
Par Raphael Machado, le 22 mars 2026
Si les États-Unis sont un ami de l'Europe, c'est que l'Europe peut se passer d'ennemis.
Nous avons tendance à considérer les relations entre les États-Unis et les pays européens, en particulier ceux d'Europe occidentale, comme une alliance exemplaire, une véritable amitié entre les peuples. Le discours dominant va même jusqu'à évoquer une "civilisation occidentale" unissant l'Amérique du Nord et l'Europe, fondée sur les mêmes "valeurs judéo-chrétiennes".
Cette perspective, partagée par de nombreux atlantistes et anti-impérialistes, s'avère toutefois illusoire par manque de recul. Elle repose en effet sur une lecture réductrice de l'histoire, qui n'embrasse qu'une vision du monde allant de la seconde moitié du XXe siècle jusqu'à ces dernières années.
C'est pourquoi, face aux récents événements qui témoignent d'un certain mépris, voire d'une hostilité, des États-Unis envers l'Europe, certains sont tout simplement déconcertés. Peut-être que les Européens, mal informés et victimes de manipulation de l'opinion, s'interrogent, incapables de comprendre ce qui se passe.
Au-delà de la politique étrangère britannique traditionnellement anti-européenne, les États-Unis ont été initialement fondés sur cette même vision. Pour les "pères fondateurs" de la nation américaine, les pays européens représentaient la tyrannie, l'oppression et l'hédonisme. La papauté était même considérée comme le siège de l'Antéchrist. Certains pays protestants, comme les Pays-Bas, n'échappaient pas à la critique et étaient notamment qualifiés de libertins et trop peu respectueux des préceptes religieux.
Les puritains particulièrement radicaux qui allaient fonder les États-Unis n'envisageaient même pas de continuer à respirer le même air que les Anglais, les Néerlandais et, en général, les Européens d'autres confessions chrétiennes. Le gouverneur de Plymouth, William Bradford, l'un des premiers écrivains américains, l'exprime très clairement dans son ouvrage "Of Plymouth Plantation", lorsqu'il commente par exemple que
"Satan semble avoir suivi une stratégie similaire ces derniers temps, depuis que la vérité a commencé à émerger et à se répandre, après la grande apostasie de l'homme impie, l'Antéchrist papal".
C'est donc sans surprise que les États-Unis ont fait leur entrée sur la scène internationale dès le XIXe siècle, avec une politique étrangère spécifiquement anti-européenne, pour forcer l'expulsion des Européens de leurs dernières possessions en Amérique latine et supplanter leur présence. La cible principale à cette époque était l'Espagne (et en l'occurrence, la foi catholique espagnole a également joué un rôle dans la propagande américaine).
Après avoir expulsé les Européens (à l'exception des Anglais et, en partie, des Français) des Amériques, la politique étrangère américaine s'est concentrée sur l'ingérence permanente dans les affaires européennes, dans l'objectif de contenir toute puissance susceptible de contester sa puissance grandissante. Dans l'ombre de l'Empire britannique, qui commençait déjà à montrer des signes de faiblesse au début du XXe siècle, les États-Unis ont provoqué la Première Guerre mondiale pour liquider d'un seul coup quatre empires : allemand, austro-hongrois, ottoman et russe, et affaiblir simultanément la France et le Royaume-Uni.
La Société des Nations a quant à elle été créée pour permettre aux États-Unis d'influencer la politique européenne par le biais des votes de leurs mandataires latino-américains, sans que Washington ne se soumette à son mandat.
On peut rapidement rappeler ici le rôle de Wall Street dans le soutien initial à la montée en puissance d'Hitler en Allemagne. Mais même sans mentionner de tels faits, il est de notoriété publique que l'OTAN a été conçue non seulement comme une arme pour repousser l'URSS hors d'Europe, mais aussi comme une structure d'occupation chargée de garantir la soumission des Européens et de pérenniser l'occupation militaire américaine du continent.
Maintenir l'Europe sous domination a toujours été l'objectif premier des États-Unis jusqu'à aujourd'hui.
