
par Pr Djamel Labidi
"L'Histoire apprend que les sociétés génocidaires ne retrouvent pas spontanément leur humanité" (1). Il faut une force extérieure à elles pour les arrêter. L'Histoire semble avoir attribué au Moyen- Orient ce rôle à l'Iran. Chapeau l'Iran !
Aujourd'hui, 23 ans après la guerre en Irak, Dominique de Villepin, alors ministre des affaires étrangères français, pourrait revenir et tenir le même langage qu'il avait tenu alors dans son fameux discours devant le conseil de sécurité de l'ONU, pour dénoncer l'agression des États-Unis contre l'Irak, mais cette fois ci pour dénoncer celle contre l'Iran, et sans en changer un mot. En effet ce sont les mêmes mensonges : mêmes mensonges sur "les armes de destruction massive", mais nucléaires cette fois-ci ; mêmes mensonges sur des massacres de masse, même diabolisation de l'adversaire, mêmes mensonges sur les raisons véritables de l'agression, celles de changer un régime décidément trop indépendant.
Les États-Unis réalisent ainsi l'exploit, semble-t-il unique dans l'Histoire, de s'être attaqué tour à tour à deux pays, l'Irak et l'Iran, qui avaient été eux-mêmes en guerre l'un contre l'autre, une guerre d'ailleurs qu'ils avaient eux-mêmes attisée, suivant le vieux principe de diviser pour régner.
Et c'est aussi, quinze ans après la Libye, le même scenario, mot pour mot, sans qu'ils éprouvent le besoin d'en inventer un autre : pour la Libye, on s'en souvient, l'accusation, de cacher des tonnes d'uranium (2) et pour l'Iran celle de cacher 450 kg d'uranium enrichi.
Il y a aussi la répétition de la traitrise qui semble être l'essence même de la diplomatie israélo-étatsunienne. Israël avait assassiné les négociateurs du Hamas en pleine négociation. Trump a fait de même déclenchant deux agressions au milieu de deux négociations.
Une faiblesse stratégique
Alors, donc rien de nouveau ? Une Histoire, la même histoire qui se répète indéfiniment ? Celle de l'oppression, de la domination des plus forts. Non, car là s'arrête la comparaison. Cette fois ci, les États Unis, fait sans précèdent, attaquent conjointement avec Israël. L'État Hébreu était resté toujours prudemment derrière le rideau, en coulisses, dans les guerres américaines au Proche orient. L'Empire américain n'avait jamais associé ouvertement Israël à ses guerres, craignant d'être ainsi totalement transparent, et soucieux de préserver ses alliés du Golfe, qui auraient pu être accusés alors de connivence avec "les ennemis de la Palestine et des Arabes".
A présent, ils sont obligés d'attaquer l'Iran ensemble. Faiblesse non seulement tactique mais stratégique. Le front intérieur iranien c'est autre chose, que celui irakien épuisé par deux guerres absurdes, contre le Koweït et l'Iran. Et surtout l'Iran a sa propre industrie de guerre, attribut essentiel de la modernité et de la souveraineté. Il innove même en balistique, en drones, une arme qu'il a quasiment inventée, en tout cas développée, pour cette utilisation opérationnelle dans la guerre.
Dans l'évolution de la situation, il y a eu aussi Gaza, qui a signé le désastre moral conjoint des États unis et d'Israël. Il y a eu, en Palestine la révélation aux yeux du monde de l'évolution génocidaire et suprématiste du sionisme. Et aujourd'hui, c'est au cœur même de la Maison blanche, au cœur du pouvoir étatsunien qu'un dirigeant, à la fois étatique et politique, John Kent, influenceur des "MAGA" et directeur de la lutte antiterroriste, dénonce l'influence du lobby israélien sur le président des États Unis et sa décision d'entrer en guerre contre l'Iran. Qui l'aurait imaginé, il y a à peine quelques années. L'influence majeure du sionisme sur les centres de décision américains, et bien d'autres centres occidentaux, n'est plus, en ces temps de l'Affaire Epstein, seulement une théorie complotiste. C'est un sentiment que partage une grande partie de l'opinion occidentale.
