
par François Vadrot et Fausto Giudice
Mi-bulletin de guerre, mi-organe d'orientation politique, économique et financière, houseofsaud reflète de plus en plus la dérive d'un pouvoir saoudien dont les repères stratégiques se sont effondrés
À lire les unes de House of Saud des 20 au 23 mars, la première impression est celle d'un désordre éditorial. Les titres changent brusquement de focale, passent de l'urgence militaire à la crise énergétique, du faramineux projet saoudien Vision 2030 à la diplomatie, puis à la préparation d'un nouvel ordre régional. Ces quatre journées décrivent un royaume pris dans une guerre qu'il n'a pas voulue, obligé de s'appuyer encore sur Washington pour tenir, tout en cherchant déjà comment sortir du système américain après la guerre.
Le signal qui nous paraît le plus significatif est Le pacte de sécurité auquel l'Amérique n'était pas invitée ( The Security Pact America Was Not Invited To), dont nous avons publié la traduction en français. L'article y expose un projet quadrilatéral Turquie-Arabie saoudite-Égypte-Pakistan et explique qu'il ne vise pas la guerre en cours, mais l'ordre de sécurité qui suivra ; il le présente comme une réponse à l'insuffisance de l'architecture actuelle, à la dépendance aux bases usaméricaines, aux contraintes politiques attachées aux fournitures occidentales, et à la volonté de réduire la dépendance collective aux fournisseurs d'armes occidentaux. Il précise aussi ce que Washington pourrait perdre : le levier constitué depuis des décennies par les ventes d'armes et les conditionnalités qui les accompagnent. En même temps, l'article reconnaît des obstacles majeurs : absence de commandement intégré, faiblesse de l'interopérabilité, méfiances politiques entre partenaires, instabilité pakistanaise, divergence des perceptions de menace, précédents régionaux peu encourageants.
Ce pacte de sécurité apparaît à côté de Le Pentagone prépare une force terrestre contre l'Iran depuis des bases saoudiennes ( Pentagon Prepares Ground Force for Iran From Saudi Bases). Le même jour figurent aussi Le Pakistan a signé un pacte pour défendre l'Arabie saoudite. L'Iran a relevé le bluff ( Pakistan Signed a Pact to Defend Saudi Arabia. Iran Called the Bluff) et L'Arabie saoudite ouvre la base aérienne King Fahd aux forces américaines alors que la guerre contre l'Iran se déplace vers l'ouest ( Saudi Arabia Opens King Fahd Air Base to US Forces as Iran War Shifts West). Le message est double : Riyad ne peut pas se passer des USA dans la guerre présente, mais il ne veut plus dépendre d'eux dans la suivante.
Le 23 mars, cette ligne se précise. La une du briefing s'ouvre sur L'Arabie saoudite a davantage à perdre de la paix que de la guerre ( Saudi Arabia Stands to Lose More From Peace Than War) suivi de l'annonce que Trump reporte de cinq jours les frappes contre l'énergie iranienne tandis que Téhéran nie toute discussion ( Trump Delays Iran Energy Strikes for Five Days as Tehran Denies Any Talks). Le centre de gravité change. La crainte n'est plus seulement la poursuite des frappes iraniennes. C'est aussi la possibilité d'un arrangement conclu entre Washington et Téhéran au-dessus de la tête de Riyad.
Un autre bloc de signaux concerne la défense. Le site répète que les défenses du Golfe interceptent encore l'essentiel des missiles et drones iraniens (formule officielle en Occident, comme on le faisait remarquer récemment pour le journal de référence français Le Monde). On lit Le bouclier antimissile de Bahreïn tient après 385 frappes iraniennes ( Bahrain's Missile Shield Holds After 385 Iranian Strikes), puis le 23 mars Le Golfe a dépensé 100 milliards de dollars pour se préparer à la mauvaise guerre ( The Gulf Spent $100 Billion Preparing for the Wrong War) et L'Arabie saoudite abat soixante drones après que trois missiles balistiques ont visé Riyad ( Saudi Arabia Downs Sixty Drones After Three Ballistic Missiles Target Riyadh). Mais cette efficacité tactique n'aboutit à aucune solution stratégique. En parallèle figurent Le plan de Trump à 20 milliards pour assurer le Golfe ne fait repartir aucun tanker ( Trump's $20 Billion Gulf Insurance Plan Fails to Move a Single Tanker), Aramco affronte la plus grande crise opérationnelle de son histoire ( Aramco Is Fighting the Largest Operational Crisis in Its History), La guerre contre l'Iran a créé le quatrième grand choc pétrolier mondial ( The Iran War Created the World's Fourth Great Oil Shock) et L'Arabie saoudite a le pétrole dont le monde a besoin et aucun moyen de le livrer ( Saudi Arabia Has the Oil the World Needs and No Way to Deliver It). Le bouclier existe encore. Les flux, eux, restent bloqués.
