18/03/2026 journal-neo.su  11min #308137

La guerre en Iran met à l'épreuve l'unité des Brics et le « multi-alignement » de l'Inde

 Ricardo Martins,

La guerre israélo-américaine contre l'Iran met à l'épreuve la cohérence politique des BRICS et soulève des questions difficiles sur la stratégie de "multi-alignement" de l'Inde ainsi que sur ses ambitions de leadership dans le Sud global.

La guerre menée par Israël, avec le soutien des États-Unis, contre l'Iran a placé les BRICS dans l'un de leurs moments politiques les plus délicats depuis leur création. Le groupe - initialement formé par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, puis élargi par la suite - avait été conçu comme une plateforme alternative pour les puissances émergentes et comme une voix politique pour le Sud global. Des institutions telles que la Nouvelle Banque de Développement ont été créées précisément pour renforcer la coopération Sud-Sud et réduire la dépendance vis-à-vis des structures dominées par l'Occident.

Or, la guerre actuelle a mis au jour une contradiction plus profonde au sein du groupe. L'Iran est désormais membre à part entière des BRICS, tandis que l'Inde - l'un de ses membres fondateurs - a parallèlement renforcé son partenariat stratégique avec Israël, le pays même qui, avec les États-Unis, mène des opérations militaires contre Téhéran.

La tension dépasse largement la simple posture diplomatique. Elle soulève une question plus large : quel type de projet politique et normatif représentent réellement les BRICS, et la politique étrangère de l'Inde reste-t-elle pleinement compatible avec celui-ci ? J'ai consulté plusieurs experts afin d'éclairer ces questions.

Le partenariat croissant entre l'Inde et Israël

Le partenariat stratégique entre l'Inde et Israël n'est pas nouveau. Le Dr Vinicius Teixeira, analyste géopolitique brésilien et professeur à l'Université d'État du Mato Grosso (UNEMAT), rappelle que la coopération entre les deux pays s'est consolidée depuis la fin des années 1990, en particulier dans le domaine de la défense. Israël a fourni à l'Inde des technologies et des systèmes d'armement que New Delhi avait souvent du mal à obtenir auprès des fournisseurs occidentaux, notamment dans les domaines de la défense aérienne et des systèmes de missiles. Avec le temps, la coopération s'est étendue au partage de renseignements et à une coordination stratégique plus large.

Pour le Dr Alexandre Coelho, professeur de relations internationales à la Fundação Armando Alvares Penteado (FAAP) à São Paulo et co-président du comité de recherche Asie-Pacifique de l'Association internationale de science politique (IPSA), le rapprochement entre l'Inde et Israël doit être compris dans le cadre plus large de la transformation de la politique étrangère indienne au cours des deux dernières décennies.

Selon Coelho, l'Inde a délibérément diversifié ses partenariats technologiques, militaires et économiques. Israël s'est imposé comme un partenaire particulièrement précieux dans ce processus. "Israël est devenu un partenaire central pour l'Inde dans des secteurs clés tels que la technologie de défense, la cybersécurité, l'intelligence artificielle et la coopération en matière de renseignement", souligne-t-il.

Dans cette perspective, pour l'analyste géopolitique indien Ajay Khambhala, l'engagement avec Israël ne représente pas nécessairement une rupture avec les autres partenariats de l'Inde, mais plutôt un élément d'une stratégie plus large visant à maximiser les capacités nationales. Teixeira observe également que l'accélération récente de la relation reflète non seulement des intérêts stratégiques, mais aussi une certaine affinité politique entre les gouvernements actuels de l'Inde et d'Israël.

Cette explication pragmatique ne suffit toutefois pas à résoudre la contradiction politique à laquelle les BRICS sont désormais confrontés.

Pour le Dr Alexandre Uehara, coordinateur du programme de relations internationales à l'ESPM et professeur invité à l'Université de São Paulo (USP), les accords signés lors de la visite du Premier ministre Narendra Modi en Israël en février 2026 signalent une évolution de la posture diplomatique indienne.

"Ce rapprochement indique un changement dans la politique étrangère indienne", observe Uehara. "Historiquement, l'Inde maintenait une position plus prudente et équilibrée vis-à-vis d'Israël et des conflits régionaux, notamment la question israélo-palestinienne."

Le renforcement de ce partenariat, intervenant au moment même de l'escalade de la guerre contre l'Iran, a inévitablement suscité des inquiétudes parmi les autres membres des BRICS.

Le silence sur l'Iran

L'aspect le plus controversé de la position indienne n'est pas seulement son partenariat avec Israël, mais aussi son refus de condamner explicitement les frappes israélo-américaines contre l'Iran, pourtant membre des BRICS.

