23/03/2026 reseauinternational.net  6min #308641

Les hirondelles de Gaza

par Laala Bechetoula

Il y a dans le retour des hirondelles quelque chose que les empires ne comprennent jamais. Elles ne consultent ni les cartes d'état-major, ni les résolutions du Conseil de sécurité, ni les ultimatums publiés à l'aube sur les réseaux sociaux d'un président en colère. Elles suivent une boussole plus ancienne que toutes les alliances : la boussole du vivant. Et cette année - cette année de feu et de fracas - elles reviendront à Gaza.

Quelque chose s'est fissuré, dans la nuit du 21 au 22 mars 2026, dans le mythe le plus soigneusement entretenu du Moyen-Orient : celui de l'invulnérabilité israélienne.

Pour la première fois depuis le début de la guerre, les systèmes de défense aérienne israéliens ont failli à leur promesse fondatrice. Les missiles iraniens ont traversé le bouclier comme s'il n'existait pas, frappant Dimona et Arad - deux villes du Néguev dont l'une vit depuis des décennies dans l'ombre du secret le mieux gardé de la région : le centre de recherche nucléaire que tout le monde connaît et qu'Israël n'a jamais officiellement reconnu. Le cabinet de sécurité s'est réuni en urgence. C'est le geste classique du pouvoir pris de court - réunir des hommes autour d'une table pour donner à la panique l'apparence de la délibération.

Mais ce n'est pas seulement une ville qui a tremblé. C'est un paradigme.

Dimona n'est pas une ville ordinaire. Elle est la gardienne d'un mensonge d'État érigé en doctrine - cette ambiguïté nucléaire qui constituait depuis des décennies le soubassement psychologique de toute la domination israélienne sur la région. Frapper dans l'ombre de ce secret, c'est frapper le mythe lui-même. Et les mythes, une fois fissurés, ne se réparent jamais tout à fait.

L'Iran tient. Trois semaines après le déclenchement d'une guerre qu'il n'a pas choisie - initiée par des frappes israélo-américaines qui ont tué son Guide suprême dès le premier jour - l'Iran tient et répond. Ses forces armées ont signifié sans ambiguïté que si leurs infrastructures énergétiques étaient visées, toutes les infrastructures américaines de la région le seraient en retour. Le Détroit d'Hormuz - cette étroite gorge par laquelle transite un cinquième du pétrole mondial - est devenu l'arme la plus silencieuse et la plus dévastatrice du conflit. On n'entend pas le Détroit se fermer. On l'entend dans les cours du Brent, dans l'anxiété des marchés, dans la sueur froide des capitales qui ont soudain réalisé à quel point leur confort dépendait d'une géographie qu'elles avaient appris à ignorer.

Face à cela, Donald Trump vociifère.

Il a menacé, sur Truth Social, d'anéantir les centrales électriques iraniennes si le Détroit n'est pas rouvert dans les 48 heures. C'est, dans sa nudité absolue, l'aveu le plus révélateur qui soit : quand un empire ne peut plus gagner une guerre, il menace de couper l'électricité. Il régresse vers le geste tribal le plus primitif - l'obscurité infligée comme punition collective. Néron brûlait Rome. Trump, lui, posterait l'ultimatum à trois heures du matin et attendrait les retweets.

Ibn Khaldun a déjà rendu son verdict sur ces situations. Il l'a écrit il y a sept siècles avec la sérénité de celui qui a regardé assez d'empires s'effondrer pour en reconnaître les signes. Quand le pouvoir commence à hurler, l'asabiyya - ce ciment intérieur qui fait tenir les civilisations - est déjà morte. Seul le bruit survit, un moment, avant le silence.

Le Liban saigne. Mais le Liban tient.

Beyrouth reçoit ses bombes avec cette dignité épuisée des villes qui ont trop souvent appris à compter leurs morts. Hezbollah tire depuis le Sud, Israël frappe depuis le ciel, et entre les deux, un peuple qui n'a pas choisi cette guerre porte sur ses épaules l'histoire entière du Levant comme on porte une croix taillée pour plusieurs hommes. Pourtant Beyrouth tient - avec cette obstination organique des cèdres qui survivent à tout : au givre, à la hache, à l'indifférence des grandes puissances qui viennent périodiquement y tenir leurs conférences de paix avant de repartir en laissant les décombres.

La Cisjordanie résiste autrement - dans le silence des corps qui continuent d'aller aux champs malgré les checkpoints, dans la main d'un vieux paysan qui replante l'olivier qu'on lui a arraché la semaine dernière, comme si chaque geste de vie ordinaire était une déclaration de guerre plus redoutable que n'importe quel missile. La résistance la plus profonde n'est pas toujours celle qu'on photographie. Elle est parfois dans ce geste millénaire - planter, cultiver, revenir - qui dit à l'occupant : tu peux brûler ma maison, tu ne peux pas brûler ma façon d'habiter la terre.

Et Gaza attend.

Pas passivement. Elle attend comme attendent les peuples qui ont appris à inscrire leur espérance dans la durée longue - dans ce que Malek Bennabi appelait le temps civilisationnel, cette profondeur temporelle que les missiles ne peuvent pas atteindre parce qu'elle ne réside dans aucun bâtiment, dans aucune infrastructure, dans aucun centre de commandement. Elle réside dans la mémoire collective, dans la langue transmise à voix basse sous les bombardements, dans le nom d'un quartier disparu que les enfants continuent d'apprendre par cœur comme une prière.

Pendant ce temps, le monde que l'on croyait acquis à l'ordre américain se dérobe, silencieusement, un partenaire après l'autre. Moscou affirme son soutien à Téhéran. Le Sud global regarde sans bouger - non par indifférence, mais par calcul froid : pourquoi sacrifier ses intérêts pour un empire qui n'offre plus rien en échange de la loyauté ? L'Europe bafouille ses communiqués. Au Sénat américain lui-même, des voix s'élèvent pour bloquer les livraisons d'armes. L'érosion n'est pas spectaculaire. Elle ne l'est jamais, au début. Mais elle est réelle, et elle est en cours.

Les empires ne meurent pas en une nuit. Ils se vident lentement de leur substance, comme se vide une mer intérieure, et un matin on se réveille et le rivage a changé de forme sans que personne n'ait entendu le bruit de l'eau qui partait.

Les hirondelles reviendront à Gaza.

Elles ne liront pas les accords de cessez-le-feu. Elles n'attendront pas l'autorisation de la communauté internationale ni le consensus du Conseil de sécurité. Elles ne sauront pas que des résolutions ont été adoptées, amendées, bloquées, retirées, relancées. Elles feront ce que font les vivants depuis que le monde existe : elles reviendront parce que c'est là qu'elles sont nées, parce que la mémoire du lieu est inscrite dans leurs os d'une façon que nulle bombe ne peut effacer.

Et c'est peut-être cela, finalement, la seule vérité géopolitique qui résiste à tout : les peuples ont la mémoire des hirondelles. On peut détruire leurs maisons. On peut raser leurs villes. On peut effacer leurs noms des cartes et rebaptiser leurs rues. Mais on ne peut pas détruire le chemin du retour - parce que ce chemin n'est pas tracé sur une carte. Il est tracé dans quelque chose de plus ancien, de plus têtu, de plus vivant que n'importe quelle puissance militaire.

Gaza libre n'est pas une utopie. C'est une hirondelle en route.

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