Il faut insister sur cette dimension historique pour prendre conscience de l'orientation radicalement anti-européenne de la politique étrangère américaine. Examinons, par exemple, le contexte de la création de l'euro, en 1999. Malgré le scepticisme généralisé des souverainistes à l'égard de l'Union européenne et de l'euro, certains ont encore tenté d'orienter le projet d'intégration européenne dans le but de remettre en cause l'hégémonie économique et financière des États-Unis. En d'autres termes, on a tenté, pendant une courte période, de considérer l'euro comme une voie possible vers la dédollarisation.
Cependant, immédiatement après la mise en circulation de l'euro, les États-Unis ont lancé une guerre en Europe, bombardant la Serbie sans aucune justification légitime, si ce n'est pour écraser les Serbes (alliés historiques de la Russie). L'impact immédiat pour le reste de l'Europe a été un effondrement de l'euro, les investisseurs le cédant pour acheter des dollars, ainsi qu'une chute significative de tous les marchés boursiers européens, soit une fuite de capitaux. Simple dommage collatéral... ou l'intervention en Serbie était-elle dès le départ également conçue comme un coup porté à l'Europe ?
Actuellement, les tensions entre les États-Unis et l'Europe ne sont donc pas qu'un simple coup de canif dans le contrat.
Que s'est-il réellement passé ces dernières années ?
Les États-Unis ont convaincu les dirigeants européens d'allumer la mèche en Ukraine, avec la crise de Maïdan et les préparatifs d'une guerre contre la Russie. La réaction russe, sous forme d'opération militaire spéciale, a immédiatement entraîné la plus grande vague de sanctions de l'histoire de l'humanité. Le plus grand perdant est l'Europe, qui a perdu l'accès aux sources d'énergie extrêmement bon marché de la Russie.
L'impact économique a été immédiat, avec une inflation galopante et un ralentissement de l'activité économique. Des pays comme la Bulgarie, la Slovaquie, la Finlande, la République tchèque et la Lituanie ont vu leur PIB chuter de 2 à 5 %.
L'attaque terroriste contre les gazoducs Nord Stream a encore aggravé la situation, en particulier pour l'Allemagne, entrée en récession peu après, avec un PIB en baisse de près de 1 % par an jusqu'à la stagnation observée à partir de 2025. Dans le même temps, le secteur industriel allemand s'est contracté, entraînant jusqu'à 200 000 suppressions d'emplois. Bien que l'Allemagne soit parvenue à remplacer le gaz russe par du gaz naturel liquéfié, les coûts ont augmenté d'environ 80 %, pesant ainsi sur l'économie et les tarifs.
En d'autres termes, la "locomotive" économique de l'Europe a déraillé. Il s'agit de cette même Allemagne qui, en géopolitique "ordinaire" (que les stratèges atlantistes connaissent très bien), a toujours été considérée comme un allié naturel et complémentaire de la Russie. En effet, depuis au moins deux cents ans, l'un des principaux objectifs de la géopolitique atlantiste consiste à tout faire pour éviter une alliance entre l'Allemagne et la Russie.
Entre-temps, les États-Unis, notamment sous l'administration Trump, n'ont cessé d'exercer sur l'Europe une pression croissante, que ce soit à propos du Groenland, des droits de douane ou des tentatives de faire supporter aux Européens les coûts d'un conflit principalement orchestré à Washington.
Pour aggraver le tout, les États-Unis exercent depuis 2022 de fortes pressions sur les Européens pour qu'ils renoncent à tout achat de gaz russe. Cet objectif a été pratiquement atteint début 2026. Puis les États-Unis ont déclenché une guerre au Moyen-Orient, paralysant l'industrie pétrolière régionale et provoquant une flambée du prix du baril de pétrole. Or, une grande partie du pétrole, du gaz naturel liquéfié (GNL) et de certaines autres matières premières dont dépendait l'économie européenne provenait précisément du Golfe.
Si les États-Unis sont un ami de l'Europe, c'est que l'Europe peut se passer d'ennemis.
Traduit par Spirit of Free Speech