Coelho interprète cette position à travers le prisme de la pratique diplomatique indienne. "L'Inde adopte souvent ce que l'on pourrait qualifier de stratégie d'ambiguïté calculée", explique-t-il. Plutôt que de s'aligner clairement dans les conflits internationaux, New Delhi préfère mettre en avant des principes plus généraux tels que la stabilité régionale, la retenue et les solutions diplomatiques.

Cette posture permet à l'Inde de maintenir simultanément des relations avec Israël, l'Iran et les États du Golfe, un exercice d'équilibre important compte tenu de ses dépendances énergétiques et de ses intérêts économiques dans la région.

L'analyste géopolitique indien MA Rajan Mishra estime également que cette prudence reflète la volonté de longue date de l'Inde d'éviter toute implication directe dans les rivalités du Moyen-Orient, tout en préservant ses relations avec les principaux acteurs de la région.

Cependant, les réactions d'autres membres des BRICS ont été sensiblement plus critiques à l'égard des actions israéliennes. Des pays comme la Chine, la Russie, l'Afrique du Sud et le Brésil ont ouvertement remis en question la légitimité des opérations militaires contre l'Iran, ainsi que le massacre massif d'écolières dans le sud de l'Iran, qui constitue un crime de guerre.

"La position de l'Inde diverge donc de celle de plusieurs autres membres des BRICS", souligne Uehara, mettant en évidence le malaise politique croissant au sein du groupe.

Ces divisions ont également attiré l'attention de chercheurs en relations internationales. Le  Dr John Mearsheimer, politologue américain connu pour sa théorie du réalisme offensif, estime que la guerre a révélé une ligne de fracture importante au sein des BRICS. Alors que le Brésil, la Russie et la Chine ont ouvertement critiqué les attaques israélo-américaines contre l'Iran, l'Inde s'est abstenue de le faire, révélant ainsi une divergence dans la vision stratégique des principales puissances du groupe.

La question possède également une dimension normative. Dans de nombreux pays du Sud global, Israël est largement perçu comme un acteur déstabilisateur au Moyen-Orient. Les opérations clandestines, les assassinats ciblés de scientifiques iraniens, le contexte plus large de la guerre à Gaza, la colonisation continue de la Cisjordanie, le principe de suprématie juive inscrit dans le cadre juridique israélien depuis l'adoption en 2018 de la loi fondamentale sur l'État-nation du peuple juif et le régime d'apartheid en place ont renforcé cette perception.

Dans des sociétés marquées par les mémoires historiques de la domination coloniale, des régimes d'apartheid et des conflits imposés de l'extérieur, ces dynamiques résonnent particulièrement fortement.

Cela rend le partenariat étroit entre l'Inde et Israël politiquement sensible au sein d'un groupe qui se présente comme un défenseur des intérêts du Sud global.

Les limites du "multi-alignement"

Des analystes indiens tels qu'Ajay Khambhala, MA Rajan Mishra et le Dr Ravi Shankar Raj décrivent la politique étrangère de leur pays comme une stratégie de "multi-alignement" ou d'"autonomie stratégique". Plutôt que de s'aligner sur un bloc géopolitique unique, l'Inde cherche à maintenir des partenariats flexibles avec plusieurs centres de pouvoir.

Selon le Dr Ravi Shankar Raj, professeur assistant au DAV PG College de Varanasi, cette approche permet à l'Inde de poursuivre ses intérêts nationaux tout en conservant la marge de manœuvre diplomatique nécessaire dans un monde de plus en plus multipolaire. Cette stratégie permettrait ainsi à New Delhi de maintenir une influence dans plusieurs arènes géopolitiques simultanément.

Cependant, de plus en plus de critiques s'interrogent sur la possibilité de concilier une telle flexibilité avec l'ambition de l'Inde de se présenter comme un leader politique du Sud global.

Coelho souligne que cette stratégie devient plus difficile à soutenir lorsque les conflits impliquent directement des partenaires appartenant au même cadre institutionnel.

"Lorsqu'un membre d'un groupe politique est attaqué et qu'un autre membre refuse de condamner l'attaque, les tensions deviennent presque inévitables", affirme-t-il.

Uehara observe également que la cohésion des BRICS a toujours été fragile. "Ce sont des pays très différents, avec des intérêts à la fois convergents et divergents", explique-t-il. La guerre impliquant l'Iran ne fait que rendre ces divergences plus visibles.

Cela soulève une question plus profonde au sein de la théorie des relations internationales : à partir de quel moment l'autonomie stratégique commence-t-elle à ressembler à un alignement sélectif ?

