23/03/2026 lesakerfrancophone.fr  11min #308618

Voir clairement en Trump

Par Craig Murray - Le 21 mars 2026 - Source :  le blog de l'auteur

Et si les processus de pensée apparemment chaotiques et les prises de décision a l'intuition de Trump étaient une mascarade faite pour nous aveugler ? Et si nous assistions vraiment, au Moyen-Orient et plus largement, au déroulement d'un plan soigneusement construit ayant des objectifs très précis ? Trump a-t-il en fait "planifié chaque parcours tracé, chaque étape prudente le long de la route", tout en laissant croire en un chaos ? Je me rends compte que cela ne coule pas de source, mais écoutez-moi...

Ce qui a lancé ma réflexion, c'est la révélation par Lockheed Martin qu'ils avaient reçu l'ordre de Trump, des mois avant l'attaque contre l'Iran, d'augmenter massivement la production de missiles intercepteurs, avec un objectif à court terme de quadrupler la capacité de production des THAAD. En janvier, avant le début du conflit actuel, Fox News  informait déjà de divers accords, y compris un triplement des livraisons d'intercepteurs PAC3 MSE, ayant été finalisés entre Lockheed et le ministère de la Guerre.

Bien qu'il existe évidemment des contraintes dans la chaîne d'approvisionnement et la chaîne de production pour augmenter autant la production en quelques mois, l'urgence de cette activité - presque entièrement axée sur les missiles intercepteurs - qui a débuté en 2025 est rétrospectivement une indication claire qu'une guerre contre l'Iran était prévue. C'est une preuve évidente de préméditation.

La deuxième chose qui m'a fait penser que tout cela était soigneusement planifié, c'est la façon dont les pourparlers pour conclure un accord sur le nucléaire ont été rompus. Il semble qu'il y avait un large consensus sur le fait que l'Iran avait offert des concessions qui rendait un accord très proche, en particulier le placement de ses stocks d'uranium enrichi dans un pays tiers (une proposition que l'Iran avait historiquement rejetée lorsque Poutine l'avait proposé). Les hôtes, Oman et les Britanniques  pensaient qu'un accord était tout proche.

L'échec des pourparlers  est mis sur le dos de l'incompétence et du manque de connaissances techniques de Witkoff et de Kushner. Mais je n'y crois tout simplement pas. L'envoi de négociateurs non qualifiés faisait partie d'un stratagème visant à utiliser les négociations comme couverture pour une attaque -  la deuxième fois en un an que les États-Unis utilisaient le même truc.

Ils n'avaient pas besoin de négociateurs compétents, car ils n'avaient jamais eu l'intention de négocier de bonne foi.

L'attaque contre l'Iran était planifiée par Trump depuis longtemps. Il n'a pas été "poussé à le faire" par Israël. Elle était en gestation depuis des mois. Mais elle a été maintenue sercrète dans un cercle très restreint pour éviter à la fois l'opposition politique et l'opposition institutionnelle venant de la communauté militaire et du renseignement des États-Unis.

Les manifestations de janvier en Iran ont impliqué des gens ordinaires véritablement prêts à protester, motivés par les difficultés économiques causées par les sanctions. Mais ils ont été  guidés et manipulés par des agents du Mossad et de la CIA infiltrés parmi le peuple iranien, qui ont commis et encouragé la violence et initié des chants pro-shah.

Il n'y a jamais eu la moindre possibilité que les manifestations puissent entrainer un changement de régime, mais ce n'était pas le but. Il était plutôt d'inciter le gouvernement iranien à une réaction excessive qui pourrait "justifier" une attaque planifiée contre l'Iran. Les manifestants morts ont été des martyrs à la cause de Trump - et d'Israël.

L'introduction dans les médias d'État et corporatifs occidentaux, par des individus et des organisations parrainés par l'Occident,  d'affirmations ridicules disant que trente à quarante mille manifestant auraient été tués était un plan murement réfléchi pour réduire l'opposition populaire occidentale à la future guerre contre l'Iran.

Maintenant, prenez en compte un autre acte apparemment inattendu de la part de Trump ; l'étonnant enlèvement du président vénézuélien Maduro, le 3 janvier, un mois avant l'attaque contre l'Iran.