Un coup de poker
Les révélations faites par John Kent font pressentir la vérité sur le déclenchement de cette guerre. Il n'y avait aucune alerte à une menace iranienne, même dans les rapports officiels. Il y avait le but de changer le régime. Netanyahou et Trump ont joué au poker. Netanyahou a entrainé Trump en lui disant que "c'était l'occasion rêvée, le moment ou jamais, qu'après il serait trop tard, qu'une fenêtre était ouverte". On sait maintenant que c'était celle de cette réunion de la direction iranienne, avec le Guide suprême Ali Khamenei, dont ils savaient où et quand elle devait se tenir. Ils étaient sûrs, que l'attaque, à ce moment, leur permettrait de décapiter le régime. C'est donc tout simplement ceci, une opportunité qui a déterminé cette aventure, qui a déterminé la décision et le moment de l'agression, le déclenchement d'une guerre qui pouvait mettre le feu au Moyen Orient, et à l'économie mondiale. Cela donne, rétrospectivement, la mesure et le profil mental des deux hommes qui sont actuellement à la tête des États unis et d'Israël.
Ils étaient persuadés que le pouvoir iranien allait s'effondrer. Que le peuple allait se révolter. Ils avaient tout faux. Ils ne connaissaient rien des réalités iraniennes, intoxiqués et auto intoxiqués qu'ils étaient par leur propre discours et celui de l'opposition iranienne, prenant leurs désirs pour la réalité. Ils ont méprisé, sous-estimé le peuple iranien. Ils n'ont pas compris que dans les situations nationales de résistance, c'est le peuple qui produit ses dirigeants et inlassablement jusqu'à la victoire. "Ami si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place".
L'erreur fatale israélo américaine : la sous-estimation de l'Iran
Il ne faut pas sous-estimer l'adversaire. C'est une erreur toujours répétée par les dominants. Le mépris quasi colonial, qu'ont les États unis et Israël du monde arabo-musulman et plus généralement du monde non occidental explique cette sous-estimation. Le réveil est brutal. On s'aperçoit à présent que les Iraniens ont agi avec une intelligence et une prévoyance impressionnantes. Ils ont préparé l'affrontement depuis des décennies. Ils ont avancé technologiquement pas à pas, avec patience, mobilisant leurs ressources humaines, leur matière grise. Ils ont choisi leurs armes, les missiles et les drones où ils sont devenus parmi les plus performants au monde. Ils ont prévu comment aller se mener la future guerre, ils en ont choisi le terrain, le détroit d'Ormuz et le Golfe persique. Ils ont trompés l'ennemi en ne dévoilant pas leurs armes stratégiques, malgré les provocations, lors des confrontations partielles précédentes, dont celle, en juin dernier, de "la guerre des douze jours". Le Mossad, s'y prompt à l'assassinat individuel, n'y a vu que du feu. L'ennemi, aveuglé par sa suffisance, a pris l'attitude iranienne pour de la faiblesse, de la lâcheté. Il fallait entendre les médias rire, se moquer des Iraniens. Mais les iraniens se réservaient, se préparaient pour la mère des batailles. Et quand ils ont été prêts, ils leur ont dit "venez".
Mais, cette fois ci, les Iraniens disent qu'ils n'arrêteront pas la guerre jusqu'à ce que l'ennemi s'engage à ce que soit la dernière. Ils n'accepteront pas qu'ils puissent les attaquer tous les six mois sous un prétexte ou un autre.
"Une guerre asymétrique", vous dites ?
La Russie était immobilisée par la guerre en Ukraine. Cela donnait un avantage sur elle aux États unis, et à Tramp sur Poutine. Cet avantage, les USA l'ont désormais perdu. Ils sont eux-mêmes en guerre. Du coup, la crise ukrainienne se trouve délestée de sa charge planétaire explosive, qui se trouve transférée dans cette guerre au Moyen Orient. Cela Trump n'y a certainement pas songé.