Lorsqu'une stratégie d'équilibre favorise systématiquement un camp - en particulier dans un conflit impliquant un membre de la même organisation - elle risque d'être perçue moins comme une neutralité et plus comme un soutien implicite.

Corridors énergétiques et risques géopolitiques

Les conséquences géopolitiques pour l'Inde pourraient dépasser la seule question de la crédibilité diplomatique.

L'un des projets stratégiques les plus importants de l'Inde dans la région est le développement du port de Chabahar, en Iran. Ce port constitue une porte d'entrée essentielle pour les routes commerciales indiennes vers l'Asie centrale et l'Afghanistan, contournant le Pakistan et renforçant la présence de l'Inde dans les réseaux de connectivité eurasiens.

Cependant, la détérioration des relations avec l'Iran pourrait compliquer ces ambitions.

L'analyste géopolitique brésilien  Pepe Escobar estime que l'environnement stratégique eurasien - en particulier l'alignement entre la Russie, la Chine et l'Iran - pourrait limiter la marge de manœuvre de l'Inde si New Delhi est perçue comme se rapprochant trop fortement d'Israël et de ses partenaires occidentaux.

Dans un tel scénario, le contrôle des principaux corridors énergétiques et de transport pourrait devenir un enjeu plus contesté.

La concrétisation de ce scénario reste incertaine, mais la guerre a clairement accru les risques stratégiques entourant les projets régionaux de l'Inde, tels que le développement du port de Chabahar et les corridors énergétiques et commerciaux reliant l'Inde à l'Asie centrale et à l'Eurasie - des initiatives que des analystes indiens comme Ajay Khambhala, MA Rajan Mishra et le Dr Ravi Shankar Raj considèrent comme centrales dans la stratégie régionale de New Delhi.

Un sommet des BRICS sous tension

Ces tensions devraient se manifester lors du prochain sommet des BRICS, prévu en Inde. Plusieurs États membres - selon Escobar - devraient pousser à l'adoption d'une déclaration collective exprimant leur soutien à l'Iran et condamnant les attaques israélo-américaines.

Pour New Delhi, accueillir un tel sommet tout en maintenant sa posture diplomatique actuelle pourrait s'avérer politiquement inconfortable.

Ajay Khambhala rappelle que la tradition diplomatique indienne repose depuis longtemps sur le maintien d'un dialogue simultané avec de multiples acteurs - une approche qui a historiquement offert une grande flexibilité à New Delhi, mais qui pourrait aujourd'hui faire l'objet d'un examen plus critique au sein des BRICS, affirme-t-il.

Coelho estime que la situation mettra également à l'épreuve la flexibilité de l'organisation elle-même.

"Le groupe n'a jamais été conçu comme une alliance militaire ou idéologique", rappelle-t-il. Sa force a toujours résidé dans sa structure pragmatique et relativement souple.

Mishra souligne également que des divergences entre membres sont inévitables, en particulier lors de crises géopolitiques complexes.

Mais même les forums les plus flexibles reposent sur un minimum de solidarité politique.

Uehara estime que le véritable défi réside dans la gestion de ces désaccords. Si les BRICS ne parviennent pas à coordonner leurs réponses face à des crises internationales majeures touchant l'un de leurs propres membres, leur crédibilité géopolitique pourrait inévitablement être remise en question.

Une question plus large pour le Sud global

Au final, le débat autour de la position de l'Inde dépasse largement la guerre en Iran elle-même.

L'Inde continue de se présenter comme un leader potentiel du Sud global. Mais son partenariat stratégique croissant avec Israël la place en décalage avec certaines sensibilités politiques et expériences historiques partagées par de nombreux pays du Sud.

Cette tension nous ramène à une question fondamentale des relations internationales.

Les concepts d'"autonomie stratégique" et de "multi-alignement" constituent-ils réellement des cadres analytiques pour naviguer dans un monde complexe, ou bien des récits diplomatiques permettant aux États de poursuivre leurs intérêts nationaux sans s'engager pleinement dans des projets politiques collectifs ?

Dans une perspective réaliste, John Mearsheimer estime que de telles divergences sont appelées à persister, les États donnant en dernière instance la priorité à leurs intérêts nationaux plutôt qu'aux valeurs ou à la solidarité institutionnelle.

À ses yeux, la crise actuelle montre que même des coalitions émergentes comme les BRICS restent vulnérables aux pressions structurelles de la politique de puissance mondiale.

Ricardo Martins - Doctor of Sociology, specialist in European and international politics as well as geopolitics

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