24/03/2026 reseauinternational.net  4min #308730

125 ans de ruse : des Philippines à l'Iran, le même mode opératoire usaméricain

par François Vadrot et Fausto Giudice

Comment les USA ont capturé le président philippin en 1901 - et pourquoi cette histoire éclaire leur diplomatie actuelle avec l'Iran, selon Oleg Tsarov Telegram,  Oleg Tsarov

23 mars 1901 : il y a cent vingt-cinq ans, les USAméricains s'emparaient par traîtrise du président de la première République philippine, Emilio Aguinaldo. Cet épisode est peu connu chez nous, bien que Mark Twain en ait fait le récit détaillé 1 - mais ses écrits journalistiques sont, hélas, peu lus.

En 1898, au début de la guerre hispano-usaméricaine, les Philippines étaient une colonie espagnole, et le leader du mouvement indépendantiste local, Aguinaldo, vivait en exil à Hong Kong. Les USAméricains, selon Twain, "se comportèrent comme les meilleurs amis des Philippins. Nous rapportâmes nous-mêmes d'exil leur chef et héros, leur espoir, leur Washington : Aguinaldo. Nous le ramenâmes dans sa patrie à bord d'un navire de guerre, avec tous les honneurs, sous la protection sacrée de notre bannière."

Les combattants philippins prirent rapidement le contrôle de la majeure partie des îles et proclamèrent leur indépendance vis-à-vis de l'Espagne. Aguinaldo devint le chef du nouvel État. Mais huit mois après le début du conflit, les USA et l'Espagne signèrent le traité de Paris : Madrid vendait tout simplement les Philippines à Washington pour vingt millions de dollars - comme un bien. Personne, bien sûr, n'avait consulté les Philippins. Ces mêmes USAméricains qui les avaient aidés à lutter contre les Espagnols devenaient à leur tour des occupants. La résistance des Philippins face à ces nouveaux envahisseurs se révéla plus acharnée que leur lutte contre les Espagnols, mais les forces étaient inégales.

Les USAméricains mirent longtemps à localiser Aguinaldo. Ils y parvinrent grâce à des traîtres qui entrèrent en correspondance avec le chef philippin. Pour capturer le président, ils équipèrent un détachement composé en majorité d'autochtones d'une tribu hostile à Aguinaldo, qui s'étaient également rangés du côté des occupants usaméricains. On fit croire à Aguinaldo que l'on conduisait jusqu'à lui des soldats usaméricains faits prisonniers.

Lorsqu'il ne restait plus qu'une quinzaine de kilomètres jusqu'à son refuge dans la jungle montagneuse, le détachement, épuisé par la faim, n'avançait plus. Les officiers usaméricains demandèrent alors à Aguinaldo de leur envoyer de la nourriture. Il le fit. Après s'être restaurés, ils entrèrent dans le village de Palanan et capturèrent le président.

Mark Twain écrivait qu'à la guerre, la tromperie est monnaie courante. "Mais un détail, ici, est véritablement inédit ; aucun peuple ne l'a jamais fait - ni les primitifs, ni les civilisés - en aucun pays et en aucune époque [...] Quand un homme est si affaibli par la faim qu'il ne peut plus avancer, il est en droit d'implorer son ennemi de lui sauver la vie. Mais s'il goûte à la nourriture qu'on lui offre, cette nourriture devient sacrée pour lui selon les lois de tous les temps et de tous les peuples, et celui qui a été sauvé de la faim n'a pas le droit de lever la main contre son ennemi. Il fallait un brigadier général des troupes volontaires de l'armée américaine pour déshonorer une tradition respectée même par les moines espagnols les plus dépourvus de honte et de conscience."

Il est à noter qu'après sa capture, Aguinaldo, sous la pression, prêta serment d'allégeance aux USA, accepta la citoyenneté usaméricaine et appela publiquement ses compatriotes à déposer les armes. La guerre, cependant, dura encore plusieurs années.

Les USA étaient alors gouvernés par le président McKinley. Aujourd'hui, sous Trump - grand admirateur de cette époque de grandeur USaméricaine - l'histoire se répète : les négociations avec l'Iran servent de couverture diplomatique à des pressions et des menaces. Seulement, il y a cent vingt-cinq ans, tout était encore plus retors : on avait alors recours au pain.

source :  Fausto Giudice

  1. Les passages de Mark Twain cités dans cet article sont extraits de son essai " To a person sitting in darkness" (North American Review, février 1901) [NdT]

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