Le blocus naval du pétrole vénézuélien par Trump a permis aux États-Unis d'obtenir le monopole de sa vente et de sa distribution. Comme pour l'Irak, seuls les entrepreneurs agréés par les États-Unis peuvent acheter le pétrole vénézuélien et les paiements sont effectués sur un compte contrôlé par Trump au Qatar, dont les revenus sont reversés au gouvernement vénézuélien entièrement au bon vouloir de Trump.

Cette audacieuse saisie impérialiste de la plus grande réserve pétrolière du monde a permis de protéger les États-Unis des effets de la fermeture prochaine du détroit d'Hormuz.

Encore une fois,  on raconte que Trump n'avait pas prévu la fermeture du détroit par l'Iran. C'est clairement un non-sens ; tous les commentaires sur une guerre potentielle avec l'Iran depuis un demi-siècle se sont concentrés sur le risque d'une fermeture du détroit d'Hormuz. La seule explication possible est que Trump ne craint pas cette fermeture.

Alors que, comme l'a dit Trump lui-même, les États-Unis n'ont pas besoin du pétrole qui passe par le détroit. Mais la faiblesse apparente dans ce cas est que la hausse des prix du pétrole est universelle et frappera le soutien populaire de Trump, à chaque fois que les Américains rempliront leurs réservoirs d'essence. Mais se concentrer sur cet argument, c'est commettre l'erreur fondamentale d'imaginer que Trump se soucie de ce qui est bon pour le peuple américain. Il ne s'en soucie pas du tout. Il ne se soucie que de ce qui est bon pour Donald J. Trump et son entourage immédiat.

Voici le cours de l'action de la compagnie pétrolière étasunienne Chevron au cours du dernier mois :

Et voici celui de Lockheed Martin. Notez que le début du bond de 40% du cours de l'action coïncide avec ces instructions de l'année dernière sur l'augmentation massive de la production d'intercepteurs.

Sans oublier, bien sûr, que de très grosses fortunes ont été faites par les contrats à terme sur le pétrole et les produits dérivés par ceux qui savaient à l'avance que cette guerre allait arriver (en agissant sous le couvert de prête-noms).

Les  200 milliards de dollars que Trump demande au Congrès pour continuer la guerre vont enrichir encore plus un grand nombre de personnes bien connectées.

Le plan est donc de faire fortune, de renforcer le complexe militaro-industriel tout en installant, sous le couvert de la cohésion nationale, un autoritarisme qui réduit la liberté d'expression et interdit la dissidence envers Israël dans tout le monde occidental.

Bénéficier à Israël est l'autre motif prédominant.

L'impossibilité de Trump d'articuler des objectifs clairs pour la guerre en Iran n'est qu'une mise en scène faite pour aveugler et masquer son objectif véritable et inébranlable ; tout simplement l'anéantissement de l'Iran en tant qu'État fonctionnel, infliger un maximum de morts et de dommages aux infrastructures, mettre l'Iran dans le même état que la Libye.

Il va sans dire que la prise de contrôle des hydrocarbures iraniens par les États-Unis est la finalité ultime de cette destruction, exactement comme en Libye et en Irak. Mais un objectif lié et crucial est l'élimination de la source de la seule résistance physique à l'expansion d'Israël. L'Iran et ses alliés au Yémen et au Liban ont été le seul soutien des Palestiniens depuis des années.

L'État colonial qu'est Israël est au cœur de la projection de la puissance impérialiste au Moyen-Orient. Son élargissement est un élément essentiel du plan.

La destruction de l'Iran à l'échelle envisagée prendra des années de martèlement acharné. Encore une fois, c'est prévu ; vous ne demandez pas au Congrès un versement de 200 milliards de dollars pour une guerre que vous prévoyez de terminer dans un mois. Encore une fois, les pitreries de Trump sur le fait qu'il a déjà gagné, que les objectifs sont atteints et qu'il pourrait finir bientôt, ne sont que mise en scène. L'ampleur et l'horreur de ce qui est prévu pour l'Iran doivent être obscurcies pour limiter une répulsion publique qui se répercuterait dans certaines parties de l'appareil d'État.

Netanyahu a révélé hier une partie intéressante de la phase finale :  la construction d'un oléoduc qui acheminera le pétrole iranien vers un terminal méditerranéen situé en Israël. C'est un plan audacieux à couper le souffle, mais qui s'aligne parfaitement avec les actions de Netanyahu et de Trump.