Le meilleur dans tout cela c'est qu'on peut même se demander, au regard des progrès de l'Iran, si on peut toujours parler de guerre asymétrique. Les États Unis ont appliqué le schéma des guerres coloniales et impériales du 20 éme siècle, celle des grandes flottes navales américaines. Face aux armes modernes de l'Iran, les porte-avions ont été obligés de se tenir à des centaines de km de l'Iran. C'est la fin probablement des guerres navales. Les Russes l'avaient compris qui avaient évacué la mer Noire, après que leur navire amiral ait été coulé par les Ukrainiens. Bref, les Américains et les Israéliens ont fait la guerre, en quelque sorte à l'ancienne, avion de chasses, avions de ravitaillement, bombardements intenses, et porte- avions tandis que l'Iran inaugurait les armes du futur, drones et missiles.
L'Iran a acquis ainsi, en quelque sorte acquis l'initiative stratégique. Il faut parler, à ce sujet, de la question, si vitale dans la guerre, des munitions : habilement, les Iraniens ont amené l'ennemi à les gaspiller, notamment leurs missiles d'interception, à un million de dollars la pièce, envoyés à plusieurs, parfois contre de simples drones. Les Américains, et certains de leurs partenaires européens, ont dû utiliser leurs missiles d'interception sur de multiples fronts, les États du Golfe, les bases militaires, les flottes navales. Le gaspillage a été encore plus grand chez les Israéliens car eux ne payent pas leurs armes. Ils les ont gratuites des Américains, les missiles comme les bombes, les avions, et les renseignements, et tout le reste.
Le fameux dôme de fer est devenu de plus en plus poreux. Mais, cela, Netanyahou ne veut pas l'avouer à sa population. La censure sur la guerre, dans "la seule démocratie du Moyen-Orient", est devenue totale, concernant aussi bien les pertes matérielles que les pertes humaines.
Les Iraniens, s'ils emportent d'une manière ou d'une autre la victoire, auront une immunité pour plusieurs générations. Qui osera les affronter. Ils seront comme le Vietnam après la défaite américaine. C'est un basculement majeur pour la région, et même pour le monde qui pourrait s'opérer. Chapeau, l'Iran !
Ce conflit, évolue d'évidence de façon différente des précédents au moyen Orient. L'Iran, par le fait même de sa résistance, ouvre des portes qui semblaient fermer L'Histoire d'un seul coup fait murir la solution de deux problèmes qui semblaient insolubles : le nucléaire israélien et la domination des monarchies du Golfe sur le monde arabe.
Le nucléaire israélien
Un missile s'abat sur la ville de Dimona et un autre sur la ville d'Arad, toutes deux à quelques kms de l'installation où a été développée la bombe atomique israélienne, au départ, dans les années50, avec l'aide de puissances occidentales, notamment la France. L'avertissement est clair. C'est une réponse au bombardement des sites nucléaire iraniens. Bien plus, la précision de la frappe n'annonce la prochaine cible : les installations militaires nucléaires israéliennes elles-mêmes. Le message est clair. Israël blêmit. Une attaque iranienne sur un territoire aussi petit que l'est Israël peut le contaminer et le rendre inhabitable C'est ce que ne disent pas les dirigeants israéliens, ce que ne disent pas les médias occidentaux. Les attaques de missiles sur Dimona et Arad ont changé la donne. La supériorité dont les puissances occidentales avait cru doter Israël en le dotant de l'arme atomique, s'est transformée en faiblesse stratégique Voilà un résultat inattendu encore de cette crise. L'affaire est grave et elle incitera certainement à rechercher un arrangement avec l'Iran. L'Iran a un atout-maître, par un chemin inattendu frayé par les missiles iraniens. D'un seul coup, les termes du problème sont inversés et la perspective d'une paix nucléaire dans la région apparait : pas d'armes nucléaires, mais pour personne. Y a-t-il une position morale plus forte. Chapeau encore pour l'Iran.
Les monarchies pétrolières
L'autre question qui a soudain mûri est celle de la fin de la domination actuelle des monarchies pétrolières sur le monde arabe. Le statut des États du golfe, apparait de plus en plus comme un scandale à la fois géopolitique et écologique permanent, créé par les puissances coloniales. Scandale géopolitique, car ces États pour la plupart ont été dessinés au crayon et à la règle par l'impérialisme d'alors, principalement anglais, en suivant les contours des champs pétrolifères ou à la faveur d'autres calculs d'émiettement du monde arabe. La crise actuelle montre la vulnérabilité, la fragilité de ces États. Sur le plan politique, les États du Golfe, sont à la fois amis autoproclamés de la Palestine et alliés de ses persécuteurs. Leur situation ambiguë devient de plus en plus difficile.
