par Nora Merlín
Ce 24 mars marque le cinquantième anniversaire du début du terrorisme d'État (en Argentine). Cet anniversaire nous place face à une situation inédite, après des décennies de consolidation du discours "Nunca Más" (Plus jamais ça ! Voir rapport du 1984). Pendant des années, le terme "négationnisme" suffisait à qualifier ceux qui tentaient de minimiser la tragédie. Cependant, l'appareil rhétorique de l'extrême droite au pouvoir a muté. Il ne s'agit plus de nier l'existence de centres de détention clandestins, de vols de la mort, du plan systématique ou des 30 000 disparus ; aujourd'hui, il s'agit d'un pari bien plus dangereux : démolir le consensus démocratique de 1983, rejeter la vérité historique et reconstruire une nation sur des bases vierges, " tabula rasa".
Pour démanteler cette offensive, l'analyse politique traditionnelle est insuffisante ; il est nécessaire d'examiner en profondeur la structure qui tente actuellement de s'imposer. La métapsychologie freudienne nous offre une clé pour comprendre que tous les "oublis" ne se valent pas. De manière générale, il existe trois façons de traiter ce que nous jugeons intolérable :
- Le Refoulement (Verdrängung) : La vérité de l'horreur est "oubliée" dans l'inconscient, mais elle y demeure, palpitante, revenant sous forme de symptômes, de jugements et d'un souvenir qui ne reste pas silencieux.
- Le déni (Verneinung) consiste à affirmer un fait uniquement pour le nier. Il s'agit d'une barrière défensive qui reconnaît néanmoins les faits, et il existe un point de désaccord. Par exemple : "ils n'étaient pas 30 000."
- Rejet ou forclusion (Verwerfung) : Il s'agit du saut qualitatif vers la "tabula rasa". Ici, il n'y a ni répression ni doute : il y a une expulsion radicale de la Loi du système.
C'est dans cette troisième modalité que se positionne l'extrême droite au pouvoir. Elle ne nie pas la dictature, mais rejette le pacte symbolique qui imprègne notre démocratie depuis 1983. En rejetant le paradigme des droits humains et du droit du travail, le passé cesse d'être une dette et devient inexistant.
La démocratie argentine n'est pas née uniquement des urnes, mais d'un pacte civilisationnel : le rejet absolu de la violence d'État comme instrument politique. C'est ce consensus qui est aujourd'hui menacé. Lorsque le président parle de "faire table rase", il ne propose ni le pardon chrétien ni la réconciliation sociale, mais bien l'élimination du passé comme point de repère politique, juridique et moral du présent.
La "Tabula Rasa" est l'outil utilisé par le marché - et une vision monarchique de la liberté - pour usurper la place autrefois dévolue aux droits humains en tant que réserve éthique de la nation. Le démantèlement des lieux de mémoire est un exemple d'effacement symbolique. L'objectif ultime est la délégitimation des organisations de défense des droits humains afin d'instaurer un nouvel ordre où la force, et non la loi, gouverne la société. En ce 50e anniversaire, le débat ne porte plus seulement sur ce qui s'est passé dans l'ombre de la dictature, mais sur les fondements mêmes de la démocratie.
La "Tabula Rasa" comme forclusion démocratique
Le rejet de la vérité démocratique implique une opération de réécriture de l'histoire, des faits et d'une identité argentine reconnue dans le monde entier pour sa lutte pour la Mémoire, la Vérité et la Justice.
Lorsque le discours officiel propose de repartir à zéro, il accomplit un acte symbolique de forclusion. Le pacte démocratique de 1983, fondé sur le jugement et la punition des militaires, a fonctionné pendant des décennies comme la "loi du père" pour la société argentine : une norme qui limitait la violence d'État et encadrait notre coexistence.
En brisant le consensus des cinquante dernières années, l'extrême droite brise le miroir dans lequel nous nous reconnaissions comme une communauté. Sa "table rase" est l'hallucination d'un pays sans histoire, un vide où le pouvoir cherche à réécrire la réalité à sa guise. En occultant la mémoire, le gouvernement nous plonge dans une Argentine déconnectée de son histoire traumatique : le rejet de la vérité historique n'est pas une distraction, c'est la condition qui rend possible la cruauté actuelle.
Comme Freud et Lacan l'ont si justement démontré, ce qui est rejeté dans l'ordre symbolique se retrouve dans le réel. Si la vérité historique du "Nunca Más " -Plus jamais ça- est rejetée, l'horreur, la violence, les caprices de l'Autre et une volonté de puissance sans limites agissant directement sur le corps du sujet réapparaîtront.
Sous couvert du rejet du consensus démocratique, des actions telles que la tentative d'assassinat, la condamnation et la mise à l'écart de Cristina Fernández révèlent une volonté de supprimer. L'objectif ultime est d'invalider son existence politique et de l'exclure de la sphère de la représentation. En brisant le pacte démocratique - qui garantissait la politique comme domaine de dialogue et non de l'élimination de l'adversaire -, on réduit le corps de l'autre à néant. Dans ce contexte, l'avertissement de l'ancienne présidente prend une résonance glaçante : "Ils ne s'en prennent pas à moi, ils s'en prennent à tout le monde." Avec la rupture du consensus de "Plus jamais ça", l'extrême droite tente non seulement de nettoyer le passé des responsables du terrorisme d'État de 1976, mais aussi de vider de toute légalité le présent de ses adversaires. Vive la liberté !
Le choix est crucial : soit nous parvenons à réinscrire la mémoire comme la limite infranchissable de la civilisation, soit nous acceptons de vivre exposés à quatre vents où l'absence de Loi symbolique finira par priver de droits et de protection, une fois de plus, la vie de quasi tout un chacun.
Nora Merlin* pour Pagina 12
Pagina 12*. Buenos Aires, le 19 mars 2026.
*Nora Merlin. Psychanalyste. Magister en Science politique. Auteur du " Populismo y psicoanálisis", " Colonización de la subjetividad" et " Mentir y colonizar. Obediencia inconsciente y subjetividad neoliberal". twitter.com
Traduit de l'espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.
El Correo de la Diaspora. Paris, le 21 mars 2026.