Ce qui nous amène à la partie Grand Israël du projet. Israël ne mettra aucun de ses navires ou soldats en danger en Iran ; cette partie est la contribution américaine. Mais alors que le regard du monde est tourné vers l'Iran, Israël commence une invasion à grande échelle du Liban dans le but d'annexer définitivement tout le Sud du Liban, même au-delà du fleuve Litani, y compris les villes de Tyr et Nabatieh, toutes deux actuellement sous ordre d'évacuation israélien.

Cette terre jouxte bien sûr les hauteurs annexées du Golan et la région beaucoup plus vaste du sud de la Syrie qu'Israël a annexée l'année dernière avec l'assentiment du "président" fantoche sioniste al-Jolani.

Il est essentiel de ne pas perdre de vue la nature bipartite du plan à long terme des États-Unis. Dans un sens très réel, Trump poursuit - il l'accélère même considérablement - la politique menée sous Biden, qui a protégé et permis le génocide à Gaza. Le succès de cette politique américaine est phénoménal. Considérez simplement qu'il y a seulement 18 mois, les "présidents" sionistes al-Jolani de Syrie et Aoun du Liban n'étaient pas au pouvoir. Tous deux ont été portés au pouvoir à la suite d'une action militaire, soutenue par les États-Unis, d'Israël contre le Hezbollah et par les forces syriennes HTS parrainées par la CIA et le MI6. Mis en place par Biden, ils sont désormais au cœur de la stratégie de Trump.

Aoun et al-Jolani sont maintenant unis pour menacer le Hezbollah par l'arrière alors qu'il mène une action désespérée pour contrer l'invasion israélienne du Liban.

Pendant ce temps, Israël occupe officiellement plus de 60% de la bande de Gaza, sous le couvert du "Conseil de paix" de Trump, et continue d'assassiner, de bloquer et d'affamer les habitants du reste de la bande, tandis que l'expansion de facto d'Israël en Cisjordanie et les niveaux de violence des colons atteignent  des niveaux de grande barbarie.

La résistance iranienne est forte et sa résilience en a surpris plus d'un. Elle pourra rendre toute invasion terrestre, même une incursion limitée, extrêmement coûteuse pour les États-Unis. Mais comme à Gaza ou au Liban, si les États-Unis et Israël se contentent simplement de pilonner depuis les airs pendant des années avec une force dévastatrice, et sans aucune préoccupation pour les victimes civiles, en fin de compte, tout ce que l'Iran peut faire est de s'accrocher et tenter de survivre.

Au bout d'une année de destruction aux niveaux d'intensité actuels, je ne pense pas que l'Iran puisse encore renvoyer de nombreux missiles et drones en légitime défense. Dans une semaine ou deux, nous atteindrons la période d'efficacité maximale de l'Iran, où l'épuisement des missiles intercepteurs fournis par les États-Unis devrait coïncider avec la capacité de l'Iran d'avoir encore une puissance de frappe significative. Le moral fragile des civils israéliens sera alors mis à rude épreuve pendant quelques semaines.

Mais la capacité de l'Iran à se défendre contre des bombardements aériens massifs et soutenus pendant des années est limitée. Nous ne devrions pas être aveuglés sur ce fait à cause de la joie actuelle de voir les Américains et les Israéliens saigner du nez.

Il est réconfortant de considérer Trump comme un bouffon, de croire en sa façade de fanfaron ignorant et mal éduqué, qui oscillerait follement entre les options politiques car il ne comprend pas la géopolitique.

Mais c'est absurde.

Je n'hésite pas à qualifier le génie de Trump de diabolique, axé sur le gain personnel et prêt à infliger n'importe quel nombre de morts, de mutilations et de privations à des civils innocents pour atteindre ses objectifs personnels. Il les atteint pourtant bel et bien sur la scène mondiale.

Trump a forcé le Conseil de sécurité  à souscrire à son Conseil de paix. Ce fut un triomphe diplomatique assez étonnant face à une Russie et une Chine impuissantes, qui ont toutes deux décidé que de continuer à négocier avec Trump étaient plus important. Trump a présidé à l'expansion quotidienne d'Israël sur le terrain. Trump s'est emparé du pétrole du Venezuela, les plus grandes réserves du monde. Trump tue actuellement le peuple iranien et détruit ses infrastructures, tout en feignant l'indécision.

Vous avez raison de détester Trump mais ne le considérez pas comme un clown.

Craig Murray

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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