Ils apparaissent aussi comme un scandale écologique. C'est peut-être la raison pour laquelle on les désigne du nom d'États. Ils vivent 24h sur 24 dans l'air conditionné, dans une relation tout à fait artificielle avec la nature, à coups de milliards de dollars, véritable provocation dans la pauvreté ambiante. Ils sont allés jusqu'à construire des aires de patinage sur glace ou à caresser le projet d'organiser les jeux d'hiver dans le désert brulant. La gestion des affaires économiques et commerciales et même de la sécurité, est confiée aux israéliens et celles des affaires militaires aux américains. Pour le reste il y a le sous prolétariat d'Asie. Les émirs, rois fainéants modernes, se reposent, ou s'amusent comme vient de le montrer la découverte des relations très intimes du président des "Émirats arabes unis" et de sa ministre des affaires étrangères, avec Epstein, sur la base d'informations bien documentées.. Ils appellent cela la modernité et la souveraineté. L'Iran, elle, patiemment, malgré les sanctions et le harcèlement constant, a maitrisé les technologies les plus avancées.
Avec ce conflit, la vulnérabilité des États du Golfe, et même la question de leur viabilité, apparaissent crument au cas où ils continuent d'être soumis aux États unis et à Israël. Les causes géopolitiques et écologiques agissant ensemble, ils peuvent s'écrouler à la faveur simplement d'un simple arrêt de leurs usines de dessalement d'eau de mer. On s'aperçoit de leur immense fragilité, d'une prospérité factice suspendue à la vente de leurs services et à leur soumission aux États-Unis et à Israël. Avec ce conflit, d'un seul coup, ces "pétromonarchies", comme on les appelle, découvrent elles-mêmes que leur sécurité dépend de leur relation avec leur voisin de l'autre rive du Golfe.
L'Europe entre la peur de Trump et celle d'une aventure désastreuse
Et enfin, signe des changements dans le monde, pour la première fois les autres composantes de "l'Occident collectif" historique, de l'Europe jusqu'au Japon, ont refusé unanimement de participer à une guerre aux cotés des États-Unis. Du jamais vu. Les européens ont été partagés entre la peur quasi physique qu'ils ont du président Trump et de l'agressivité sioniste, et celle, qui s'est révélée finalement plus grande, d'une débâcle, militaire et économique, en étant les supplétifs du couple israélo-américain. Certes, c'est une résolution qui reste fragile. Preuve en est, les pressions en leur sein de ceux qui cherchent de multiples prétextes pour rejoindre le camp israélo-américains : "la défense du droit international et de la liberté de circulation dans le détroit d'Ormuz, la défense des états alliés du Golfe, ici un militaire français tué dans une base militaire en Irak, là le souvenir des attentats qui auraient été commis par l'Iran en Europe, ou bien, dernière trouvaille, ces missiles iraniens qui désormais pourraient atteindre l'Europe" etc. etc.. L'insistance dont fait preuve certains pays européens, dont notamment la France, à dénoncer... la riposte de l'Iran à l'agression n'est pas seulement une absurdité logique qui fait sourire. Elle traduit ce désir en même temps de calmer la colère de Trump, de conserver l'alliance avec les États-Unis, et de rester dans une posture de soumission. Ces lignes étaient écrites, lorsque le 24 mars, Israël a annoncé l'occupation, en réalité l'annexion, du Sud Liban. Israël a une grammaire coloniale, la pire : raser le Sud Liban, le vider de toute sa population. Elle veut y faire régner un silence de mort. L'État hébreu ne pouvait mieux expliquer, justifier lui-même l'opposition résolue de l'Iran à l'asservissement du Moyen-Orient par le couple israélo-américain. Gaza, le Liban, l'Iran sont une seule et même cause. Le martyre de Gaza n'aura pas été vain. Pour toute l'Humanité qui a été aux côtés du peuple palestinien, la résistance somptueuse actuelle de l'Iran est un formidable motif d'espoir.