Par Romain Masson
Depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, nous serions entrés dans le tournant intellectuel et créatif de l'intelligence artificielle. Avec notre consentement, des algorithmes contrôlés par les géants de la Tech prennent le relais de facultés humaines essentielles, de la production du langage, de textes, d'images, d'œuvres de l'esprit jusqu'à influencer nos décisions, voire se substituer à notre capacité à délibérer. C'est ce que soutient le philosophe Éric Sadin dans son dernier essai Le désert de nous-mêmes (L'Échappée, 2025), qui livre une analyse au vitriol du développement de l'IA et de ses conséquences sociales, culturelles et anthropologiques sur les individus. Une invitation à prendre conscience de ces bouleversements et à résister pour préserver notre humanité.
Philosophe technocritique, Éric Sadin explore depuis maintenant plus de 15 ans le rôle des technologies dans l'expansion du capitalisme numérique et la marchandisation intégrale de la vie qui l'accompagne. Les éditions de l'Échappée viennent de publier un recueil des tribunes et entretiens du philosophe depuis 2013, avec une préface d'Anne Crignon offrant une vue d'ensemble de cette "pixellisation du monde" qui participe à l'anxiété contemporaine : "Qui ne l'entend pas, le petit Jiminy Cricket s'agiter et tambouriner dans notre cerveau conscient que quelque chose nous a dépassés, nous dépasse et nous dépassera de plus en plus dans cette histoire où nous sommes la cible et les aliénés" (1) ?
Un langage artificiel au service de l'emprise numérique
Dans Le désert de nous-mêmes, Éric Sadin pointe la contradiction avec laquelle notre société - qui entend traquer sans concession toutes les normes jugées discriminatoires ou oppressives - s'est lancée les yeux fermés sur ChatGPT, et plus généralement les IA génératives, des systèmes qui produisent pourtant des effets d'enrégimentement, de normalisation de nos représentations et de nos comportements à l'échelle industrielle. Ces robots moissonnent des masses de corpus textuels numérisés, soumis à des traitements statistiques pour identifier des proximités lexicales ou des récurrences massives : s'il y a tel vocable, le suivant qui sera sélectionné sera celui ayant été, d'après les historiques, le plus fréquemment utilisé à la suite. Puisque ces systèmes dits "intelligents" ne cherchent qu'à se rapprocher de cas de figure catalogués s'étant produits dans des contextes jugés similaires, il ne formuleront que ce qui est supposé devoir l'être au regard des antécédents. Autrement dit, ne sera formulé que ce qui a déjà eu lieu.