainsi que sur la géographie de la guerre et de la violence.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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