Un autre ensemble d'articles touche à la Vision 2030, le projet phare de MBS, censé faire de l'Arabie saoudite une grande puissance dans tous les domaines, mêmes culturels, sportifs, touristiques. D'un côté, La guerre que MBS ne voulait pas est en train de construire l'économie qu'il voulait ( The War MBS Didn't Want Is Building the Economy He Did) propose une lecture de redéploiement. Dans le même registre, Mille deux cents kilomètres entre l'Arabie saoudite et la ruine ( Twelve Hundred Kilometres Between Saudi Arabia and Ruin) place l'oléoduc Est-Ouest et Yanbu au centre du nouveau dispositif saoudien. De l'autre côté, le même corpus dit que MBS a démantelé NEOM 1 pour sauver Vision 2030 ( MBS Broke Up NEOM to Save Vision 2030), que Riyad envoie ses meilleurs négociateurs à Miami pendant que des drones frappent le territoire ( Riyadh Sends Its Top Dealmakers to Miami as Drones Strike Home), que l'espace aérien saoudien est perturbé dans 293 vols perturbés à travers l'Arabie saoudite alors que l'espace aérien du Golfe se ferme ( 293 Flights Disrupted Across Saudi Arabia as Gulf Airspace Shuts Down), et que le Golfe s'abîme dans L'empoisonnement lent du golfe Persique ( The Slow Poisoning of the Persian Gulf). Le récit d'adaptation cohabite avec une série de signes de désorganisation subie et de catastrophes en cours ou à venir.
Un autre signal traverse ces quatre journées : la montée d'acteurs non occidentaux. Le 22 mars, L'Inde et le Pakistan déploient des navires de guerre pour escorter les tankers pendant que l'US Navy combat ailleurs ( India and Pakistan Deploy Warships to Escort Oil Tankers as US Navy Fights Elsewhere) fait suite à, la veille, La Chine a perdu son accord de paix du Golfe. Elle pourrait gagner la paix qui suivra ( China Lost Its Gulf Peace Deal. It May Win the Peace That Follows). Le 23 mars, L'Iran appelle l'Inde et les BRICS à arrêter la guerre du Golfe ( Iran Calls on India and BRICS to Halt the Gulf War) va dans le même sens, tandis que Le Caire promet de défendre le Golfe après trois semaines de silence ( Cairo Pledges to Defend the Gulf After Three Weeks of Silence) ajoute un acteur arabe central à la séquence. Washington reste indispensable sur le plan militaire immédiat, mais l'après-guerre commence à se penser de plus en plus à travers Beijing, New Delhi, Islamabad, Ankara et Le Caire.
La séquence diplomatique suit la même direction. Le 21 mars, Douze médiateurs et pas un seul cessez-le-feu ( Twelve Mediators and Not a Single Ceasefire) constatait l'échec répété des offres de médiation. Le 23 mars, L'Arabie saoudite a davantage à perdre de la paix que de la guerre ( Saudi Arabia Stands to Lose More From Peace Than War) reformule le problème : la fin des combats n'apparaît plus comme une issue naturellement favorable au royaume. Elle peut aussi consacrer un nouvel équilibre régional négocié ailleurs.
Le dossier usaméricain lui-même produit des signaux incompatibles. Le 22 mars, Trump donne 48 heures à l'Iran pour rouvrir Ormuz ou perdre son réseau électrique ( Trump Gives Iran 48 Hours to Open Hormuz or Lose Its Power Grid) annonçait un ultimatum. Le même jour, Détruire le réseau électrique iranien n'ouvrira pas Ormuz ( Destroying Iran's Power Grid Won't Open Hormuz) en limitait déjà la portée. Le 23 mars, Trump reporte de cinq jours les frappes contre l'énergie iranienne tandis que Téhéran nie toute discussion ( Trump Delays Iran Energy Strikes for Five Days as Tehran Denies Any Talks) ajoute une suspension de dernière minute, dans la même veine que deux jours plus tôt, Trump s'oriente vers une sortie de la guerre contre l'Iran tandis que des milliers de Marines supplémentaires se déploient dans le Golfe ( Trump Signals Iran War Exit as Thousands More Marines Deploy to Gulf), qui associait déjà un langage de désengagement à une montée en puissance militaire.
Au fond, les signaux de ces quatre jours, du 20 au 23 mars s'ordonnent autour de trois constats. Le premier : la protection usaméricaine continue d'être nécessaire, mais elle ne suffit plus. On n'est même pas loin de sous-entendre qu'elle est nuisible. Le deuxième : la défense peut encore intercepter, mais elle ne rétablit ni les routes ni les équilibres économiques. Le troisième : Riyad prépare déjà une sortie politique du système occidental, tout en restant incapable de s'en extraire militairement à court terme. C'est cette tension qui donne aux unes de House of Saud leur ton étrange. Elles ressemblent moins à un briefing ordinaire qu'à la mise en récit d'un basculement saoudien encore inachevé, qui prend la forme ici d'une cacophonie éditoriale.
source : François Vadrot
- NEOM est un gigaprojet saoudien situé dans le nord-ouest de l'Arabie saoudite, sur la mer Rouge. Officiellement, c'est une "région en construction" conçue pour soutenir la diversification de l'économie saoudienne dans le cadre de Vision 2030. Concrètement, le nom désigne à la fois un territoire, un projet urbain et un ensemble de sous-projets. Les plus connus sont THE LINE (ville linéaire), Oxagon (zone industrielle et portuaire), Trojena (destination de montagne), Sindalah (île touristique) et Magna (région côtière touristique). Officiellement, NEOM est présenté comme un pôle mêlant urbanisme, industrie, tourisme, logistique, énergie renouvelable et technologies avancées. Dans le langage politique et médiatique, NEOM est aussi devenu le symbole du pari de Mohammed ben Salmane : transformer le royaume, attirer des capitaux, réduire la dépendance au pétrole et projeter une image de modernité saoudienne. Le site officiel le relie explicitement à Vision 2030 et indique qu'il est financé par le Public Investment Fund saoudien avec des investisseurs locaux et internationaux. Voir neom.com